Créé le: 23.04.2015
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Les points de sutures 7

Journal personnel

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© 2015-2022 Nicolas Rochey

J’ai honte. Je marche en regardant mes pieds. Le droit, le gauche, le droit, le gauche. Je crains que l’un d’eux n’apparaisse plus et que je m’écroule.
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J’ai honte. Honte de moi. De ce que je suis devenu. De ce qu’il reste de moi.

 

Je le vois dans le regard des gens que j’essaie de n’a pas croiser. Ils savent.

 

Je marche en regardant mes pieds. Le droit, le gauche, le droit, le gauche. Je crains que l’un d’eux n’apparaisse plus et que je m’écroule.

 

J’essaie de fuir le regard des autres. Elle sait, lui non, lui oui. Tout dans ma posture, mon regard indique la dépression. Ça doit forcément sauter aux yeux des gens. Il a tourné la tête, elle m’a évité.

 

J’ai honte. Est-ce que ma femme a voulu choisir cette flaque pour mari il y a quinze ans ?

 

Nez à nez avec ceux que je n’ai pas pu éviter, je ne cache rien. “Je vais mal !”

-Pourquoi ?

J’en sais rien en fait. Je suis fatigué, je suis triste, je suis vide. La flamme en moi s’est éteinte et je ne sais ni pourquoi, ni comment la rallumer.

 

On me dit “ça n’est pas si grave” comme une négation de ma douleur. On me dit “vois les choses du bon côté”, mais vu d’ici aucun côté ne semble bon. On me dit “ça va passer” mais je n’en suis pas sûr du tout.

 

Et puis quelqu’un m’a juste dit “tiens bon”. Pas un conseil, pas un jugement, juste un encouragement. Alors c’est ce que je fais, je tiens bon, heure après heure.

 

Je voudrais pouvoir dire que je tiens pour mes filles. Ça serait mentir. Ca n’est pas vrai. Et j’en ai honte.

 

Pourquoi ma flamme s’est-elle étreinte ? Objectivement, je n’ai pas l’impression qu’un événement externe ait déclenché ça. Alors elle a peut-être été étreinte de l’intérieur. Je serai donc mon seul ennemi. Et comment terrasser mon ennemi, si c’est moi. Je me défends d’aller dans cette direction.

 

Au troisième jour d’hôpital, un jeune homme a été admis dans ma chambre. Il n’était que rage et colère. “Laissez-moi partir ou je vous tuerai tous”. J’ai tenté de disparaître dans mon matelas, tétanisé par la peur. Bourré de calmant, il s’est effondré.

 

Moi, complètement soumis, en régression, passif dans cette chambre, tremblant et agrippé aux draps comme une feuille d’octobre. Lui vivant, en colère, prêt à vendre chèrement sa peau.

 

Quand je me suis réveillé, il était assis sur son lit et me regardait. Je n’ai vu que de la haine et il ne pouvait la diriger que vers moi. Il a craché “Laisse-moi deviner ! Bon boulot, ptite femme, ptit burn out de pauvre chou ? C’EST ÇA ?”

 

J’ai cru que j’allais m’évanouir, mais j’ai quand même planté mes yeux dans les siens et j’ai répondu “Non. Épuisé par une fille handicapée depuis 7 ans”. Il a baissé les yeux et fermé sa gueule.

 

C’était sorti, enfin. Ce qu’aucun psychiatre n’avait réussi à me faire dire, ce quasi-psychopathe l’avait obtenu en une seule question. Et instantanément, j’en ai eu honte.

 

Suite Les points de sutures 8

Commentaires (3)

We

Webstory
26.10.2018

'Continuez au prochain épisode chapitre 8: Le lendemain, le nœud était toujours là ! Je venais d’entrer en DEFCON 4 … mais je n’en savais rien.'

We

Webstory
03.05.2015

Merci à Nicolas Rochey de continuer à partager son histoire. C'est comme une traduction qui éclaire tout un chacun sur les traversées sombres que la vie nous balance en cours de route. Il y a ceux qui souffrent en silence et d'autres qui utilisent leur créativité pour transformer peu à peu l'ombre en lumière. Chapeau!

We

Webstory
03.05.2015

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