Chapitre 1

1

Les évènements s'accélèrent et les forces de l'ordre informent qu'il s'agit bien d'un attentat terroriste. Alors que Lolotte rédige son article, elle apprend que ce tragique évènement la touche personnellement ainsi que sa famille.
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Chapitre 5
J’entends des cris, des coups de feu et l’ordre donné par un représentant des forces de l’ordre de reculer de 100 mètres.

 

— Reculez jusqu’au virage ! ne restez pas là !

— Que se passe-t-il demande l’un de mes confrères ?

— Vous aurez toutes les informations en temps voulu. Mais pour le moment, reculez immédiatement, c’est dangereux !

 

Le vacarme dure encore presque dix minutes. De là où nous sommes, nous n’avons aucune vue sur la place de parc, la buvette et donc sur les évènements en cours. L’attente est d’autant plus angoissante que nous en sommes réduits à imaginer ce que signifient ces cris, ces explosions, ces tirs. Personne ne parle et sur les visages de mes confrères, pourtant plutôt enclins à bavarder et à plaisanter entre eux, je lis de l’appréhension.

 

Puis soudain c’est le silence. A peine entend-on de faibles bruits de conversation. Un instant plus tard, on perçoit le vrombissement et le bruit caractéristique d’un hélicoptère. Nous voyons passer trois appareils de la « Rega », la garde aérienne suisse de sauvetage et deux autres de l’armée. Quelques minutes plus tard les cinq appareils repartent en direction de Fribourg. Peu après, ce sont les sirènes des ambulances qui nous tirent de cette torpeur angoissée dans laquelle nous a plongé ce vacarme et la frustration de ne pas savoir ce qui se passe. Les policiers nous poussent sur les bas-côtés pour laisser passer plusieurs véhicules de secours filmés et photographiés par la plupart de mes confrères.

 

Un officier de police rejoint ses collègues qui nous empêchent d’aller plus avant vers la place de parc et la buvette. Il demande le silence et s’adresse aux journalistes présents :

 

— Il y a 20 minutes, à 14.22 exactement, Nous avons entendu, comme vous aussi j’imagine, une série de coups de feu provenant de la buvette. Immédiatement après, plusieurs personnes se sont précipitées à l’extérieur, par la porte ou sautant par les fenêtres. Des ravisseurs sont sortis et ont ouvert le feu sur les fugitifs tout en courant vers la forêt située à une centaine de mètres de la buvette. Les trois agresseurs qui étaient dehors de la buvette ont été neutralisés par nos tireurs d’élite. Nous avons aussitôt donné l’assaut au bâtiment dans lequel restaient une partie des otages sur lesquels faisaient feu deux individus qui ont été abattus par nos forces. Le bilan actuel est de 20 morts dont les 5 preneurs d’otage, de quatorze blessés dont un gendarme et 15 survivants parmi les participants à la réunion. Les blessés ont d’ores et déjà été évacués vers l’hôpital cantonal pour 7 d’entre eux et vers le CHUV de Lausanne et l’Inselpsital de Berne pour les autres, plus gravement atteints. Nous referons comme prévu un point presse ce soir dans les locaux de la police cantonale. Dans l’immédiat, nous ne répondrons à aucune question et vous demandons instamment de ne pas importuner les rescapés que nous allons transférer à Fribourg en un endroit sûr pour y bénéficier d’un soutien psychologique avant que nous puissions les interroger. Mesdames, Messieurs, ce sera tout et je vous demande d’évacuer les lieux immédiatement.

 

Quelques questions fusent mais en vain : déjà l’officier de police nous tourne le dos et nous n’obtenons rien des autres fonctionnaires si ce n’est la consigne de vider les lieux au plus vite.

 

L’essentiel des évènements est relaté dans les heures qui suivent par l’ensemble des médias suisses et mêmes internationaux. Par contre, rien ne filtre sur l’identité des agresseurs et leurs motivations. Bien sûr, chacun pense au terrorisme islamique mais la cible choisie, une réunion de requérants d’asile, de réfugiés et de bénévoles locaux, ne correspond pas particulièrement aux objectifs habituels des fanatiques de daech, al quaida et consorts. Il nous faudra attendre la conférence de presse de ce soir, en espérant qu’ils aient quelque chose à nous mettre sous la plume.

 

C’est un peu dans un état second que je regagne mon domicile. Les petits viennent d’arriver de l’école : Montsé est en cinquième primaire, 7H comme ils disent maintenant, et Maxence en deuxième primaire ou 4H (H pour « Harmos », le laborieux projet d’harmonisation des programmes cantonaux de l’école obligatoire à un niveau fédéral). Mes deux pitchounets me sautent au cou et me racontent des bribes de leurs journées d’école en insistant sur la récréation. Papa est en train de goûter avec eux et me gratifie d’une grosse bise sonore en s’étonnant de me voir déjà de retour.

— Alors, c’était quoi ton expédition dans ce petit coin d’enfance où nous allions luger, skier et nous promener ? Ils ont arrêté des agriculteurs qui se battaient pour un terrain ou une grincheuse qui a empoisonné le jardin de sa belle-mère ?

— Je n’ai pas trop envie de plaisanter papa. Tu n’as pas écouté la radio ?

— Non, pas eu le temps, ni l’envie d’ailleurs…

— Un attentat papa, c’est grave. Il y a des morts.

— Non !? Qui a fait ça ?

— On ne sait pas trop pour l’instant. Il y a une conférence de presse ce soir à 20.30 h.

— Et tu dois y aller évidemment ?

— Evidemment comme tu dis. Mais Pierre est là ce soir et il prendra ta relève vers 18h. Dans l’immédiat, je dois déjà commencer à rédiger mon papier et je dois appeler mon chef pour voir comment on va traiter cette info qui va envahir demain tous les journaux, toutes les télévisions et les réseaux sociaux dès aujourd’hui.

— J’imagine que tu ne vas pas m’en dire plus maintenant…

— Non, c’était dur. Regarde le TJ ce soir et on en reparlera demain.

— Je comprends ma puce, va te reposer quelques minutes avant de travailler et ne te fais pas de souci, j’assume pour les petits. Dès que Montsé aura fini ses devoirs on sortira les trois à la place de jeux. C’est OK pour toi ?

— Pas de souci papa, je suis contente que tu sois là…

 

 

Après une sieste express de trente minutes, j’appelle mon chef qui me conseille de simplement narrer les évènements comme je les ai vécus et en donnant les informations recueillies sur place. Il me demande si je suis assez en forme pour aller à la conférence de presse ou si je préfère récupérer de toutes ces émotions, auquel cas, il trouvera bien un confrère disponible. Je l’assure de ma disponibilité et nous convenons de compléter les deux pages prévues avec ce qui sortira de la conférence de presse. On illustrera avec les photos du barrage de police, des ambulances et éventuellement avec ce que nous fourniront les autorités ce soir.

 

La conférence de presse a dû être déplacée dans une grande salle de « Forum Fribourg », un complexe de bâtiments destiné à accueillir des congrès, des grandes manifestations et des foires commerciales. Le caractère apparemment terroriste de l’attaque de ce matin a en effet mobilisé une quantité impressionnante de médias nationaux et étrangers qu’il aurait été impossible de recevoir décemment dans les locaux de la police cantonale.

 

J’arrive légèrement en retard, n’ayant pas lu le message de mon réd’en chef qui me signalait le changement de locaux. Il reste quelques sièges vides au fond de la salle. Je sors immédiatement mon dictaphone et mon carnet de notes et j’écoute le porte-parole de la police nous livrer les dernières informations.

 

Le bilan n’a guère changé depuis notre point presse de l’après-midi à part 2 blessés dont le pronostic vital eest encore engagé et 3 autres qui ont pu regagner leur domicile.

 

Les victimes ont toutes pu être identifiées par leurs proches. Ce sont essentiellement des requérants d’asile d’origine syrienne, afghane et érythréenne mais également 2 enseignants bénévoles de français et un assistant social de l’organisation qui encadre les réfugiés. Tous participaient à cette fête dont la programmation coïncide presque toujours plus ou moins avec la fin de l’année scolaire, soit entre la dernière semaine de juin, comme cette année, et le début juillet.

 

Les rescapés bénéficient actuellement d’un soutien psychologique et d’une protection policière.

 

D’après les témoignages des survivants, qui pour la plupart concordent, il y avait 5 ou 6 assaillants cagoulés. A peine entrés dans le local, ces derniers, ont ordonné à tout le monde de se coucher par terre puis ont demandé tous les papiers d’identité qu’ils ont regroupés sur le comptoir du bar. Un des agresseurs les examinait un par un. Celles et ceux parmi les adultes qui étaient dépourvus de documents se sont fait frapper jusqu’à ce qu’ils donnent leurs noms et leur origine. Une fois tous les otages identifiés par les ravisseurs, un homme d’une cinquantaine d’années, kurde syrien de confession yezidie, a été sorti derrière le bâtiment et abattu.

 

Il s’en est ensuivi un temps d’attente où les ravisseurs arpentaient le local en menaçant tous ceux qui bougeaient. Ils semblaient très nerveux, surtout l’un d’entre d’eux qui  paraissait être le chef puisque c’est lui qui a répondu aux forces de l’ordre, indiqué qu’il donnerait une liste de revendications vers 20 h et ordonné l’exécution du premier otage précédemment cité. Vers 18h, c’est également lui qui a pris un appel téléphonique auquel il a répondu en arabe avant de donner l’ordre, en anglais, aux autres, d’ouvrir le feu sur les otages et de fuir en direction de la forêt. Il a dit, je cite : « Shoot them all and run away towards the woods. We’ll meet where you know ».( abattez-les tous et filez vers la forêt. On se retrouve où vous savez ).

 

A 18.06, entendant les coups de feu provenant de la buvette et voyant les premiers otages s’enfuir, nos forces ont donné l’assaut. Elles ont presque immédiatement abattu les trois terroristes qui étaient sortis et ont du neutraliser les deux derniers alors qu’ils tentaient de sortir de la cabane tout en mitraillant leurs captifs qui n’avaient pas encore pu s’échapper.

 

Les assaillants ont été identifiés provisoirement, les examens des empreintes et les recherches ADN devant encore confirmer l’authenticité des documents que, bizarrement, ils avaient tous sur eux. Il s’agit d’un irakien, d’un turc, d’un lybien déjà conus des services de police européens comme radicalisés et sympathisant de l’organisation daech appelé aussi état islamique, d’un français dont nous recherchons la domiciliation et d’un suisse dont nous tairons le nom jusqu’à son identification formelle par ses proches. Leurs motifs nous sont, pour l’instant, encore inconnus mais l’enquête s’oriente vers un acte terroriste de la mouvance islamique bien que nous ne comprenions pas pourquoi avoir choisi d’attaquer cette fête familiale à laquelle participait essentiellement des réfugiés, dont presque la moitié était de confession musulmane.

 

Vous comprendrez bien que dans l’état actuel, nous ne pouvons pas vous donner de noms ou d’autres détails mais nous ferons un communiqué de presse dès que l’avancement de l’enquête nous permettra de rendre ces informations publiques.

 

Je m’apprête à vite passer au journal pour terminer mon papier et voir la mise en page avec mon réd’ en chef avant la conférence de rédaction supplémentaire et exceptionnelle qu’il avait fixé à 21 heures ce soir, quand mon téléphone se met à carillonner. C’est la maison. Je réponds immédiatement.

 

— Maman, il faut que tu rentres.

— Montse, qu’est-ce qui se passe ma puce ?

— C’est pépé Romain. Il a reçu un téléphone et il a juste dit oh non, mon Dieu non, et il s’est mis à pleurer.

— Comment ça, il s’est mis à pleurer ?!

— Oui, il est assis à la table de la cuisine, il a mis sa tête dans ses bras et il nous a juste demandé d’être sages, d’aller regarder la télé ou de jouer sur la tablette un moment. Il a dit qu’il devait pleurer un moment.

— Passe-le-moi !

— ….

— Papa, qu’est ce qui se passe ?

— C’est Nesto ma Louise, il est mort. La police m’a appelé. Mais le pire, il paraît que c’est un des bandits qui a fait cet horrible massacre à Villarlod. Et la police veut que j’aille identifier son corps. Je ne vais pas y arriver ma grande…

— Bouge pas papa. Je rentre, J’arrive et j’irai avec toi. J’arrive dans 10 minutes au plus.

 

Avant d’arriver à la voiture, j’appelle Pierre et lui explique en vitesse la situation. Il me promet de rentrer immédiatement et de s’occuper de nos pitchounets pendant que j’accompagne papa à la police puis à la morgue.

 

Quand j’arrive à la maison, papa a séché ses larmes et lit une histoire aux enfants. Il a le visage défait mais il tient bon et assume son rôle de pépé : je le reconnais bien là et remercie le ciel d’avoir un père solide comme ça.  Il surmonte son veuvage le mieux qu’il peut et à sa manière, mais il va de l’avant. Et cette nouvelle incroyable qui vient de tomber ne l’a déstabilisé que quelques minutes. Je l’admire mais n’ose imaginer ce qu’il ressent, là, tout au fond de lui et qu’il ne nous montre jamais.

 

Cinq minutes plus tard, Pierre débarque, tout essoufflé. Il m’embrasse, salue mon père et ajoute simplement :

 

— Allez-y. je suis là et m’occupe de tout. Lolotte, tu me raconteras tout plus tard, mais là, vas-y ! c’est le plus important.

 

Au poste de police, le planton nous fait attendre près de 10 minutes qui me paraissent interminables.

 

Nous sommes ensuite reçus par une jeune inspectrice qui se présente. Elle s’appelle Sylviane Rime et fait partie de l’équipe chargée de l’enquête sur cette sanglante prise d’otage. Elle nous explique qu’ils sont en train de faire les recherches nécessaires pour obtenir plus de renseignements sur les agresseurs mais que le suisse et le français étaient en possession d’une carte de sécurité sociale pour le français et de caisse-maladie pour le suisse qui ont permis de les identifier provisoirement. Quelques recherches sur internet leur ont permis de savoir qu’Ernest Crittin, dit Nesto, domicilié à Genève jusqu’il y a 2 ans, avait grandi dans notre ville et y avait encore de la famille, d’où le coup de fil passé à papa.

 

Nous filons ensemble, les deux voitures se suivant de près, vers l’hôpital dont la morgue est la seule de la région à pouvoir accueillir les dépouilles des victimes des évènements de l’après-midi.

 

Il fait froid. Les couloirs me paraissent lugubres. Nous entrons dans une pièce où un corps recouvert d’un drap repose sur un chariot.  La fonctionnaire de police cherche notre approbation du regard avant de découvrir le visage du mort.

 

La même expression de surprise a dû surgir sur nos visages : aucune hésitation : cet individu n’a rien à voir avec Nesto. Nous nous tournons vers l’inspectrice et affirmons presque de concert :

 

— Ce n’est pas lui !

— Ce n’est pas mon fils !

— Ce n’est pas mon frère !

 

 

L’inspectrice nous raccompagne sur le parking, nous remercie et ajoute à mon intention :

 

— Désolé de vous avoir donné toutes ces émotions ! Il n’en reste pas moins qu’il possédait une carte d’assurance appartenant à votre frère et que nous restons avec trois questions urgentes : qui est cet individu ? Comment est-il entré en possession de cette carte et où se trouve votre frère ?

 

( à suivre)

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