Je continue de courir dans ma tête alors que c'est beaucoup moins le cas dans la vie. Je préparais une nouvelle qui s'est laissée séduire par un poème en prose.
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Mes chères foulées,

 

Je vous ai vues passer et filer dans la lumière, hier vers le lac, en contrejour. Un autre corps, le même vent, je vous revois souvent : en pensées, en passant. Vous avez échappé, en la traversant, à ma réalité physique qui ne revient à vous que chichement. Un jour on s’aperçoit comme le fit la génération d’avant que l’on ne court plus depuis un moment et que nos prochaines foulées sont très loin derrière nous ou devant, perdues dans la multitude des pelotons dans une compétition temporelle et sidérale qui ne dit pas son nom. Forces présentes en soi dont le connu biologique fait qu’elles s’amenuisent. Alors le souvenir de ces milliards de pas volants, corps ne touchant plus le sol, dont le préservent les muscles et les tendons : le geste naturel qui faisait que je passais en courant. Ad vitam aeternam. Vie ou éternité, réalités contradictoires – mais je ne cours pas après – ne seront pas celles de mes foulées disparues. Le mouvement sur l’instant était celui d’une âme gestuelle qui faisait ce qu’elle pouvait, dans la neige ou les chemins vers les forêts, entre les pâturages, sur les routes et le long des rivières, dont cette Riverness et son chemin de halage qui me trottent encore dans l’esprit. J’ai dû ce jour-là faire aller mes jambes au plus vite de toute une vie.

 

Un autre soir quelques temps auparavant début juillet, 1975, soleil couchant sur le terrain de la Pontaise, alors entouré d’une piste cendrée. Le bruit encore de cette brique pilée venue d’avant-guerre sous nos pieds, pointes métalliques aux semelles rigides des chaussures. Comme avant, tout ce qu’avant emportait. Ce rouge et celui du soleil. Une instantanéité fuyante et taiseuse qui donne tout sur l’instant. A pleins poumons. J’en avais fait de même. Le corps avait souffert, pendant l’épreuve : un 5000 mètres, 12 tours et demi que j’avais terminés devant. Je me lançais peu après l’arrivée, animés par les brouhahas mentaux qui chauffaient l’horizon, dans des exercices de récupération. Rougeur encore un instant de la boule en apparence attentive à moi seul, mais ce n’était que croyance. Seul avec et dans un monde en fusion, fraicheur du gazon et sentiment que le corps est à son zénith, mouvements, l’un après l’autre, avec chaque segment de ce corps qui nous offre un sentiment d’existence aussi puissant que disparaissant. Je me souviens avoir tenté d’éveiller ma conscience en lui suggérant que soi c’est maintenant et que le rapport aux éléments ne sera jamais plus comme ce jadis actuel qui mute en permanence vers un avant inconnaissable.

 

« Quel est le trait de la personnalité … ? », deux au moins, Messieurs Dames, égotique et narcissique très proches et différents. Présents comme en puissance, devant encore émerger mais ne le pouvant pas. Ce sont eux, ces bouillonnements qui me faisaient avancer. J’ai dû courir pour chercher à les épuiser. Il a fallu beaucoup de foulées. Puis un autre trait de la même personnalité, plus modéré, en quête de lucidité, qui comporte en lui aussi les souvenirs du mouvement des jambes, puis ce relâchement du haut des cuisses. Une certaine ingénuité qui avance en moi plus vite que je ne le faisais dans la nuit. Regarder la réalité dans certains de ses yeux et ne plus en vouloir à la terre de ne pas nous permettre de l’aimer toute entière. Cette quasi naïveté dans la façon de répéter les pas, les uns après les autres comme dans la chanson scout. La meilleure façon ? On ne le sait pas à vrai dire, personne n’en n’a décidé. Tu te mets à courir. C’est un en soi, un antécédent biologique, un inné qui s’acquière, une vérité qui se raréfie en se multipliant.

 

J’ai couru au Jolimont et dans les Franches-Montagnes, sur les rives du lac de Bienne, décrites par Rousseau dans sa cinquième promenade (*), dans les chemins viticoles et les gorges de l’Areuse. Souvenir fou parce qu’insaisissable. D’Arles aux Baux de Provence et en Alsace, près du ciel encore, à travers champs, et dans des nuits de flocons et pleines lunes. Ce mien corps toujours, qui n’était pas à moi, et dont je développais le sentiment d’existence pour l’inviter à me reconnaître. La nuit, la bise, le froid, l’eau, la glace, attention à chaque pas, sur les trottoirs et les passerelles, le long des haies dans les bourgades, puis, les chemins de pierre et les sentiers, au printemps, les montées, cet arbre que de ma paume je saluais, au milieu d’un crêt menant à cet autre chemin interminable entre les feuillis jusqu’à la métairie. Joli point de vue, panoramique depuis l’église, la foulée se faisait légère et le buste engrangeait toute cette facilité autant qu’il la dirigeait. Le corps se mêle au pays dans le cinéma de mes artères qui se déclenche seul et ne me laisse plus partir comme avant,

 

Je ne me souviens pas d’une foulée en particulier mais du mouvement qui se répétait en moi par la volonté et le flux de la nature. Celle-là qui me permit de battre un record personnel sur le double tour de piste à Bâle un soir de juin et d’adolescence, cette autre lors de ce footing tranquille en forêt avec un ami, sous de grands arbres que défiait une fine pluie de dernier printemps. Cette course en haut de la charrière, dans le rouge sans aucune limite mentale pu faire battre son cœur au-delà du raisonnable. Mes foulées m’ont porté, définit et transfiguré Aucune ne me revient et je veux me souvenir de toutes, à l’entame des accélérations ou au début de la saison. Le tour du monde n’était pas un problème dans nos têtes. Il suffisait d’y penser. J’étais dans celle d’un autre, de Steve Préfontaine et je promettais comme lui à mes contradicteurs d’avoir à passer par l’enfer pour me devancer. Beaucoup m’ont dépassé sans même me prêter attention. Je voulais être le meilleur et ne le fut que très régionalement et par de précaires épisodes. A vrai dire jamais. On ne peut être gagnant que dans l’esprit d’autrui. En soi, on se sait, trahi par l’humilité blême des grands travestis, de l’existence, la culture du sport et de la philosophie.

 

*« Les rives du lac de Bienne sont plus sauvages et romantiques que celles du lac de Genève, parce que les rochers et les bois y bordent l’eau de plus près, mais elles ne sont pas moins riantes »

Commentaires (1)

PZ

Pauline Z
27.01.2023

Très belle description de la couse à pied dans un monde actuel auquel vous nous faites réfléchir avec pertinence. Merci !

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