Créé le: 31.08.2022
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Le vagabond ingénieux

Histoire, Voyage

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© 2022-2023 Frank Desco

Pérégrinations d'un modeste huguenot forçant son destin sur les routes de l'exil ou du savoir à la fin du XVII ème siècle.
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La neige avait cessé et il gelait à pierre fendre. En voyant la petite route, où il cheminait péniblement depuis plusieurs heures, serpenter  à travers bois, Jean Santerre comprit qu’il s’était égaré. Après un long périple du pays des Cévennes à Pontarlier, de relais de postes en auberges et de coches en chariots, la fatigue du voyage avait eu raison de sa lucidité. Son but était pourtant proche : retrouver en ville de Neuchâtel son ami le pasteur Jean-François Ostervald, ancien camarade d’études à l’Académie protestante de Saumur, dont il espérait du secours.

Il lui sembla apercevoir entre les sapins une vallée s’ouvrant sur un village avec un clocher entouré de maisons serrées et de fermes disséminées. Rassemblant ses dernières forces, il se remit en chemin. Parvenu aux abords d’une ferme dont la cheminée fumait, il  frappa à une porte d’où filtrait un peu de lumière. Un chien aboya avant qu’un pas lourd se fît entendre. Un homme de grande taille et d’âge avancé parut sur le seuil.

–      Mais qu’est-ce que vous faites-là par un temps pareil ? Entrez, entrez, ne restez pas à vous geler  dehors alors que la nuit tombe.
–      Je faisais partie d’un groupe de huguenots en quête de refuge, mais je crois que je me suis perdu, répondit le voyageur.
–      Un huguenot? Eh bien! Enchanté, moi c’est Huguenin, vous voyez que nous devrions nous entendre. Allons, débarrassez vous de cette houppelande à capuche qui vous cache aux trois quarts le visage et déchaussez vous avant que ma femme ne vous fasse ramasser cette neige en train de fondre.
–      Tais–toi donc, vieux radoteur, déclara une dame imposante au visage épanoui qui venait d’apparaître au seuil de la cuisine. en se frottant les mains sur son tablier, Et regardes plutôt le pied de ce pauvre jeune homme, sa cheville est toute enflée.

Jean, un peu rougissant, avoua qu’il avait trébuché sur une racine masquée par la neige, à la sortie de la forêt. Sans plus de manières, la femme le prit par le bras et le força à s’étendre sur un divan près de la cheminée.
–      Laissez moi voir ça, reprit-elle en attrapant au passage un pot d’onguent qui sentait le camphre. Que voilà une belle entorse qui pourrait vous immobiliser un bon moment. Croyez-moi, on va s’en occuper !
–      C’est que…commença le réfugié en jetant un regard inquiet vers la fenêtre où le brouillard semblait opaque, c’est que je devrais partir demain matin.
–      Oui, eh bien, c’est qu’on verra, inutile d’insister pour l’instant.

Le reste de la famille gardait le silence. D’autorité, le grand père se mit à table, fit signe au visiteur de le rejoindre et frappa dans ses mains pour donner le signal du repas, en marmonnant une forme de bénédicité où Jean Santerre crut entendre qu’on remerciait Dieu d’avoir ramené au bercail un fuyard du royaume de France que les papistes ne reverraient plus.
A la ferme, les enfants avaient le droit de parler à table et l’aubaine d’un évènement imprévu attisait la curiosité de la famille. Trois générations de Huguenin le pressaient de tant de questions croisées que le fugitif ne savait plus comment y répondre. Voyant son embarras, le maître de maison tenta d’ordonner la conversation.

–      Si j’ai bien compris, votre dernier cocher vous a déposé au relai des postes de Fleurier pour prendre la route de la ville de Neuchâtel, à quelques heures de marche. Mais votre errance vous a conduit sur le chemin qui montait vers la vallée de la Brévine.
Hors donc, bienvenue dans les Monts du Jura neuchâtelois, non loin de la frontière française. Si ce n’est pas encore une terre helvétique, le comté de Neuchâtel est allié à la Suisse protestante qui comprend la République de Genève et les cantons de Berne, Zurich et Bâle. En cette fin du XVIIème siècle, la Confédération ne comporte que treize cantons réunis par la Diète fédérale avec des états alliés.
Ici, à la Brévine, nous n’étions pas sur la route d’exode de la première vague de réfugiés huguenots qui convergèrent vers Genève voilà plus d’une centaine d’années. Toutefois quelques familles protestantes d’une extrême pauvreté rejoignirent nos hautes vallées malgré la rudesse du climat et s’y établirent.
La révocation de l’édit de Nantes en 1685 provoque depuis quelques temps une deuxième vague d’exode selon un axe majeur allant du lac Léman au Rhin. Il faut bien avouer que l’afflux massif des réfugiés pose aux cantons protestants des difficultés économiques et politiques si considérables que les huguenots sont certes secourus, mais comme hôtes de passage. Les Suisses espèrent qu’ils poursuivront leur route vers l’Allemagne, la Hollande ou l’Angleterre. Même les pasteurs doivent signer une déclaration de foi d’orthodoxie calviniste pour rester sur place. Pour les autres, mieux vaut avoir quelques moyens ou des compétences particulières dans l’enseignement, la médecine, l’imprimerie, l’horlogerie ou l’industrie textile. Nous sommes une terre d’accueil, c’est entendu, mais pas vraiment un eldorado.
–      Te tairas-tu enfin ? l’interrompit sa femme qui s’était levée pour desservir. Tu nous fatigues avec tes leçons d’histoire. Laisses donc notre visiteur s’exprimer lui aussi.

Jean Santerre, requinqué par le repas et l’ambiance des lieux ne se fit pas prier.

–      Soyez sans crainte. J’ignore de quoi demain sera fait et mon destin semble suivre un itinéraire aussi capricieux qu’imprévisible. Il a déjà basculé à plusieurs reprises.

Une première fois à l’âge de treize ans, quand j’ai quitté sans faire mes adieux notre domaine familial après des disputes répétées avec mon père. Il voulait m’obliger à entrer en apprentissage dans l’étude  d’un notaire de ses amis, alors que je ne rêvais que de sciences et d’astronomie. Habile de mes mains et bon observateur, j’avais installé dans la cour de notre ferme un gnomon pour suivre la course du soleil en marquant l’ombre portée au sol d’un bâton vertical. Alors que j’essayais de comprendre pourquoi l’heure de midi en particulier variait au fil des jours en modifiant mes repères, mon père, au bord de l’exaspération, mit fin à mes interrogations en arrachant le style et effaçant mes marques à grands coups de pied qui me firent plus mal que si il avait visé mon postérieur. Sans dire un mot, je ramassai mon bâton, fis un baluchon de quelques habits et partis sur les routes, vers le nord, accompagné par un des chiots de la ferme qui m’avait adopté pour des raisons connues de lui seul.

En cette année 1678,  sans argent et sans formation ni titre de noblesse, il n’était pas facile de partir à la découverte du monde. Mais comment faire autrement que de voyager pour espérer rencontrer les hommes de science dont on avait entendu parler au détour de repas d’auberges ou de récits de pèlerins de passage ? L’accès au savoir passait par des bibliothèques d’universités inaccessibles  au commun des mortels ; la correspondance épistolaire ? Seuls les savants échangeaient entre eux.
Pour moi, les noms de Galilée, Torricelli, Kepler ou Huygens me faisaient rêver, surtout les deux derniers issus de familles protestantes comme la mienne. Un espoir m’habitait : la création des nouvelles académies ! En France, l’Académie protestante de Saumur existait depuis 1607, destinée à des fils de gentilshommes réformés et à buts religieux bien qu’aussi  ouverte aux autres sciences. J’ignorais encore qu’elle avait commencé à décliner avec les premières mesures de limitation du culte réformé. Mais j’avais appris que Huygens avait rejoint à Paris l‘Académie royale des sciences  depuis 1666.
Si je rêvais de grandeur, je conservais pourtant les pieds sur terre. Je parvenais à voyager sans bourse délier en offrant mes services aux relais des postes pour m’occuper des chevaux, aux cochers pour la manutention des bagages, aux aubergistes pour le service des clients. J’appris à réparer les colliers des dames ou les horloges des églises.
C’est en chemin vers Lyon que je rencontrai un jeune homme de Neuchâtel, d’une famille de notables dont le père était pasteur. Timide et un peu maladroit dans les affaires pratiques, il avait reçu une éducation bien meilleure que la mienne et il s’exprimait avec une aisance stupéfiante même si son accent était un peu traînant. Jean-Frédéric Ostervald n’avait  pourtant que douze ans, il lisait le latin et le grec sans difficultés. Nous devînmes amis, en réalisant qu’ensemble, nos différences pouvaient s’avérer fort utiles. Comme son but de voyage était tout tracé vers l’Académie de Saumur, où une place d’étudiant l’attendait, je lui emboîtai le pas en devenant à ses yeux une sorte d’ange gardien qui lui épargnait les désagréments du voyage. Et voilà mon destin qui prit un deuxième tournant.

Que vous dire des années passées à Saumur ? Mon ami y réussit brillamment, il était né pour la théologie et le pastorat.  Il rentra à Neuchâtel en 1683 et devint rapidement diacre puis pasteur. J’ai ouï dire que ses sermons sont si suivis qu’il a fallu construire un temple nouveau, le Temple du Bas, assez vaste pour accueillir les fidèles.

Quant à moi, ma vocation me portant plus vers les sciences exactes que vers la théologie, je trouvai un emploi de préparateur d’expériences auprès des professeurs de physique et d’astronomie. Je pus ainsi renouveler les démonstrations de Galilée sur la mécanique des corps en mouvements et observer les étoiles avec une lunette  de son invention dans le cadre des cours d’astronomie. Hélas, le professeur responsable n’avait pas encore adopté la théorie héliocentrique de Copernic et méprisait les merveilleuses lois de Kepler sur les propriétés du mouvement des planètes et leurs trajectoires elliptiques autour du soleil. J’avais fait des progrès rapides en latin avec l’aide de mon ami, dans l’unique but de pouvoir lire le livre de Kepler : Astronomia Nova (1606) que je trouvai à la bibliothèque de l’Académie. Une révélation et la clé des problèmes sur lesquels je butais dans le traçage de mes cadrans solaires.

Après le départ d’Ostervald, le climat religieux à Saumur se détériora au point que la suppression de l’Académie fut déclarée en janvier 1685, le culte réformé interdit et le temple démoli. Sans emploi et mal vu dans cette ville qui basculait dans l’intolérance, je décidai de fuir avant qu’il ne soit trop tard. A l’âge de vingt deux ans, il me fallait changer une nouvelle fois le cours de mon destin. Je repris mon bâton de pèlerin, en direction de mes Cévennes natales. C’était une erreur, je ne cessais de croiser  des huguenots qui remontaient vers Genève et les villes protestantes de Suisse et d’Allemagne. D’anciens voisins m’apprirent que mon père avait abandonné son domaine et que ma famille était sur les routes de l’exode depuis plusieurs semaines. Je me mis à regretter ma fugue initiale et restai prostré dans une auberge de passage pendant plusieurs jours.
Pour ne pas sombrer tout à fait, je décidai de rebrousser chemin. Il me restait un seul ami sûr, le nouveau pasteur de Neuchâtel. Il trouverait bien moyen de me venir en aide. Et voilà ce qui m’a conduit chez vous  ce soir par le hasard d’une  nouvelle erreur de parcours.

Touchés par la franchise du jeune homme, les Huguenins l’embrassèrent et l’installèrent confortablement pour la nuit.

Quand Jean Santerre se réveilla, le soleil était déjà haut dans le ciel. En se levant, il réalisa que sa cheville lui faisait trop mal pour qu’il puisse aller bien loin. En boitillant, il retrouva la cuisine où le grand père était seul, attablé devant le mouvement de l’horloge de parquet qu’il avait sorti et entrepris de réviser. Il était à cran et sa loupe frontale lui faisait un mauvais œil.
–      Foutue mécanique, grommelait-il, elle, s’est arrêtée durant la nuit et ne veut plus repartir.  Pourtant j’ai l’habitude de la démonter et remonter pièce par pièce, mais cette fois rien ne va plus. On dirait que ça coince quelque part.
–      Vous permettez, dit Jean en s’asseyant en face. Je m’y connais un peu en horloges comtoises et celle-là leur ressemble beaucoup. Regardez, je pense que l’échappement est très légèrement désaxé et donc qu’un frottement excessif contrecarre le mouvement de battement. Voyez vous même, il semble que cet engrenage ait subi trop d’usure, il n’y aurait que les deux roues du couplage au résonateur à changer. Encore faudrait-il trouver les pièces correspondantes.

Le vieux avait bondit, sourire aux lèvres  et tiré un gros carton de l’armoire derrière lui :

–      Vous alors, vous m’épatez. Quant aux pièces de rechange, il n’y a qu’à demander. Et pardon pour le désordre, mais vous trouverez bien votre bonheur parmi ces centaines de pièces qu’un manufacturier nous dépose à chaque début d’hiver pour nous confier des petits montages qui seront assemblés en usine au printemps suivant.
–      A votre tour de m’étonner. Je pense avoir trouvé mes rouages, le désordre n’est qu’apparent, tout est numéroté dans ces petites pochettes transparentes Et maintenant voyons voir, ne vous en faites pas, je sais manier les outils d’horloger.

Dix minutes plus tard le tic tac de l’horloge, discret et régulier, était ressuscité. Il ne restait plus qu’à tout remettre en place et à régler l’heure.
–      C’est que nous n’avons pas d’autre horloge par ici, nota tristement le père Huguenin.
–      Mais vous avez à disposition le meilleur garde-temps qui soit, allons le saluer conclut Jean Santerre qui sortit dans la cour en claudicant. Ne regardez pas le soleil directement, observez l’ombre de ce poteau près de la fontaine. Je vais rester assis sur le banc qui fait face : quand l’ombre sera la plus courte nous aurons le midi vrai. D’ici là, j’aurai calculé les corrections à faire  sur l’heure solaire pour mettre votre horloge à l’heure locale que doivent donner toutes les pendules et horloges de la région. Et si le soleil persiste, je tracerai sur le mur sud de votre ferme un vrai cadran solaire qui vous donnera directement l’heure de réglage de votre horloge, à n’importe quel moment de la journée, tout au long de l’année.

Dans les jours qui suivirent, l’état de sa cheville s’améliora et il tint sa promesse. Le soir avant son départ, la discussion s’engagea sur une observation faite par les enfants qui prétendaient qu’en descendant depuis le sommet de la route vers le village au fond du vallon, le froid était de plus en plus vif alors qu’à l’école on leur avait appris que la température se réchauffait du haut des montagnes vers la plaine. Jean Santerre fut immédiatement intéressé.

–      Une inversion de température ? Et elle serait systématique, hiver comme été ? Voilà un joli problème à résoudre. Il faudrait faire des mesures fiables pour le confirmer.
–      Dans, le pays ce n’est pas pour rien qu’on appelle la Brévine « la petite Sibérie », et franchement nous sommes fiers de cette réputation qui attire beaucoup de curieux dans la région. Mais comment expliquer et prouver l’existence de cette sorte de lac de froid ?
–      Un thermomètre oui, bien sûr, et capable de mesurer des températures très basses, bien au dessous du point de congélation de l’eau. Je me demande si on ne pourrait pas reprendre l’invention  du grand duc Ferdinand de Médicis. Son thermomètre date de 1654. Le principe en est génial mais sa graduation peu pratique. J’ai imaginé un nouvel étalonnage de 100 degrés entre des limites faciles à contrôler, le point de congélation et le point d’ébullition de l’eau. Personne ne semble l’avoir encore réalisé. Demain, je pars pour Neuchâtel. C’est bien le diable (oh! pardon!) si je ne trouve pas un chimiste et un souffleur de verre pour m’aider à fabriquer ce thermomètre.
Si vous passez par la Brévine aujourd’hui, ne manquez pas l’église avec son cadran solaire et sa fontaine avec son célèbre thermomètre : Jean Santerre a tracé lui-même la première version du cadran. Et pour le thermomètre qui enregistra moins 41,8 degrés en 1987, c’est à Jean  Santerre qu’on doit son échelle de mesure : Anders Celsius ne l’a inventée qu’en 1741 et en plus elle était inversée! L’histoire de sciences n’est pas avare de telles usurpations.

Arcane: Le Mat

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