Créé le: 10.10.2015
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Les points de sutures 8

AUDIO, Journal personnel

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© 2015-2023 Nicolas Rochey

Lecture Alexandre Dimitrijevic/Taurus Recording Studio

Le lendemain, le nœud était toujours là ! Je venais d’entrer en DEFCON 4 … mais je n’en savais rien.
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Ça a commencé par un nœud au ventre. Comme après un grand verre de Coca. Du genre “Rote un bon coup, faut que ça sorte !” J’ai roté, mais le nœud est resté.

 

Il faisait beau sur la route, en cette fin d’après-midi de mars, et je rentrai enfin chez moi après une journée difficile. Au fond de mon ventre j’ai senti une douleur pour la première fois. Pas courant, mais j’ai continué à avancer. J’ai roulé, j’étais crevé et je voulais juste m’écraser sur mon canapé.

 

Les filles étaient là, bruyantes et pleines de vie. C’est sûrement à ce moment que je leur ai dit pour la première fois : “Un peu moins fort, Papa est fatigué ! “.

 

Le lendemain, le nœud était toujours là ! Je venais d’entrer en DEFCON 4 … mais je n’en savais rien.

 

Après plusieurs semaines, je me suis résigné à aller voir mon médecin. “C’est pas vraiment une douleur, on dirai plutôt une bille sombre qui irradie”. “Stressé ?” m’a-t-il demandé. “Pas vraiment” j’ai répondu.

 

Évidement. J’imaginais le stress comme un état d’excitation anormal et en ce sens je n’avais rien qui ressemblait à de l’excitation. On tendait plutôt vers l’apathie, la résignation et le cynisme. “Pas vraiment”. Je n’ai rien ajouté.

 

Quand même ! Avec un projet qui partait en vrille au boulot, au sortir d’une formation continue de quatre ans qui m’avait épuisé et ma tristesse jamais exprimée pour Mathilde, un peu plus de franchise qu’un simple “Pas vraiment” n’aurai pas été du luxe…

 

C’est comme une matière noire qui enserre mes poumons. Je la sens à chaque inspiration. Il faudrait que fume un peu moins. J’ai réduit la clope, mais l’oppression est restée. Pas courant, mais j’ai continué à avancer.

 

La contraction monte maintenant jusqu’à la gorge. J’ai la pomme d’Adam nouée. Une envie de vomir quasi permanente. J’ai chaud, j’ai froid. Je transpire ou grelotte sans raison. Ma peau est abrasive. Je n’aime pas le contact des vêtements sur moi. J’ai des étourdissements de plus en plus fréquents. Je me sens fébrile, petit. Mes épaules se sont rapprochées et je regarde de plus en plus souvent mes pieds.

 

Je pourrai pleurer à peu près n’importe quand, mais rien ne vient. J’en ai envie, j’en ai besoin. J’ai besoin d’ouvrir les vannes et de pleurer toutes mes peurs. Mais rien ne vient, ma tristesse reste sèche. Pas courant, mais j’ai continué à avancer… En DEFCON 3.

 

Je m’endors difficilement, sursaute au milieu de la nuit et me réveille fatigué chaque matin. Je traîne ma journée en attendant le soir. J’attends le sommeil comme on attend de fuir. La peur de ne pas dormir me tient éveillé. Je tourne dans mon lit gluant en transpirant mon insomnie.

 

Je retourne chez le médecin. “Ça ressemble à une dépression”.

OK parfait. Diagnostic-ordonnance-traitement-guérison. Ça me va. Je prends quoi ? et combien de temps ?

-Les antidépresseurs, Monsieur Rochey, fonctionnent un peu comme un diesel. Je vais vous prescrire une molécule assez générale et nous pouvons espérer le début des effets dans trois semaines.

-Trois semaines ? Pour l’espoir d’un début des effets ? Une éternité pour les forces qu’il me reste.

 

Je les ai tenues ces trois longues semaines. Donnant le change au travail, entre deux passages aux toilettes. Pour vomir ma bile, pour essayer de pleurer, mais à chaque fois pour pisser. Ma vessie m’a lâché la première.

 

Je deviens de plus en plus irascible avec mes filles. Leurs jeux et leurs rires m’agressent et j’hausse le ton trop souvent.

 

-C’est quoi un métabolisateur rapide ?

-Ça veut dire que votre corps assimile très rapidement la molécule et qu’après quelques heures l’effet est annulé. Je vous propose d’essayer un autre médicament.

 

Non, pas d’autre médicament, on avait un accord. Moi je devais tenir ces trois putains de semaines et vous, vous me trouver le bon traitement. Maintenant. Pas dans trois nouvelles semaines. Je veux un antidépresseur qui fonctionne, maintenant. Je veux être libéré de cette noirceur qui me ronge. Je veux être libéré de mes peurs. Je veux que ça s’arrête, maintenant. Je veux m’arrêter, maintenant. Je veux dormir. Je veux m’endormir maintenant… En DEFCON 2.

 

J’ai la diarrhée en permanence à cause de la broyeuse dans mon ventre. J’ai un goût d’arsenic dans la gorge. En fait, je n’ai aucune idée du goût de l’arsenic, mais il me semble juste qu’une odeur de mort me remonte par l’œsophage.

 

Six heures trente. Le réveil sonne. Mal dormi, boule au ventre. Avant d’arriver à la salle de bain, j’ai déjà le cerveau qui tourne à deux cents à l’heure. J’ai du bruit plein la tête. Me rase machinalement. Ouvre l’eau de la douche. Les gouttes chaudes sur ma nuque, des picotements glacés sur mes joues, du brouillard dans mes yeux et puis… plus rien. Le noir…

 

Je suis vautré dans le bac à douche, les gouttes me brûlent les yeux. Je me relève, du sang file avec l’eau chaude. Je hurle à l’aide, m’accroche au rideau de douche. Le noir revient…. Et les anneaux lâchent un à un.

 

Ma femme et mes filles sont au-dessus de moi. Me regardent avec effroi. Je suis nu sur le carrelage, dans une position improbable. Probablement une côte cassée. Il y a de l’eau partout, du sang aussi … et je me suis pissé dessus.

 

DEFCON 1, la guerre est déclarée, et je ne me sens pas du tout en mesure de la mener …

 

Suite Les points de sutures 9

Commentaires (1)

We

Webstory
26.10.2018

'Vous avez lu cette histoire depuis le début avec passion. Pour terminer en beauté, voici le dernier chapitre chapitre 9

Préface du chapitre 9: En regardant vers le haut, dans la cheminée du geyser, je pouvais deviner, très loin, la lumière du jour.
Nous espérons que Nicolas Rochey continuera d'observer et d'écrire le monde avec son regard si particulier. Chapeau!
'

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