Créé le: 23.02.2022
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L’étoffe des héros

Humour, Science fiction

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© 2022 Marie Vallaury

Les super-pouvoirs, c'est bien. Mais le look, ça compte aussi !
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Tous les héros, sans exception, faisaient tailler leur costume chez Pierre Cradin. Ce créateur de génie officiait depuis la nuit des temps et était célèbre dans toute la galaxie. Ce n’était pas seulement l’extraordinaire résistance et la douce élasticité des tissus qui faisaient sa réputation, mais aussi son œil visionnaire et sa créativité foisonnante. Ses costumes,  des créations uniques évidemment, s’adaptaient aux diverses morphologies aussi bien qu’une seconde peau. Il savait intégrer des super-pouvoirs aux vêtements, et possédait une réserve d’accessoires à faire débronzer les sœurs Kardashian. Et il connaissait toutes ces petites astuces incontournables de couturier, pinces, fronces, plis ou empiècements propres à amincir une taille, à dissimuler un bourrelet disgracieux, à flatter le teint ou à regonfler des pectoraux fatigués.

Pierre Cradin avait le don de créer le costume capable de révéler la personnalité de son porteur, voire même de la renforcer. Certains héros faisaient parfois une petite crise de confiance, et il fallait les comprendre. On leur demandait d’accomplir de grandes choses, jour après jour, et cette tâche pouvait engendrer des périodes de questionnement et d’hésitation. On parle là du héros de base, souvent inconnu du public, qui fait des pieds et des mains pour atteindre le sommet, et accéder au Panthéon tant convoité des super-héros. Alors, quand survenaient des temps de doute et de découragement, le héros rassemblait ses économies et passait essayer un costume chez Pierre Cradin. Il entrait abattu dans la cabine d’essayage, mais peu de temps et quelques suggestions avisées du couturier plus tard,  son niveau d’estime de soi grimpait en flèche et faisait péter la jauge. C’était l’effet Pierre Cradin.

Ce jour-là, Pierre Cradin travaillait sur ses dernières commandes : un alliage plus résistant pour l’armure d’Iron Man, un bon client, celui-là, ses acrobaties aériennes se finissant régulièrement par des atterrissages brutaux, il changeait d’armure comme de chemise ; une nouvelle coquille pour Superman, ses cacahuètes extraterrestres étant bien trop exposées par sa combinaison moulante – va savoir pourquoi, il voulait sa coquille une taille au-dessus de la précédente. Le couturier planchait également sur un marteau plus ergonomique pour Thor, soi-disant que l’objet, pourtant fabriqué par les Dieux, avait une mauvaise pénétration dans l’air ! Pierre Cradin penchait plus pour un caprice de star qu’un réel besoin, mais il ne pouvait pas refuser. Il essayait de ne jamais fâcher un super-héros. Nulle envie de finir écrabouillé, désintégré, irradié ou réduit à un tas de cendres.

Il avait aussi des recherches à faire pour des héros plus communs. Beetle Man était un petit gars très sympathique, bien qu’un peu prétentieux. Il avait hérité d’un pouvoir de type coléoptère, et on l’entendait parfois se déplacer grâce à ses élytres vrombissantes. De temps en temps, on le voyait pousser une grosse boule, mais personne n’avait jamais osé lui demander dans quel but. Fier de ses capacités, il avait tendance à regarder les gens de haut, se prenant pour une mini-réplique de Spiderman, ou peut-être pour la réincarnation du dieu égyptien Khepri, nul ne le savait. Son principal problème résidait dans le fait qu’en grimpant le long des murs, il s’abîmait les ongles. Pierre Cradin tentait de lui fabriquer une paire de gants qui protégeraient ses mains délicates sans détruire son pouvoir de coller aux parois verticales.

Pierre Cradin soupira. Il allait finir en burn-out, avec la tonne de travail qui l’attendait. C’est qu’il aimait le boulot bien fait, jusque dans ses moindres détails. Et ce n’est pas parce qu’on est un super-héros qu’on ne doit pas être élégant. Certes, ses protégés sauvaient des vies, et même le monde à leurs moments perdus, mais ils étaient également sa vitrine. Lorsqu’ils passaient aux informations pour un sauvetage périlleux ou l’arrestation de dangereux malfaiteurs, Pierre Cradin voulait que la carapace blindée de Batman rutile de son noir le plus profond, que la jupe d’amazone de Wonder Woman soit juste de la bonne longueur, que la combinaison de Deadpool soit ajustée aux petits oignons, et que le bouclier de Captain America renvoie parfaitement la lumière des projecteurs. Il en allait de sa réputation.

Le couturier avait suffisamment traîné. S’il continuait à bailler aux corneilles au lieu de travailler, il n’aurait plus qu’à demander à Docteur Strange de ralentir le temps pour qu’il puisse terminer toutes les commandes en cours. Il l’avait déjà fait à plusieurs reprises. Pierre Cradin jeta un œil à son agenda. L’urgence actuelle, c’était le carnaval qui approchait à grands pas. Un certain nombre de ses clients s’était persuadé qu’il leur fallait un masque spécial pour le carnaval. Soi-disant pour surprendre leurs fans et avoir l’air déguisés, eux aussi. La célébrité leur montait à la tête, nom d’un faux pli ! Et puis quoi encore, des masques de Noël, des collants de soirée à paillettes, des bottes à rétrofusées de chez Bouloutin ? Mais une commande, c’est une commande. Pierre Cradin se dirigea vers la réserve pour aller chercher le matériel nécessaire.

C’est alors qu’il entendit un bruit furtif, près des étagères réservées aux masques. Il se tendit et essaya d’apercevoir quelque chose dans le fatras de l’entrepôt.

–          Il y a quelqu’un ?

Personne ne répondit, mais une ombre bougea vers les cagoules. Pierre Cradin hésita à aller chercher son taser. Il y avait régulièrement des vols. Sauf que les voleurs étaient un peu naïfs. Ce n’est pas le costume qui fait le héros, et la revente était impossible. En plus, tous ses vêtements étaient équipés d’un antivol fait maison : la combinaison se resserrait si fort autour du chapardeur qu’il ne pouvait plus l’enlever. Il ne leur restait plus que l’option embarrassante de revenir à l’atelier, la cape entre les jambes, pour que Pierre Cradin débloque le mécanisme.

–          Allez, sortez de là que je vous voie.

Une silhouette se détacha des montants des étagères et avança dans la lumière. L’être était plutôt étrange : long et mince comme une asperge, d’immenses oreilles en chou-fleur, un nez qui ressemblait à une tomate écrasée, couleur comprise. Pierre Cradin ne l’avait jamais vu. En s’approchant un peu plus, il vit qu’il était tout jeune, presque un gamin. Il était vêtu d’une sorte de pagne tressé en paille, maintenu par deux lianes qui faisaient office de bretelles.

La voix fluette qui sortit de cet improbable héros zozota :

–          Bon… bonjour , Monsieur Cradin, dé… désolé de vous déranger.

–          Bonjour jeune homme. Dis-moi, qui es-tu et que fais-tu ici ?

–          Je m’appelle Botanic Man, Monsieur.

Pierre Cradin pouffa, mais se reprit tout de suite. Se moquer des clients n’est pas le mieux pour les affaires.

–          Que puis-je pour toi, mon garçon ?

Botanic Man s’avança vers le couturier, les yeux baissés.

–          Vous allez comprendre mon problème tout de suite, Monsieur Cradin.

Le héros végétal maigrichon ne possédait pas une silhouette très flatteuse, mais pour Pierre Cradin, c’était un défi qu’il pouvait relever. Pour le reste, c’était mission impossible. Il avait une peau comme celle d’un crapaud, bulbeuse et suintante. Pierre Cradin pensa d’abord à un acné géant, étendu au corps entier. De plus près, il constata qu’il s’agissait tout compte fait d’une myriade de pustules, probablement empoisonnées, et prêtes à éclater. Une arme de défense de type chimique, certainement très efficace, mais ravageuse pour le look. Ce pauvre garçon était horriblement laid, plus moche que Deadpool et Hulk réunis. Pierre Cradin se sentit pris de pitié .

–          Oui, je vois ça. Ça ne doit pas être facile tous les jours.

–          Vous n’imaginez pas… Je ne peux sauver personne, tout le monde s’enfuit dès que j’arrive, les méchants et les gentils.

–          Dans un sens, on peut dire que ça fonctionne quand même, tu arrives à interrompre les agressions, non ?

–          Oui, si on veut… Mais je n’ai jamais le temps d’utiliser mes super-pouvoirs, c’est tellement frustrant ! Et je ne vous parle même pas de passer aux informations…

Botanic Man leva vers le couturier des yeux remplis d’espoir.

–          Vous pouvez faire quelque chose pour moi ? Je vous en supplie !

–          Je crois que j’ai ce qu’il te faut, mon petit. Suis-moi.

Pierre Cradin s’enfonça dans le dédale d’étagères. Derrière lui, les pattes palmées de Botanic Man faisaient floc floc. Soudain, il s’arrêta et se retourna, tenant un carton dans ses mains.

–          Regarde ça, tu vas m’en dire des nouvelles !

Le couturier ouvrit la boîte et en sortit un tissu scintillant. Il laissa le vêtement se dérouler jusqu’au sol, puis le tendit en direction du héros baveux. C’était une longue cape avec un capuchon, faite d’une étoffe très légère qui renvoyait la lumière comme une boule à facettes.

Botanic Man fit la grimace.

–          Je vais avoir l’air ridicule là-dedans. Il me faudrait quelque chose de discret, pas un truc de star du showbiz.

–          Tss tss, tu n’as pas compris. Regarde…

D’un geste ample, Pierre Cradin enroula la cape autour de lui, et en un instant, il disparut. Il ne restait à peine qu’un léger miroitement à l’endroit où il se tenait auparavant.

Botanic Man poussa un cri de joie :

–          Une cape d’invisibilité ! C’est exactement ce qu’il me faut, merci, merci, Monsieur Cradin. Vous êtes un génie !

Sous la cape, Pierre Cradin rougit pour la forme et balaya l’air de sa main.

–          L’expérience, mon cher, rien de plus. Allez, essaie-moi ça, qu’on voie s’il y a besoin de retouches.

Botanic Man ne se fit pas prier et jeta la cape sur ses épaules.

–          Là, vous me voyez ? hein, dites, vous voyez quelque chose ?

–          Rien du tout, mon petit, je ne vois rien.

Le jeune héros rigolait tout seul sous la cape. Puis il retira le capuchon, et sa face suintante réapparut.

–          Comment vous remercier ? Vous me sauvez la vie.

–          Remercie-moi en sauvant d’autres vies, Botanic Man. Et n’oublie pas de me payer non plus.

Et tandis que le héros s’éloignait en chantant à tue-tête, Pierre Cradin sourit. Pour rien au monde il ne changerait de métier. Dans un sens, il était, lui aussi, un super-héros.

 

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