Créé le: 13.10.2014
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Les points de sutures 5

Journal personnel

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© 2014-2022 Nicolas Rochey

Pour la première fois depuis des mois, je me sentais assez fort pour rencontrer quelqu’un.  Avec ou sans son consentement, il allait être mon test.
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Lundi matin, 11h10, hôpital du Château. La porte du bloc s’est refermée, sur un lit trop grand, l’attente. Mon téléphone vibre.

— Monsieur Rochey ?

— C’est moi.

— Bonjour, je suis Bernard Krüll de l’assurance Vista. Je suis le case manager qui suit votre dossier. Savez-vous pourquoi je vous appelle ?

— Oui, bien sûr. Vous venez aux nouvelles. J’attendais votre appel.

 

Vista est l’assureur perte de gain de mon employeur. C’est donc eux qui payent mon salaire depuis fin mai, et avoir un appel de leur part me semble assez normal. J’avais déjà eu un contact avec une dame de chez eux, peut-être leur médecin-conseil, à mi-juin. J’avais été franc et n’avais rien caché de ma situation. Elle, de son côté avait été parfaitement adéquate, rassurante, m’avait souhaité du courage et de la patience.

 

C’est moi qui enchaine.

— Je ne vous cache pas que le moment est plutôt mal choisi, je suis actuellement à l’hôpital pour…

— Ah, vous êtes donc hospitalisé ?

Cette idée semblait le réjouir.

 

— Pas du tout, c’est ma fille qui est en train de subir une opération des yeux. Par contre, en ce qui nous concerne, tentais-je d’abréger, la situation a évolué dans le bon sens. J’imagine d’ailleurs une reprise de travail à temps partiel dans les prochaines semaines.

— Ah, (déception?) et en ce qui concerne le formulaire d’annonce d’invalidité ?

— Le formulaire d’invalidité ? Je n’ai rien reçu à ce sujet. Donc évidemment rien n’a été entreprit. Et maintenant que les choses s’améliorent et semble-t-il durablement, je doute de la pertinence de faire une telle annonce.

— Oui, mais vous savez, votre affaire n’est pas encore finie. Je souhaiterai vous rencontrer ? On parlera de ça.

— Sans problème. Ou êtes-vous situé ?

— Non, non, c’est moi qui me déplace, je viendrai vendredi à 9h00 chez vous.

Je crois avoir ajouté;

— Je me réjouis de vous rencontrer à cette occasion.

Par habitude.

 

Ça n’est que le lendemain, que je me suis demandé pourquoi ce type avait:

1) eu l’air ravi de savoir que j’étais à l’hôpital ?

2) m’avais branché sur le formulaire invalidité ?

3) avais décrété que mon “affaire” n’était pas terminée ?

Et tout ça en moins de trois minutes. Je l’attendrai de pieds fermes.

 

En fait, ça puait l’arnaque à plein nez. Sous prétexte du nouvel article sur la détection précoce, ça sentait le transfert de charges pour récupérer un peu de pognon. En gros ; me faire déclarer invalide de mai à octobre et que l’AI doive rembourser mes salaires versés par Vista.

 

Pour la première fois depuis des mois, je me sentais assez fort pour rencontrer quelqu’un. Pour entamer cette joute verbal où l’on avance ses pions, esquive, ou contre-attaque. J’avais cette sève vitale qui remontait en moi. Enfin. Avec ou sans son consentement, il allait être mon test.

 

Il est arrivé ce matin-là à 9h01, précis comme un coup droit lifté de Nadal. Je l’ai fait assoir à l’endroit que j’avais choisi, face au jardin. Il était sapé comme un suisse allemand, veste de velours côtelé sur une chemise mal repassée. J’ai essayé de voir s’il avait des chaussettes blanches sous ses mocassins. Des mocassins qui laissaient pendouiller deux misérables glands.

 

A part ça, il avait un air assez bonhomme.

 

Je lui ai proposé un café, afin de le laisser sortir son bazar de dossier, et de pouvoir y jeter un œil à mon retour. Effectivement, le dossier d’invalidité y était, légèrement caché par d’autres formulaires, mais l’entête m’était trop familière.

 

Gong, premier round.

 

J’attaque le premier

— Comment allez-vous ?

— Euh, c’est plutôt à moi de vous poser la question.

 

Ouais, sauf qu’ici c’est moi le champion, et tu n’es que mon sparing partner.

— Merci tout d’abord de votre appel. Auriez-vous une carte, je n’ai pas mémorisé votre nom au téléphone ? Alors, que faites-vous exactement chez Vista. Êtes-vous médecin-conseil ?

— Euh non, je suis case manager. C’est un nom un peu pompeux pour dire que c’est moi qui suit votre dossier.

Gong. J’ai l’impression d’avoir le match en main, mais je ne mène pas encore aux points.

 

Gong, deuxième round.

Il attaque;

— Et vous quelle est votre fonction dans votre entreprise ? Avez-vous déjà eu des relations avec Vista.

— Je suis responsable de l’administration des ressources humaines, des salaires et spécialiste en assurances sociales. Et j’ai effectivement des contacts une à deux fois par année avec votre direction pour décider ensemble du niveau des primes en fonction de nos taux de maladie.

— Ah, bien. Je ne suis moi-même pas impliqué dans ce processus.

 

C’est un mot à la mode ça “processus”. Mais dans ce contexte-là, il m’est parfaitement familier.

— Non en général je traite avec M. Ferreira, votre directeur financier.

Gong. Quel salopard je fais ! Il a l’air plutôt cool et moi je le boxe sans raison.

 

Gong. Troisième reprise. La dernière, on est chez les poids coq.

— Alors comment allez-vous ? Vous savez certainement que chez Vista nous avons aussi un large réseau de thérapeute, traditionnels ou de courants divers. Je sens bien que vous êtes en pleine remontée, mais comment pourrai-je vous aider ?

 

J’ai vu qu’il rangeait le dossier AI dans sa fourre. C’est moi qui étais gêné.

 

— Vous auriez été là il y deux ou trois mois, j’aurai accepté n’importe quelle main tendue. J’étais dans un tunnel, et j’aurai dit oui à tout ; acuponcture, chromothérapie, hypnose… Tout. Aujourd’hui, je pense avoir mis les bonnes personnes autour de moi pour continuer à avancer vers le haut.

— J’imagine que vous allez rester encore quelques temps sous médicaments. Si je peux me permettre, ce serait mon conseil.

 

Et j’ai répondu en toute confiance à toutes les questions suivantes. L’entretien a duré une dizaine de minutes. Il a été parfaitement bienveillant, emphatique mais pas trop, impressionné parfois. Il avait simplement laissé passer l’orage. Comme quoi, avoir un goût de chiotte pour les pompes n’est pas incompatible avec une réelle attention à l’autre.

 

Je lui ai aussi annoncé que j’allais reprendre à 60% dès le 1er novembre à raison de trois jours par semaine.

— C’est une excellente nouvelle, mais si je peux encore me permettre, soyez prudent !

Gong. Fin du match.

 

Deux vainqueurs. Un grand homme en chemise froissée et un petit roquet un peu honteux.

 

En quittant le ring, il me dit encore;

— Ça ne va pas plaire à mon administration, mais remplir une demande d’invalidité provisoire dans votre cas n’aurai pas d’intérêt. Thérapeutique en tout cas, a-t-il ajouté, avec un air entendu.

 

Suite Les points de sutures chapitre 6

Commentaires (1)

We

Webstory
26.10.2018

'Continuez au prochain épisode chapitre 6: — Tu veux quoi comme musique à ton enterrement ?'

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