Une étape de la balade des webwriters : Le mur de la Treille est le plus riche en espèces vivantes de Suisse, on recense 149 espèces, faune et flore confondues... Parfois, il vaut mieux ne pas réfléchir, sauter dans le train en marche. Le paradis peut se trouver bien loin de chez soi.
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C’est sûr que cet endroit va me changer de mon désert natal.

Dans sa verticalité déjà. Je n’en pouvais plus de ces plates étendues, pierres et sable à perte de vue. Imagine. Le matin, tu sors de ta cachette nocturne, gonflé à bloc, avec assez d’énergie pour découvrir l’univers tout entier. Le cœur palpitant d’émotion, la collerette fébrile, tu poses tes pattes sur le sable déjà brûlant, tu te laisses, quelques secondes encore, ressentir l’allégresse de l’impatience. Le monde est immense, et ta soif d’aventure plus grande encore. Et là, c’est le choc. Parce qu’il n’y a rien. Rien devant toi, rien à gauche, rien à droite. Tu n’oses même pas regarder derrière, parce que tu sais qu’il n’y aura rien. Rien que de la pierraille, trois herbes sèches qui se demandent encore par quelle injustice elles ont atterri là, et du sable. Pas même une dune pour y poser ton regard et rêver d’ascension, pas même un monticule pour vivre l’éphémère joie d’y trébucher. Chaque matin, jour après jour, le soleil éclairait de plein fouet ma désillusion.

Et la chaleur, mon vieux, la chaleur ! Je sais bien qu’en théorie, je suis équipé pour. Mais là, ça dépassait les bornes. La journée, une fournaise, jamais un nuage, jamais une goutte de pluie. Si au moins, ça servait à griller les insectes, moi qui les ai toujours préférés croustillants ! Un barbecue géant, quoi ! Eh bien, même pas, juste un truc inutile, à t’empêcher de poser les pattes sur le sol plus de deux secondes. Et la nuit, il faisait tellement froid que tu te prenais à espérer la canicule du matin. Bon, ça encore, je pouvais l’accepter, c’est dans l’ordre des choses.

Mais la solitude, je ne m’y suis jamais habitué. Des semaines sans croiser le moindre serpent, le moindre scorpion, fennec ou tortue. De mes congénères, aucune trace, pas même celle de leur queue sur le sable. Quelques oiseaux, trop haut dans le ciel pour les considérer comme de la compagnie. Et les rares insectes que je croisais me servaient de pitance. Il me fallait un ami.

Lorsque le 4×4 s’est arrêté, à quelques pas du caillou sur lequel je prenais le soleil, je n’ai pas hésité. J’ai foncé, de toute la force de mes petites pattes, et j’ai profité de l’inattention des humains, trop occupés à changer une roue, pour grimper le long de la carrosserie. Je me suis faufilé dans le coffre, jusqu’à trouver un sac de voyage ouvert. Puis, lové sous plusieurs couches d’habits poussiéreux, j’ai attendu de voir où ce destin motorisé allait m’emmener.

Je te passe les péripéties du voyage. Je n’ai rien vu d’autre que les carreaux de la chemise dans laquelle j’étais dissimulé. En revanche, j’en ai pris des cahots, des trépidations et des secousses. Balancé, écrasé, renversé, je ne reconnaissais plus le haut du bas. Mais qu’importe, porté par l’exaltation, j’étais prêt à tout endurer pour fuir mon désert brûlant de solitude.

Lorsque le sac s’est ouvert, dans un bruit crissant de fermeture-éclair, j’ai compris que j’étais arrivé à destination. J’ai bondi, et filé aussi vite que je l’ai pu. Mon humain a poussé un petit cri de stupéfaction, et s’est mis en tête de me retrouver. Caché dans un pot de fleurs sur son balcon, je l’ai observé un moment, jurer et arpenter son salon à quatre pattes pour regarder sous les meubles. Puis je me suis désintéressé de lui et je suis parti à la découverte de mon nouveau monde.

Moi qui cherchais de l’animation, je n’ai pas été déçu. Je n’ai pas besoin de te décrire la ville, tu y habites depuis plus longtemps que moi. J’étais étourdi de tant de bruits, de couleurs, de mouvements, mais j’étais heureux. La température était douce, les abords regorgeaient de nourriture, ah mon dieu, ces fourmis craquantes, quel régal ! Je vagabondais quelque temps, avide de toutes ces merveilles offertes par la ville.

Un jour, j’ai ressenti le besoin de me poser, et je suis parti en quête de l’habitat idéal. J’ai fouiné un peu partout, interrogé des copains. C’est un vieux lézard, rencontré dans un parc, qui m’a parlé de ce jardin d’Eden. Il a vécu plus de cinq ans dans les interstices du mur de La Treille, et il m’a décrit avec enthousiasme l’incroyable diversité de sa faune et de sa flore. Avec l’âge, il a commencé à avoir de la peine à grimper aussi haut, et c’est avec regret qu’il a dû élire domicile dans un muret, plus adapté à ses capacités.

Voilà comment je suis arrivé à La Treille, mon ami des murailles. Bien que je sois différent, vous m’avez accueilli dans votre communauté, et je vous en suis reconnaissant. J’espère me montrer digne de votre confiance, et en échange, comptez sur moi pour vous apprendre toutes les techniques de survie que j’ai expérimentées dans le désert.

C’est donc un honneur pour moi d’être la 150ème espèce à faire partie de la plus grande coopérative d’habitation animale de Suisse !

Commentaires (4)

Webstory
14.01.2022

Balade du 27 février 2021 dans la Vieille-Ville de Genève – Les textes inspirés par ce rendez-vous de webwriters sont visibles dans Histoires > Catégories > Balade des webwriters

Webstory
25.05.2021

Le 27 février, Webstory a organisé une balade de lectures à travers la Vieille-Ville de Genève. Un des lieux sélectionné pour s’arrêter était le Mur de la Treille qui a gagné le concours du mur le plus vivant de Suisse, concours lancé par le conservateur Philippe Clerc. Nous l'avons contacté pour lui signaler la nouvelle de Marie Vallaury. Réponse de Monsieur Philippe CLERC: J'ai effectivement été à l'origine du concours des murs de villes suisses les plus riches en biodiversité. Le mur de la Treille avait d'ailleurs gagné le premier prix avec ses quelque 150 espèces, comme on l'apprend également dans le joli texte de Marie Vallaury. Un tout grand merci de me l'avoir envoyé et par la même occasion de m'avoir fait découvrir l'existence de ces webstories.

Marie Vallaury
20.05.2021

Merci :-) Un copain de votre lézard de compétition !

Pierre de lune
20.05.2021

Un petit bijou d'humour et d'originalité, votre lézard remporte tous les suffrages ! Bravo !

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