Créé le: 16.05.2021
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Opération sauterelle

Fiction, Nouvelle, Science fiction

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© 2021 Kurt Fidlers

Nicolas Chastain, brillant mathématicien, observe la rue en contrebas de sa townhouse à Cambridge. A cet instant, il songe que ce jour pourrait bien être celui où le monde s'éveillerait sous une nouvelle hégémonie.
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Nicolas Chastain, le mathématicien, se leva aux aurores. Il fit ses ablutions, s’habilla, chauffa du café, s’alluma une cigarette et, sans réfléchir, se positionna devant la fenêtre qui donnait sur la rue.

Il rassembla ses idées et observa, sans vraiment la voir, la vie en contrebas de sa townhouse située dans le quartier de Berkeley Street à Cambridge, Massachusetts.

Une fine brume faisait luire les trottoirs et la route. Un des derniers modèles de la Buick Roadmaster ’46 arpenta le bitume au ralenti. Des silhouettes sillonnaient le bas-côté, emmitouflées dans leurs par-dessus, glissants tels des fantômes sur le pavé rendu humide par la pluie de la veille. L’éclairage étouffé de candélabres n’allait pas tarder à s’éteindre.

Il but une gorgée de café insipide et reposa sa tasse sur le guéridon. Aujourd’hui, et une fois n’était pas coutume, un poème lui revint en mémoire alors qu’il observait à nouveau le va-et-vient en bas :

 

Le vent cingle,

Le gel ne cesse,

Et le bourgeois, au carrefour,

Cache le nez dans son collet.

 

Nicolas tira une longue bouffée. Il aimait beaucoup les cigarettes américaines. Elles avaient un arrière-goût puissant et agréable, aussi parfumé que celui de la liberté que vantait la publicité. À l’inverse, celles que l’on trouvait en Europe, vous arrachaient invariablement un rictus de dégoût.

Il expulsa une volute de fumée bleue qui envahit la pièce et poursuivit son observation.

Son attention fut captée par l’homme coiffé d’un chapeau feutré qui circulait sur le trottoir, engoncé dans son manteau au col bordé d’hermine. Il avait l’allure du banquier dont l’après-guerre remplissait les poches et la panse. Et malgré l’heure matinale, l’homme tirait sur un gros cigare, traînant derrière lui un panache de fumée qui se fondait dans la brume.

Ce bourgeois ne cachait pas son nez dans son collet, contrairement à celui du poème. Il avait un maintien haut, presque arrogant. Son allure indiquait, de toute évidence, qu’il n’avait que faire de ce qui l’entourait. D’ailleurs, songea Nicolas, lui ou un autre dans ce pays, se souciait-il de quiconque ou de ce qui se passait dans le monde ? Les conséquences de l’Holocauste pour les juifs ? L’Europe qui mourrait de faim ? Qui s’en préoccupait ?

Après tout, cet homme vivait dans le pays le plus sécuritaire au monde, embourgeoisé par un capitalisme qui avait façonné ses habitants comme on forge une certitude à l’aide d’un avis. Il marchait serein, persuadé par ce que l’Amérique lui vendait aux informations : l’hégémonie. Et lui l’acceptait, sans rechigner, ignorant délibérément que son État de droit s’élevait petit à petit en despote religieux et technocrate.

Mais Pearl Harbor dans tout ça, pensa Nicolas. Oui, l’événement tragique avait secoué le pays et mis à mal l’impérialisme effronté dont faisaient preuve les Américains. Peut-être et malgré cet air désinvolte, ce bourgeois songeait-il maintenant que son pays ne pourrait plus imposer sa suprématie au reste du monde et que cette Amérique, auparavant si puissante, devait composer avec des acteurs tout aussi puissants sur la scène politique internationale.

Nicolas Chastain songea à cet instant, et ce n’était pas la première fois, que la vraie guerre ne faisait que commencer.

 

***

 

Xavier Wegmann était une sauterelle. Une parmi la multitude. Dans l’infrastructure du Site Y, cette gigantesque ruche du laboratoire de l’énergie de Los Alamos au Nouveau-Mexique, il avait la fonction d’ingénieur. Sa spécialité : les sondes altimétriques. Les mêmes qui avaient orné Little Boy, la bombe A larguée sur Nagasaki.

Engagé en novembre 1946, il passait son temps dans les bâtiments où étaient produites les armes du Projet Manhattan.

Xavier aimait par-dessus tout son travail. Quarantaine bien entamée, élancé, souple, et malgré un visage anguleux qui le rendait sec, Xavier avait toujours un calembour à distiller. Les Américains du labo lui avaient collé l’étiquette de plaisantin qu’ils prêtaient aux Français.

Arrivé juste après la guerre sur le sol américain, il avait l’espoir d’y bâtir une nouvelle vie. Où aurait-il pu aller d’autre sinon ? L’Europe était à genoux. Ses parents, sa femme et sa fille avaient été déportés à Dachau durant la guerre et aucun d’eux n’y avait survécu. Plus rien ne le rattachait au Vieux Continent. La seule perspective avait été de se reconstruire dans le pays de la liberté, celui où tout était possible. Même l’impossible, selon la publicité.

Sous ses ordres, Xavier avait une équipe de quarante ouvriers et ingénieurs. Son anglais n’était pas très bon, mais il avait toujours le don de s’en sortir au moyen d’une pirouette.

Dans les bâtiments du Site Y, il pouvait aller où bon lui semblait. Même jusque dans les endroits où était stocké l’uranium. Pour tous, il était le frenchy. Celui qui était accrédité.

 

***

 

Ce mois de janvier 1947 vit Vassiliev Pavlov fouler le hall d’entrée du Palais Epstein. Un bâtiment de style néo-renaissance, adossé au parlement viennois partiellement détruit durant la guerre. Il monta à l’étage, se dirigea vers les quartiers du Colonel Dimitrov où il se posta devant la porte et attendit.

Le secrétaire de l’officier, que Vassiliev exécrait, un petit gradé noyé dans un uniforme trop grand, passa par l’entrebâillement et l’invita à entrer. Les deux hommes s’ignorèrent.

Le Colonel Alexeï Dimitrov le reçut dans une pièce épurée où trônaient un bureau fatigué et deux chaises lui faisant face. De larges fenêtres donnaient sur la place Burgring.

Une photographie encadrée de Joseph Staline surmontait un manteau de cheminée en marbre. Vassiliev se sentit immédiatement chez lui et salua son supérieur.

Dimitrov était un officier au crâne rasé et aux larges épaules. Survivant de la ligne de Mannerheim, de la bataille de Rostov, il avait été multiplement décoré pour ses états de service. Maintenant que la guerre était terminée, il était affecté dans une zone militarisée où il devait cohabiter avec les forces de la coalition. De l’avis de Vassiliev, cette situation ne devait guère le satisfaire. Dimitrov était un homme de terrain. Un chien de guerre. Comme lui.

Son supérieur le mit au repos.

— Camarade Pavlov, le bureau du Kominterm, vous affecte à une nouvelle mission.
J’avoue que ce n’est pas de gaieté de cœur de vous voir partir, car vous êtes l’un de mes meilleurs éléments. À croire que votre engagement à Stalingrad leur a fait forte impression.

Il lui tendit une enveloppe frappée d’un cachet rouge « Top Secret » avec la mention : « Opération sauterelle ». Le jeune lieutenant de l‘armée rouge la saisit et se demanda comment une chose pouvait rester secrète alors qu’elle circulait dans toutes ces mains. Par ailleurs, il trouvait ridicule le nom des opérations clandestines. S’éleva alors dans son esprit la voix de son instructeur de l’école des cadets Souvorov à Moscou : « On ne te demande pas de comprendre, cadet, mais d’exécuter ».

— Merci, camarade Colonel. Ce fut un honneur de servir à vos côtés.

Les deux hommes se saluèrent.

Dimitrov le considéra et reprit sur un ton las :

— Nous sommes à l’aube de grands changements mon jeune ami. Même si la guerre contre les nazis est terminée, elle ne me semble pas prête de s’achever ainsi, sur un partage
institué par les Américains. Mon temps est révolu et ma place doit être laissée aux plus jeunes. Vous par exemple…

Il laissa sa phrase mourir sur ses lèvres avant de reprendre :

— N’avez-vous jamais songé à abandonner tout cela, à retrouver vos proches ?

— Mes proches sont morts durant les bombardements de la Wehrmacht en ’41 à Minsk, rétorqua Vassiliev avec une pointe d’amertume. Plus rien ne m’y rattache. Servir l’armée rouge et le vojd est mon seul désir, camarade.

Dimitrov soupira.

— Oui je connais cela. J’avais le même discours à votre âge, maintenant…

Vassiliev s’interrogea sur la raison d’un tel aveu. Il découvrit subitement Dimitrov très vieux, son crâne gris et clairsemé, ses rides aux coins des yeux. L’austérité du bureau lui allait si bien, songea-t-il.

— Vous direz ce que vous voudrez Vassiliev, reprit-il, mais cette guerre nous a fait réaliser à quel point notre humanité ne tient qu’à un fil.

— Je hais les nazis certainement autant que vous, mais je hais encore plus les Américains… toujours à vouloir modeler le monde à leur image.

— Vous êtes jeune, lorsque vous aurez mon âge, peut-être penserez-vous différemment. Mais aujourd’hui, cette mission vous donne l’opportunité de prouver votre
allégeance au Parti.

Le lieutenant garda le silence. Il ne comprenait pas où le menait cet entretien.

Finalement, Dimitrov le libéra après l’avoir considéré comme un père considérerait son fils sur le point de partir en guerre : l’air grave, mais conscient que de le raisonner serait peine perdue.

 

***

 

Cody Maguire, était né sur le sol américain. Mais ce n’était pas pour autant qu’on ne lui rappelait ses souches irlandaises à la vue de sa tignasse rousse.

En 1936, à l’âge de dix-huit ans, il entra à West Point où, très rapidement, ses instructeurs lui reconnurent de nombreuses qualités, tant physiques et intellectuelles, que stratégiques. Après l’académie militaire, il reçut le grade de sergent puis, quand il fallut se battre contre les Japs, Cody s’illustra durant la campagne des îles Salomon. Blessé à l’épaule, il rentra au bercail, fut décoré, et obtint le rang de premier lieutenant. C’est là que l’agence OSS le repéra. Pour elle, il effectua des opérations clandestines de renseignements et d’infiltration en Europe. Cody parlait aisément l’allemand, se débrouillait en russe, et s’exprimait dans sa langue natale, le scots d’Ulster, qu’il tenait de son père.

À l’issue de la guerre, il s’était imaginé couler une retraite méritée, loin des champs de cadavres qui hantaient ses nuits. Mais c’était sans compter sur les politiques et leurs capacités à entretenir des conflits là où le simple quidam ne voyait qu’un désaccord mineur. Quelque part, il y avait toujours un ennemi contre qui se battre.

En 1946, l’ancienne OSS devint la CIA. Malgré ce changement, le travail y était toujours identique. Depuis, Cody était rattaché à une cellule des opérations spéciales et fut affecté à Vienne.

Ce matin de janvier 1947, il était reçu dans les locaux de l’Österreichische Bank par le chef des troupes américaines, le général Mark Wayne Clark, un cousin de George C. Marshall.

— Repos lieutenant, annonça-t-il. On nous signale des mouvements du côté de la Biélorussie, de l’Ukraine, mais aussi à Berlin-Est. Le haut commandement pense que les
Russes préparent quelque chose. Vous avez toujours votre contact au Palais Epstein ?

— Oui, mon général.

— Bien. Tentez d’en savoir plus. Je dois tenir informé l’état-major et Hoyt Vandenberg.

— Ce sera fait, mon général.

Et effectivement, les soupçons s’étaient confirmés. Sa taupe, un haut gradé du commandement russe, impatient de passer à l’Ouest, l’avait rencardé et lui avait fourni un certain nombre de renseignements. Une opération à grande échelle était déployée et des agents russes avaient reçu pour missions d’éliminer certaines cibles. Nom de code : « Opération sauterelle ».

 

***

 

Dans le laboratoire national de l’énergie d’Oak Ridge dans le Tennessee, sur le Site X, Boris Krakowsky était un physicien apprécié de ses pairs pour son investissement dans le Projet Manhattan.

D’allure frêle, le crâne clairsemé, de petites lunettes rondes à la monture d’écaille, Boris passait inaperçu. Personnage pourtant brillant, il n’était pas du genre à se mettre en avant ou à donner son avis sans qu’on le lui ait demandé.

Il était là depuis huit ans et avait, in extremis échappé à la Sonderaktion Krakau perpétrée le 3 novembre 1939 par la Gestapo. Sa famille n’eut pas sa chance.

Tout ça, à cause des Allemands.

Au fond de lui, Boris les haïssait autant que leurs actes ignobles, mais ce qu’il détestait par-dessus tout c’était l’absence d’humanisme. Comme durant le procès de Nuremberg. Là où on avait voulu lui faire croire que la condamnation systémique menait à la rédemption. Ce jour-là, il s’était rendu compte que cette chasse aux coupables l’avait, au même titre que le reste du monde, déshumanisé.

Lorsque les auteurs et les acteurs de la solution finale furent pendus, il avait applaudi et s’en était aussitôt voulu d’être si monstrueux. On l’avait relégué au rang de bourreau assoiffé du sang de la victoire, ce, au nom de la « justice ». Et même en ce mois de janvier 1947, ce sentiment le rongeait. Tout avait un prix dans ce monde. On ne pouvait anéantir le bourreau sans le devenir soi-même.

 

***

 

Harry Truman observa son secrétaire d’État, George C. Marshall, installé en face de lui dans un des canapés du bureau ovale de la Maison-Blanche. Le président avait ordonné à son cabinet qu’on les laisse seuls.

La journée de ce mois de février 1947 était sombre. Dehors, un ciel orageux laissait présager de grands bouleversements. Des clairs-obscurs parcouraient le visage du secrétaire d’État, empreint d’une franche gravité de l’avis du président. Il reconnaissait les mimiques de son conseiller lorsque celui-ci se trouvait dans une situation délicate et que des décisions importantes devaient être prises.

Quant à George, il soupçonnait la raison pour laquelle son président l’avait demandé en urgence. Harry Truman était inquiet sur les conditions de vie des Européens. La misère, la famine, était un terreau fertile pour la montée en puissance du communisme de Joseph Staline.

Harry Truman l’interrompit dans ses pensées.

— Cette idée George, c’est l’issue la plus favorable que vous entrevoyez pour résoudre la crise européenne ?

George, sous son air de général, répondit sans détour :

— Si une solution n’est pas rapidement trouvée, l’armée soviétique avancera jusqu’aux pays dévastés, j’en suis persuadé. Staline veut se servir de l’impuissance des nations européennes pour étendre son emprise. La Tchécoslovaquie, Vienne, Berlin, la Biélorussie, sont des exemples parmi tant d’autres. Je le soupçonne d’étendre son territoire plus à l’Ouest.

— Il a signé les accords des conférences de Yalta et de Potsdam. S’y soustraire serait se tirer une balle dans le pied.

— Staline joue son propre jeu, sans l’aide de quiconque. Il renforce ses frontières, Monsieur. En stratège, et si j’étais à sa place, je profiterais de ces instants où tous essaient de se relever pour asséner le coup de grâce. Et une confrontation avec les communistes ne serait pas la bienvenue en ces temps où notre effectif s’élève à un million et demi d’hommes contre cinq millions de l’armée rouge.

— Ce que j’aimerais moi, c’est connaître le fond de votre pensée, George.

— Un tel plan ne sera pas de leur goût, il m’est d’avis que l’URSS ne voudra pas y prendre part, peut-être le prendront-ils comme un affront, voire une déclaration de guerre. Et là je vous parle des Russes, Monsieur, mais c’est sans compter sur les isolationnistes républicains qui ne verront dans cette manœuvre qu’un moyen pour vous de vous rapprocher des rouges et de renforcer votre position politique sur la scène internationale.

— J’aime votre franchise, George. Laissez-moi les isolationnistes. Je préfère me battre contre mes compatriotes plutôt que des rouges qui n’entrevoient pas un monde sans Karl Marx. Cependant, il faut démêler ces mouvements dont vous m’avez parlé. Trouvez
ce que manigance Staline. Je ne veux surtout pas qu’un événement quelconque vienne entraver notre plan. Voyez cela avec le directeur du renseignement que je viens de nommer, ce Hoyt Vandenberg. Je compte sur vous George.

— Bien Monsieur le Président.

Harry Truman souffla bruyamment, comme si le poids du monde s’abattit sur ses épaules.

— On ne finira pas d’écrire l’histoire sur le procès de Nuremberg qui échauffe encore
les esprits les plus pacifistes. Ce plan, il tapota l’épais dossier qu’il avait sur les genoux,
c’est notre sauf-conduit pour la liberté ou la mort.

 

***

 

Un jour de plus, songea-t-il. Si similaire aux précédents et pourtant si différent.

Le goût libertaire qui parfumait sa bouche s’envola progressivement. Nicolas tira une nouvelle bouffée sur sa cigarette pour faire passer l’amertume qui venait de naître sur ses papilles. Il écrasa son mégot dans le cendrier à côté du fauteuil quand, soudain, il suspendit son geste. Son regard fut attiré par une lumière émanant de l’interstice d’une porte d’armoire encastrée dans le mur. Son cœur fit un bond dans sa poitrine.

Il souffla un dernier rond de fumée, ouvrit les pans du meuble et s’assit devant un secrétaire où, sur l’étagère, trônait un récepteur radio. Il mit son casque et écouta.

Une voix atone aligna une succession de chiffres. Que Nicolas nota sur un morceau de papier. Deux minutes plus tard, l’émission prit fin.

Il posa son casque, consulta la suite de chiffres qu’il venait d’écrire, les convertit en leur attribuant à chacun la lettre de l’alphabet correspondante. Sur le côté de la page, Nicolas écrivit les lettres en rang serré par deux et sur deux colonnes. Puis, lorsqu’il eut terminé, déchira un lambeau de la page qu’il enroula autour d’un crayon pour laisser apparaître un message.

Toujours le même… À croire que l’on veut me rendre fou, pensa-t-il.

Après l’avoir lu, il craqua une allumette, brûla le papier et se prépara à sortir.

Nicolas quitta son appartement et releva le col de son pardessus lorsqu’un vent désagréable s’immisça jusque dans ses os perclus d’arthrite. La banlieue de Boston n’était pas vraiment comparable à Miami ou à la Californie en cette période, et il n’était pas rare que les conditions météorologiques fussent rudes, comme c’était le cas en ce 5 juin 1947.

Il remonta Berkeley Street, luttant contre les bourrasques et arriva au prix d’un effort surhumain au bâtiment en briques rouges du département de physique de l’université de Harvard.

À peine eut-il le temps de fouler le sol de l’entrée, de fendre l’amas d’étudiants déjà dense, qu’il fut alpagué par Devon Chestershire. Un enseignant en physique, spécialisé dans la dynamique des fluides.

Nicolas n’aimait pas particulièrement Devon. Trop volubile et excentrique pour réellement être pris au sérieux. En vérité, il était l’inverse de Nicolas.

— Nicolas, avez-vous entendu la dernière nouvelle ? fit Devon sur un ton proche de
l’euphorie.

— Non, de quoi s’agit-il ?

— Oppenheimer a été désigné par Truman comme président du GAC.

Oppenheimer, l’architecte du Projet Manhattan, songea Nicolas, celui par qui était née la bombe A et qui, maintenant, enfonçait la porte du General Advisory Council, la commission chargée de réglementer l’armement atomique.

— Voilà, un homme qui n’a pas peur.

— Pourquoi dites-vous cela ? demanda Devon dont l’allégresse disparu instantanément.

Nicolas le considéra.

— Je ne sais que croire. Connaissant peu Robert Oppenheimer, je me dis qu’il doit être fou ou complètement idiot pour croire qu’il pourra imposer le contrôle de l’arsenal atomique des soviets. Il émit un rire sec à cette pensée. Je ne les crois pas enclins à céder à
son chantage, ce serait comme un lever de leur rideau de fer, par ailleurs…

— Il a l’appui présidentiel… le coupa Devon.

— Cela ne fait pas de lui un être censé, mon cher, trancha Nicolas. Moi je vous le dis : cette manœuvre va tous nous enterrer sous un feu atomique.

— Mais…

Chastain s’en alla sans accorder un droit de réponse à Devon Chestershire qui resta planté là, au milieu d’une nuée d’étudiants, bouche bée.

 

***

 

Le général Vandenberg reçut George Marshall dans son bureau de la CIA à Langley en Virginie. C’était une grande pièce à la moquette bleu roi incrustée de l’emblème de l’agence : un écusson frappé d’une rose des vents surmonté par une tête d’aigle. Une large baie vitrée, obscurcie par des persiennes, donnait sur un patio intérieur où George entr’aperçut des pins et des buissons.

George prit place sur une chaise en face du général, assis derrière son large bureau. Derrière lui, accroché au mur, Harry S. Truman observait en silence les interlocuteurs.

Hoyt Vandenberg avait un front large, des sourcils broussailleux qui lui conféraient un regard perçant d’où ne transpiraient que peu d’émotions. C’était un militaire de carrière, décoré, et auquel on venait de confier la gestion administrative de la CIA.

À la droite de George était assis Justin Smith, Directeur des Opérations. Il avait tout l’air de l’analyste sorti tout droit de Yale ou de Harvard. Bien mis sur lui, les cheveux coiffés en arrière, costume sur mesure, chaussures cirées, c’était, à n’en pas douter, un p’tit gars issu d’une belle banlieue bourgeoise, songea George.

Ses pensées furent interrompues par la voix mielleuse de Hoyt :

— J’imagine que le président est inquiet à la suite de mes rapports ?

— Vous avez raison, dit George. La montée en puissance de l’URSS est une de ses
préoccupations, mais pas que. Nous sommes sur le point de présenter notre plan de relance
de l’Europe, alors qu’au sein du parti républicain l’opposition s’élève. Il va devoir se battre sur deux fronts et autant dire que cela ne le réjouit pas. Ce qui m’inquiète, moi, c’est l’avancée des troupes soviétiques. Avez-vous pu obtenir plus d’informations Hoyt ?

Le général fit non de la tête, mais désigna du menton Smith.

Le premier de la classe se racla la gorge et s’agita sur sa chaise. Il transpirait abondamment.

— Depuis la fin des conflits, nous avons laissé plusieurs hommes sur le terrain. Au cas où. Les tensions avec les soviets sont omniprésentes, il n’y a qu’à voir à Vienne. La cohabitation entre les alliés et les rouges est difficile dans tous les districts. Il ne se passe pas un jour sans que l’on ne me rapporte des tentatives de percée des zones franches. Comme si l’URSS avançait petit à petit ses pions. À Berlin-Est même scénario. Stratégiquement, et si j’étais à la place de Staline, j’agirais de la même manière.

George approuva en silence. Finalement, le premier de classe avait un certain panache.

— Pour l’heure, nous n’avons pas plus d’informations, continua Smith. Il semblerait qu’une opération de grande envergure se prépare, mais nous n’avons aucune certitude de qui, quand, quoi, comment ?

— Si les Russes préparent quelque chose, je veux en être le premier informé et
rapidement, dit George en jaugeant Justin et Hoyt.

— Vous savez, intervint Vandenberg, il m’est avis que les Russes ne font que leur job. Avancer des pions, comme aux échecs qu’ils affectionnent tant.

— Ne les sous-estimez pas, médita George. La composition échiquéenne nous apprend toujours qu’un jour ou l’autre il y a échec et mat

— Je ne les crois pas suffisamment idiots pour se mettre à dos les alliés, rétorqua Hoyt sur la défensive.

— Moi, je dis qu’il vaut mieux prévenir que guérir. Anticipons leurs mouvements sur le terrain, il sera suffisamment temps pour que les politiques interviennent.

George n’aimait pas l’attitude insouciante de Hoyt qui prenait les choses un peu trop à la légère. Il n’était qu’un pantin que le président avait placé là le temps que l’agence se stabilise, peut-être s’en rendait-il compte, songea George. Harry Truman lui avait déjà confié qu’il désirait remplacer Vandenberg, le trouvant peu ambitieux et investi dans la vie de bureaucrate. George, après avoir pris congé et en se dirigeant vers sa voiture, venait d’en avoir la preuve.

 

***

 

En ce 12 mars 1947, le président des États-Unis s’adressa au Congrès :

— « … Les germes de régimes totalitaires sont nourris par la misère et le besoin. Ils se répandent et grandissent dans la mauvaise terre de la pauvreté et la guerre civile. Ils parviennent à maturité lorsqu’un peuple voit mourir l’espoir qu’il avait mis en une vie meilleure. Nous devons faire en sorte que cet espoir demeure vivant ».

Harry Truman se leva, considéra son auditoire, but un verre d’eau sous les applaudissements nourris et quitta le Congrès en serrant quelques mains au hasard.

Malgré un sourire affiché, il n’était pas dupe. Il sentait le Congrès divisé. Toute la nation en vérité. Ulcérée par les différentes grèves dans l’industrie du charbon, ferroviaire et agricole, elle peinait encore à se relever de la fin de la guerre et des crises sociales qui avaient gelé le pays durant cette période.

Annoncer en cette heure sombre des changements radicaux, des alliances, n’était pas du goût des isolationnistes, il le savait bien. Mais le mal était nécessaire. Avec le discours qu’il venait de dispenser, il comptait répondre aux jeux politiques qui couvaient au sein des partis et par la même occasion, adresser un message aux soviets.

 

***

 

Il s’était teint les cheveux et avait laissé pousser sa moustache. Sous l’identité de Pietro Micchele, Vassiliev Pavlov était arrivé à Rome en février, près d’un mois auparavant. Son contact, un homme dont il ne connaissait pas le nom, lui avait fourni les informations sur sa cible. D’elle, il ne connaissait rien hormis qu’il s’agissait d’un physicien renommé. Celui-ci avait fait le voyage depuis les États-Unis après l’annonce d’une grave maladie dont était victime son père. Vassiliev soupçonnait une ruse d’autres agents de l’avoir attiré ici.

Cela faisait plus d’une semaine qu’il épiait Enrico Fermi. Celui-ci résidait au domicile de ses parents situé une rue parallèle à la Piazza Navona, un goulot d’étranglement où s’aggloméraient des bâtiments sur trois-quatre niveaux.

Chaque jour, l’agent russe attendait patiemment au coin de la rue, allait prendre un caffè sur la terrasse du bistrot en face de l’entrée de l’immeuble et observait, l’œil attentif.

Il frapperait vite pour que ça ait l’air d’un accident en attendant de débusquer l’ombre sur ses traces.

 

***

 

Un attroupement s’était concentré dans la cafétéria d’un bâtiment du Site Y. Xavier Wegmann s’approcha d’eux et interpella Franck Waxley, un ingénieur à la calvitie naissante et la bedaine tombante.

— Quoi de neuf ? intervint Xavier dans le groupe.

— Vous avez entendu la triste nouvelle, Xavier ?

Tous les visages se tournèrent vers le frenchy.

— Non, de quoi s’agit-il ?

— Enrico Fermi a été retrouvé mort au domicile de ses parents à Rome. Une explosion suite à une fuite de gaz à ce que relate le journal.

Aussitôt, la bonne humeur légendaire de Xavier s’évapora.

 

***

 

Boris Krakowsky avait entendu une information capitale ce matin à la radio. Un message venait de lui être adressé. L’éminent physicien Enrico Fermi qui travaillait à Los Alamos avait été retrouvé mort au domicile de ses parents à Rome, en Italie.

Parfois, il ne suffisait que d’un mot pour que soit activé le plan.

 

***

 

Dans le réacteur B du laboratoire de l’énergie de Hanford, État de Washington, en ce 17 mars 1947, là où était produit le plutonium qui avait servi à l’essai nucléaire de Trinity, puis à Fat Man, la bombe larguée sur Hiroshima, travaillait Hans-Joerg Ackermann.

Allemand de souche, exilé aux États-Unis avec sa femme et ses deux garçons avant la Nuit des Longs Couteaux de 1933, Hans-Joerg avait collaboré à l’élaboration de la bombe avec Enrico Fermi dans le cadre du Projet Manhattan.

Mais aujourd’hui, à la radio, on venait d’annoncer la mort d’Enrico. Bien que cette nouvelle l’attristât, il comprit que l’heure était venue d’honorer les Anciennes Alliances.

 

***

 

Sous les traits de Wilhelm von Graff, Vassiliev Pavlov parcourut un trottoir à Göttingen, en Basse-Saxe ce 7 avril 1947, et héla un petit homme au front large surmonté par une touffe de cheveux hirsutes.

— Monsieur Hahn !

Pris dans ses réflexions, Otto Hahn, qui se rendait à l’institut Kaiser-Wilhelm, ne releva pas la tête. Vassiliev lui toucha le coude lorsqu’il parvint à sa hauteur. Le chimiste, père de la fission nucléaire, sursauta.

— Vous m’avez fait peur ! s’exclama Otto sous le coup de l’émotion.

— Monsieur Hahn, excusez mes manières cavalières. Je suis un fervent admirateur de vos travaux. Quand je vous ai vu sur ce trottoir, je n’ai pas résisté à l’envie de vous saluer.

— Ah oui ? Et vous êtes… ? dit le petit homme en expulsant une bouffée de son cigare.

— Wilhelm von Graff. Étudiant avec Lise Meitner, votre ancienne collègue.

Une lueur suspicieuse passa dans le regard du chimiste.

— Vous n’êtes pas allemand… votre accent…

Soudain, une voiture noire s’arrêta le long du trottoir, la portière arrière s’ouvrit, et Otto sentit tout à coup une douleur dans le dos.

— Ne faites aucun geste où vous mourrez Otto, lui souffla Vassiliev qui pointait un
Tokarev TT 33 sur les côtes du scientifique.

— Qui… qui êtes-vous ?

— Vous le saurez bien assez tôt. Montez…

 

***

 

Cody Maguire, sous l’identité de Kurt Jurgen, s’était posté de l’autre côté de la rue, derrière un arbre. De là, il avait assisté à la scène de l’enlèvement d’Otto Hahn, le chimiste. Ça le démangeait de s’interposer pour secourir le vieil homme et botter le cul à ces communistes, mais les ordres étaient clairs : « Pas d’intervention. Observez et rendez compte ».

Il estimait qu’il avait suffisamment attendu. L’espionnage était une chose, songea Cody, mais à un moment donné il fallait mettre les mains dans le cambouis.

Grâce ou à cause de sa taupe infiltrée au Palais Epstein, cela faisait bientôt deux mois qu’il était sur les traces de ce Vassiliev Pavlov, le lieutenant envoyé par le Kominterm pour liquider ou exfiltrer les savants ayant eu affaire au Projet Manhattan. Après l’opération de Rome, où Enrico Fermi trouva la mort, Cody avait suivi les pas de Vassiliev qui avait procédé à d’autres actions à Berne, puis encore à Bruxelles.

Tous les renseignements que Cody avait pu récolter convergeaient vers ce seul but : cette « Opération sauterelle », mais dont l’objectif final lui était encore obscur.

 

***

 

Lise Meitner, qui avait collaboré avec Otto Hahn trente-cinq ans auparavant, arpenta le petit chemin bordé d’épicéas à Kungälv, dans la banlieue de Göteborg, et remonta en direction du pavillon ocre.

Les traces de l’hiver persistaient. Le ciel bas, sombre, annonçait d’autres chutes de neige, une journée froide et rude qui laissait la perspective du printemps suédois s’éloigner.

Elle s’arrêta sur le perron, secoua ses bottes pleines de neige, puis pénétra dans la maison. Sur le pas de la porte, elle appela son neveu Otto Frisch, également physicien :

— Otto ? J’espère que tu as fait du café.

Otto ne répondit pas. La porte se referma sur un homme blond au cou de taureau, dont les yeux métalliques glacèrent le sang de Lise. Soudain, elle ressentit un choc violent à l’arrière de son crâne. Et tout devint noir.

 

***

 

— Monsieur le Président, intima George Marshall.

Harry Truman leva les yeux et scruta son secrétaire.

— Je sais ce que vous allez dire George. Si je dois annoncer au Congrès une nouvelle intervention militaire, je veux avoir tous les éléments en main pour contrer nos opposants.

— Nos espions nous rapportent une action de grande envergure : L’Opération sauterelle.

— Ridicule, fit Truman en émettant un rire sans joie.

— Pourtant, on dénombre déjà une vingtaine de scientifiques disparus depuis le mois de février et nous sommes début mai. Nous ne savons pas où s’arrêteront les actions des russes, mais ce qui est certain, c’est que les hommes et les femmes disparues ont, de loin ou de près, œuvré au Projet Manhattan et à sa réussite. Et parmi eux, cinq sont morts dans des circonstances que l’on a voulu faire passer pour naturelles. Dont Enrico Fermi.

— Le physicien ?

George Marshall opina.

— Qu’est-ce que cela veut dire George ?

— Je ne sais pas, Monsieur. Nos agents sont sur le terrain et nous rapportent que les scientifiques ont été emmenés en Biélorussie dans le plus grand secret. Tout porte à croire que les Russes mènent un jeu dont nous ne connaissons ni les règles ni les enjeux.

— Vous avez le feu vert George. Agissez. Il est impératif que vous exfiltriez ces
savants. Quoi que nous en coûte cette opération, il ne faut en aucun cas que les Russes puissent constituer une équipe qui nous devancerait sur le terrain de l’atome. Ne perdez pas
une minute, trouvez à quel jeu joue Staline.

— Oui, Monsieur.

 

***

 

Le bunker, de l’extérieur, était gardé par une troupe d’une cinquantaine de soldats soviétiques. Une confrontation directe n’aurait que peu de chances d’aboutir, considéra Cody, à la tête d’une quinzaine d’agents.

Il était arrivé jusque-là après avoir suivi la piste du lieutenant de l’armée rouge. Celui-ci avait semé ses petits cailloux un peu partout, au même titre que les autres agents russes. À croire, qu’ils s’estimaient agir en toute impunité.

Il ordonna à ses hommes d’encercler le bunker noyé sous une végétation dense. Le dégagement et l’accès n’y étaient pas des meilleurs, de l’avis de Cody, mais il était nécessaire d’intervenir au plus vite. L’ordre de l’état-major était clair.

 

— Êtes-vous prêt camarade lieutenant ? Ils sont là comme vous l’aviez prédit.

Vassiliev opina.

Tout avait parfaitement fonctionné. Le lieutenant Maguire pensait réellement le surprendre, mais il ne se doutait pas qu’il l’avait déjà repéré depuis que la mission « Enrico Fermi » avait été remplie. Pavlov avait ardemment souhaité que l’américain intervienne, malheureusement, cela ne s’était pas présenté. Sans doute, ses supérieurs lui avaient-ils ordonné de rester en retrait, le temps de récolter des renseignements. Une ouverture suffisante pour que Vassiliev puisse finaliser l’opération et se préparer à la confrontation.

Une fois de plus, les Américains jouaient d’arrogance, pensa-t-il. Mais cette fois, elle ne paierait pas. Aucun obstacle majeur n’entraverait la réussite de « l’Opération sauterelle ».

 

Les hommes de Cody se tenaient prêts à son signal. Ils interviendraient chirurgicalement, maîtriseraient les gardes aux points stratégiques, pénétreraient dans le bunker et exfiltreraient les savants retenus prisonniers. Un point d’extraction avait été convenu avec l’état-major à près de cinq-cents mètres du site. Peu importe qu’il faille violer l’espace aérien. La vie des otages était en jeu.

Mais étrangement, l’agent américain sentit naître un sentiment étrange en lui. Quelque chose ne collait pas dans tout ça. C’était trop facile.

 

***

 

— Notre opération s’est soldée par un échec. Nos hommes sont tombés dans un traquenard.

Ces paroles étaient celles de Justin Smith qui, la mine grave, s’adressait à Hoyt Vandenberg et George Marshall.

— Que veulent les rouges ? demanda George.

— Ils nous menacent de sanctions et de porter notre action devant le Conseil de Sécurité.

— Pourquoi feraient-ils une telle chose, cela ne rimerait à rien, souligna Hoyt. Ce serait se mettre dans une position inconfortable que d’admettre d’avoir enlevé tous ces scientifiques.

— Je ne sais pas. Ils n’ont fait valoir aucune exigence pour l’heure. Quant à nos hommes, ils sont retenus prisonniers, mais sains et saufs, semble-t-il. Cependant, nous n’
en avons aucune certitude.

— Je sens autre chose, intervint George pensivement . Ils essaient de gagner du temps. Leurs motivations ne sont pas claires. J’ai comme le sentiment que quelque chose d’essentiel nous échappe. Quoi qu’il en soit, je m’entretiendrai avec le président cet après-midi, mais surtout, négociez et gagnez du temps. C’est la seule option qui nous reste.

 

Négocier avec Joseph Staline n’était pas chose aisée, Harry Truman l’apprit à ses dépens. Se sentant en position de force, le vojd menaça le président américain de sanctions, de porter son action devant le Conseil de Sécurité, mais jamais, ne lui donna l’occasion d’obtenir des réponses ou un délai pour l’échange des prisonniers. Les raisons de l’enlèvement des scientifiques restèrent donc dans l’ombre de « l’Opération sauterelle ».

 

***

 

Ce matin du 5 juin 1947, une boule était née dans l’estomac de Nicolas Chastain à mesure qu’il arpentait les couloirs de l’université de Harvard. Il la sentait grandir tandis que l’euphorie gagnait l’institution qui allait accueillir à 14h50 le conseiller du président.

Nicolas se demanda quel serait le monde de demain, celui dans lequel il n’aurait pas sa place.

Une image surgit dans son esprit. Celle de l’Ouroboros. Le serpent qui se mord la queue et qui ne peut échapper à l’événement paradoxal qu’il représente. L’indicible enchevêtrement de causes et de conséquences.

Tout est lié par l’acte, avait-il finalement conclu des jours auparavant.

Avec une sorte d’acceptation inéluctable, il se convainquit qu’il fallait toujours des martyrs pour que l’histoire prenne un autre tournant. Mais parfois, se dit-il, l’histoire avait une fâcheuse tendance à se retourner contre ceux qui l’écrivaient.

Les policiers qui cerclaient l’auditoire où se tiendrait la conférence de George C. Marshall étaient sur les dents. Des contrôles étaient effectués systématiquement sur tout le corps enseignant et les personnalités invitées. Nicolas n’y échappa pas, mais comme il était accrédité, il put, avec soulagement, rejoindre les locaux de l’université.

Le mathématicien espéra avec une satisfaction malsaine que Devon Chestershire assiste à l’allocution.

Avant de se rendre à la conférence, Nicolas fit un rapide crochet par son bureau où il trouva l’instrument qui allait changer l’histoire, puis se rendit à l’auditoire déjà comble. Les journalistes de la BBC étaient là, ainsi qu’une grande partie des enseignants du campus. La salle était emplie du murmure des pronostics que l’annonce de George Marshall allait susciter dans le monde.

Après une attente qui parut interminable à Nicolas, le général pénétra dans la salle sous une salve d’applaudissements. Le conseiller du président s’installa sur une chaise, face au comité de l’université, et entama son discours sur le plan d’aide à l’Europe.

Il annonça que des milliards allaient être octroyés aux pays dévastés par la guerre pour la relance économique, le rapprochement des nations et qu’il comptait sur l’appui des alliés pour soutenir sa motion.

Nicolas sourit à cette pensée et songea que l’heure n’était plus à la distribution de quoi que ce soit.

 

***

 

Le labyrinthe de laboratoires de Los Alamos conduisit Xavier Wegmann vers un lieu connu de lui seul. Sa bonne humeur envolée et la perspective du geste qu’il allait commettre lui firent se demander ce que l’histoire retiendrait de lui. Le considérera-t-on comme un monstre ?

Il ne préférait pas le savoir. Car, comme d’autres, il était une sauterelle pour qui seule comptait la mission.

À l’heure convenue, il enclencha le détonateur de sa bombe artisanale au centre de traitement du plutonium.

 

Boris Krakowsky, à Oak Ridge, se trouvait dans les locaux du calutron, le spectroscope de masse qui séparait les isotopes d’uranium. Il songea à cet instant fatidique que parfois, l’homme disposait d’une ouverture infinitésimale pour faire basculer l’histoire. Et c’est cette histoire-là qu’il comptait écrire à l’heure précise où il déclencha son engin explosif qui entraîna une réaction en chaîne.

 

Dans les locaux du réacteur B, là où était produit le plutonium à usage militaire, Hans-Joerg Ackermann plaça le TNT dans un endroit abrité des regards et enclencha le détonateur à 15h00.

 

Le clocher de l’université de Harvard sonna 15h00, quand soudain, un homme d’une certaine stature héla l’assistance. Tous les visages se tournèrent dans sa direction tandis que George C. Marshall suspendit son discours. Devon Chestershire regarda, effaré, son ami se lever.

Il s’appelait Nikolaj Chastakovic et était connu de ses pairs sous le nom de Nicolas Chastain. Pour ses compatriotes russes, il était une sauterelle. L’une de celles qui changeaient la face du monde.

Nikolaj eut une pensée pour sa Mère Patrie et pria pour « Que ce jour soit le dernier… », quand il déclencha son engin explosif et cria : « Pour la Patrie ! Pour le Staline ! »

 

En ce D-Day, les laboratoires de Los Alamos, de Oak Ridge et de Hanford furent réduits en cendres sous le feu atomique, tandis que dans un périmètre de cent kilomètres à la ronde de ces sites, les villes de Santa Fe, Albuquerque, Knoxville, et Nashville furent noyées sous un feu ardent.

 

Plus d’un million de personnes périrent ce jour-là. Le monde s’éveillerait sous une nouvelle ère, un nouveau jour.

 

***

 

5 juin 1947, Cambridge, Massachusetts.

Nikolaj Chastakovic s’éveilla aux aurores avec un goût amer en bouche. Cette saveur identique qu’il traînait depuis la veille et ces autres jours où il fût emporté par un feu brûlant lors de la conférence du général George C. Marshall.

La surprise de s’éveiller revenait comme une vieille amie. Mais une fois celle-ci passée, une forme de fatalité naquit au creux de son estomac.

Et alors qu’il se postait à nouveau devant sa fenêtre, le mathématicien songea aux mathématiques. Son violon d’Ingres. Ils pouvaient expliquer beaucoup de phénomènes, mais celui-ci, ce jour sans fin, était l’aberration que toutes les sauterelles comme lui avaient créée.

Inévitablement, quelque chose allait devoir être changé dans le Plan.

 

FIN

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