Créé le: 14.06.2026
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Les douze Légions – TOME 1 – Temps

Roman

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© 2026 a La Lyre et le Lys

Chapitre 1 - L'accident

1

Un fragile équilibre, gardé par 72 000 élus, des Légionnaires, cachés sous l’apparence de simples citoyens et citoyennes du monde, formés sur l’une des Légions. Celles-ci sont au nombre de douze : les quatre Élémentaires, les quatre Éprouvantes et les quatre Élévatrices.
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Grand-père Charles nous avait toujours conseillé de suivre notre instinct. Quand nous étions petits, il nous racontait souvent que son vécu lui avait appris à réagir le plus efficacement possible dans les situations les plus angoissantes. Mais avant ce fameux lundi 16 mai 2022, nous ne connaissions encore presque rien de la vie qu’il avait menée avant la naissance de papa. Nous ne pouvions donc pas imaginer que son passé allait complètement bouleverser notre avenir, même si nous sentions très bien, ma sœur Gertie et moi, que notre grand-père nous cachait de nombreux secrets.

La plupart de nos camarades partageaient plein de choses avec leurs grands-parents, tandis que nous devions, pour notre part, nous contenter de parler de la pluie et du beau temps avec notre grand-père. Jamais il n’avait répondu à la moindre de nos questions sur son passé, pas même sur son enfance.

Une fois, j’avais interrogé papa, son fils, qui devait être selon moi la personne la mieux placée pour nous en dire un peu plus. Mais à mon grand étonnement, il m’avait répondu que lui-même ne savait pas grand-chose sur son propre père. Il m’avait même expliqué n’avoir vu que deux photographies de ses parents avant sa naissance. La seule explication que grand-mère Pauline, sa maman, lui avait donnée, était qu’un malheureux incendie avait détruit leur premier appartement et toutes leurs photos avec. Elle avait ajouté que, de toute manière, à l’époque, on ne prenait pas autant de photographies qu’aujourd’hui. Et papa s’était contenté de cette réponse. Mais ma sœur et moi n’étions vraiment pas du genre à laisser tomber quand quelque chose nous intriguait tant. Je m’étais d’ailleurs moi-même lancé dans des recherches et dans un interrogatoire auprès de grand-mère Pauline, mais sans succès. Elle avait même coupé court à notre discussion en prétendant qu’un jour viendrait, où je finirais par en savoir plus, mais que le moment n’était pas encore arrivé. Grand-mère me parlait pourtant souvent d’elle et de sa jeunesse, mais c’était silence radio dès qu’il s’agissait de grand-père, ce qui attisait bien sûr notre curiosité. Que pouvait-il bien nous cacher ? J’avais presque fini par me dire que je n’en saurais jamais rien. Je n’avais absolument pas conscience à cette époque que ce que je m’apprêtais à découvrir allait totalement changer le cours de ma vie, de celle de toute ma famille et de milliers d’autres personnes dont j’ignorais l’existence.

Et ce fut précisément le lundi 16 mai 2022 que Gertie et moi eûmes la confirmation que de terribles secrets se cachaient dans la mémoire de notre grand-père.

Je tiens à préciser qu’il vivait encore même s’il était bien malade à cette époque. Son cancer venait de se réveiller après une année de rémission. Notre grand-père Charles était d’ailleurs censé se reposer dans sa grande maison de maître à Porrentruy, dans le Jura suisse. Il savait que ses jours étaient probablement comptés, ce qui devait être extrêmement angoissant pour quelqu’un comme lui, qui avait passé toute sa vie à mesurer le temps de la manière la plus précise possible. Eh oui, grand-père avait réussi dans l’horlogerie ! Il avait surtout créé une montre mécanique fabuleuse qu’il avait fabriquée en sept exemplaires et vendue à six des personnes les plus riches de la planète ! Il l’avait appelée La Gardienne du Temps. Un des plus grands horlogers du monde lui avait confié une fois qu’il était presque impossible pour un seul homme de fabriquer une montre aussi précise et avec un mécanisme aussi parfait. Certaines de ses pièces, comme le spiral, étaient plus fines qu’un cheveu ! La Gardienne du Temps indiquait la date du jour, l’heure des vingt-quatre fuseaux horaires, et même les phases de la lune et la trajectoire du soleil ! On appelait ce genre de montres, des montres à grande complication. Lorsque grand-père acceptait de sortir de son coffre-fort le premier exemplaire de cette montre fabuleuse, nous étions ma sœur et moi à chaque fois subjugués, au point que nous n’osions la toucher.

D’ailleurs, lui-même utilisait des gants pour la manipuler. Quand il la remontait, elle pouvait fonctionner pendant quatre jours entiers grâce à son organe régulateur[1] qui laissait s’échapper l’énergie reçue de manière parfaitement harmonieuse. Le nom complet de grand-père apparaissait sur le cadran de toutes les montres qu’il avait fabriquées intégralement. Ce qui nous impressionnait le plus, Gertie et moi, c’était de savoir que le monde entier connaissait les montres de la marque Charles Gigon. Notre grand-père, très modeste, nous répétait toujours qu’il suffisait d’une très grande patience, d’un atelier bien équipé, d’une bonne luminosité et d’excellents yeux pour parvenir à fabriquer seul de telles montres.

Nous étions pourtant tous certains, dans la famille, qu’il lui avait fallu quelque chose en plus dans la fabrication de certains modèles, particulièrement pour La Gardienne du Temps. Mais ce n’était qu’un des nombreux mystères entourant cet homme que j’admirais tant. Et en ce lundi de mai 2022, nous étions justement sur le point d’obtenir des réponses à beaucoup de nos questions.

Ce matin-là, une terrible tempête avait éclaté et semblait vouloir dévaster Lausanne, la ville où nous habitions. Papa avait dû partir très tôt au travail et braver la pluie et le vent avec son maigre parapluie et l’espoir que son bus allait arriver à peu près à l’heure. Quelques minutes après son départ, un bruit violent nous réveilla brusquement ma sœur Gertie, maman et moi. Nous crûmes tout d’abord que la foudre était tombée sur la maison. Après avoir atteint le rez-de-chaussée et observé attentivement autour de nous, maman poussa un hurlement lorsqu’elle vit la table de la véranda coupée en deux par le jeune chêne de notre jardin. Paniquée, elle prévint les pompiers et la police avant de prendre conscience que nous avions échappé au pire.

« Vous vous rendez compte les enfants, nous fit-elle remarquer, je n’ose pas m’imaginer ce qui nous serait arrivé si la foudre avait frappé notre chêne hier soir, alors que nous étions les quatre assis à cette table ! ».

Comme nous avions été tous les trois réveillés très tôt, nous n’allions même pas être en retard à l’école, malheureusement. Une heure plus tard, les pompiers et deux paysagistes étaient en train d’évacuer notre chêne qu’ils avaient scié en plusieurs gros tronçons et débarrassé de ses branches.

C’était un moment étrangement triste pour moi, non pas à cause des dégâts causés à la véranda, mais à cause de ce jeune arbre qui nous quittait définitivement. Gertie et moi avions passé tant de temps, lorsque nous étions plus jeunes, à nous courir l’un après l’autre autour du chêne ou à grimper dans ses jeunes branches. Ce temps-là était fini depuis déjà deux ou trois ans, mais nous aimions quand même avoir cet arbre dans notre jardin. Il avait quelque chose de rassurant. Maman venait de prévenir notre assurance pour les dégâts et elle était au téléphone avec grand-père Charles qui appelait pour savoir comment nous allions. Je trouvais très surprenant qu’il nous téléphone un lundi matin, et surtout si tôt.

Nous nous remettions gentiment de nos émotions, même si la pluie continuait à tomber dans une partie de la maison. D’ailleurs, cela faisait déjà bien quatre jours qu’elle tombait sans cesse. Chaque matin, aux nouvelles, on entendait parler de nouveaux dégâts ou d’inondations. D’après le journal de ce lundi, la situation devenait inquiétante. Mais cette pluie et cette chute d’arbre n’étaient vraiment rien du tout à côté de ce qui nous attendait.

Ma sœur Gertie et moi en étions à notre petit déjeuner qui, malgré les événements, n’était en rien différent des petits déjeuners habituels.

– Ben, passe-moi les céréales ! m’ordonna-t-elle.

– On ne t’a pas appris la politesse ?

– Tu devrais le savoir puisque nous avons les mêmes parents, je te signale. Donc, ils ont dû nous apprendre la même chose, non ?

– Tiens ! Prends-les tes flocons d’avoine. Ça ne sert à rien de discuter avec toi de toute façon !

– Oh, le pauvre Ben se sent mal à l’aise parce que sa sœur a, comme d’habitude, raison ?!

– Laisse tomber je te dis !

– Et c’est à moi qu’on veut apprendre la politesse ?

C’était souvent ainsi que commençaient nos journées à la maison. Ma sœur et moi, nous nous complétions parfaitement, et pourtant cela ne se voyait pas du tout. Nous étions très différents tous les deux. On passait notre temps à nous chamailler pour un rien. À cette époque, nous n’étions pourtant plus des bébés. J’avais quatorze ans et elle en avait douze. Mais, rien à faire, depuis notre plus jeune âge, nos parents désespéraient de nous voir un jour nous parler correctement. C’est drôle d’y repenser aujourd’hui, sachant à quel point nous étions liés. Mais c’était ainsi, jusqu’à cet étrange lundi. La journée avait donc commencé sur le ton habituel des reproches et de l’agressivité, et même l’arbre tombé sur la véranda n’y changeait rien. Maman dut, comme d’habitude, intervenir, nous demander de nous calmer et de nous presser de partir à l’école. Une fois mon bol de céréales avalé, je me précipitai à la salle de bains pour me laver les dents et finir de me préparer.

Mon objectif était de ne surtout pas me retrouver dans le bus de ma sœur. Il me restait cinq petites minutes pour réussir à attraper le mien. Une minute de plus et je devais attendre le suivant, celui qu’elle prenait avec ses amis du quartier. Et elle n’avait alors qu’une seule idée en tête : me faire enrager sur toute la durée du trajet et me ridiculiser devant les autres. C’était totalement immature de sa part, mais elle-même ne se rendait pas compte du mal qu’elle me faisait en agissant ainsi.

Il faut dire que je n’étais pas le genre de type populaire dans mon collège. C’était même tout le contraire. Papa et maman m’avaient fait changer d’école à la suite du harcèlement scolaire que j’avais subi dans mon ancien collège. Ils l’avaient fait en pensant que ma sœur me protégerait des autres. Mais c’était l’inverse qui se produisait. Elle ne voyait pas combien je souffrais et, pour garder ses stupides amis, elle ne trouvait rien de mieux que de leur confirmer que j’étais un taré ou un extraterrestre. Elle agissait ainsi pour faire partie du groupe des gens stylés. Nos parents ne savaient rien de son comportement. Quant à moi, je restais silencieux à ce sujet. Papa et maman avaient déjà bien assez de soucis, et s’ils avaient su que j’étais de plus en plus mal dans ma peau et que Gertie en profitait, ils en auraient tous les deux beaucoup souffert.

Après tout, elle n’était qu’une gamine de douze ans. Et il lui était également arrivé de subir les moqueries de ses soi-disant amis, en particulier à cause de son prénom. Elle-même l’appelait « le prénom de la honte ». Moi, je m’en fichais totalement. Je connaissais ma sœur depuis sa naissance et je n’avais jamais compris pourquoi c’était un sujet de moqueries. Elle m’avait expliqué que Gertrude était un nom horrible, et que Papa et Maman avaient carrément commis un crime en l’appelant ainsi. C’est pourquoi, dès l’âge de six ans, ma sœur avait demandé à ce qu’on l’appelle Gert, ou Gertie, en transformant le son du G en gu comme guêpe. Mais les élèves du collège connaissaient son vrai prénom et la charriaient assez souvent à ce sujet. C’est fou comme d’aussi petites choses peuvent devenir une occasion de se moquer ou de faire du mal. Alors que dans le fond, nos parents avaient voulu bien faire en l’appelant ainsi. Gertrude était le nom de notre arrière-grand-mère du côté paternel. Elle avait passé toute sa vie à prendre soin des autres au point de s’oublier elle-même, d’après ce qu’on nous avait raconté. Le simple fait de porter son nom aurait dû être un grand honneur pour ma petite sœur, mais au lieu de cela, elle en avait honte, sous prétexte qu’il sonnait mal, ringard et vieillot. Pour nos parents, c’était un grand nom car c’était une grande dame qui l’avait porté. Nous ne connaissions évidemment pas grand-chose sur cette arrière-grand-mère, mais dès que ma sœur parlait en mal de son prénom, grand-père Charles réagissait vivement. Et, une fois, il avait même essuyé quelques larmes, ce qui avait mis ma sœur très mal à l’aise.

Les réactions un peu exagérées de grand-père nous avaient bien sûr poussés à interroger papa, mais celui-ci n’avait pas connu sa grand-mère Gertrude qui était morte alors que grand-père Charles était lui-même encore très jeune. Impossible donc d’en savoir un peu plus sur elle ! Bien sûr, cela faisait partie du mystère qui entourait l’enfance de notre grand-père. Pourtant, je comprenais que ma sœur ait souhaité en savoir plus sur l’origine de son prénom. D’autant plus que Gertie était une personne très curieuse qui aimait fourrer son nez partout, à l’école comme à la maison.

Mais, en dehors d’un nom qui n’était pas à son goût, ma sœur menait une vie plutôt heureuse pour une préadolescente de douze ans. Elle était, au contraire de moi, très appréciée dans sa classe, et même leader du groupe d’amis avec lequel elle traînait souvent. Chaque fois qu’elle arrivait dans la cour de récré avec une nouvelle tenue, comme par hasard, quelques jours plus tard, d’autres l’imitaient. Et ça l’amusait beaucoup. Elle était bien dans sa peau et épanouie. Pour son âge, elle était très grande. Elle mesurait déjà 1 mètre 70, ce qui lui donnait un avantage aux cours de sport. Parfois, dans la rue ou au magasin, certaines personnes l’appelaient Madame, ce qu’elle détestait. Moi, je mesurais vingt centimètres de moins. Nos grands-parents aimaient parfois nous appeler Laurel et Hardy. C’étaient les noms de deux personnages d’une très vieille série en noir et blanc. L’un était fin, tandis que l’autre était rond. Je n’aimais pas trop cette comparaison, mais c’était peu de chose à côté de ce que je subissais à l’école.

À cette époque, j’étais devenu une victime de presque tous les élèves du collège. Je faisais partie des harcelés. Du coup, ce n’était pas la joie, et plus les mois passaient, plus je m’enfonçais dans une forme de tristesse profonde et inquiétante. Mais ma sœur ne s’en apercevait pas, ni même les profs, et encore moins nos parents d’ailleurs. Gert pensait que les attitudes des autres à mon égard m’amusaient et que je savais rire de moi, mais ce n’était pas le cas. Malgré les apparences, je n’étais pas capable d’autodérision et chaque nouvelle moquerie ou mauvaise blague faisait en moi l’effet d’une bombe destructrice reçue en pleine figure. Les réseaux sociaux contribuaient encore à empirer ma situation. En plus des agressions reçues en classe ou dans la cour, j’en récoltais encore à la maison depuis mon smartphone. Je détestais l’école et encore plus les profs, sans parler des élèves que je considérais comme les pires monstres de l’existence. Pour moi, ce n’étaient pas des humains, mais des bêtes. Parfois, j’avais simplement l’impression de venir d’une autre planète. Et ils avaient l’air de vouloir me confirmer chaque jour que c’était bien le cas.

Je faisais pourtant des efforts pour m’intégrer, mais plus j’en faisais, plus c’était l’effet contraire qui se produisait et je me retrouvais de plus en plus isolé. Le moment que je détestais tout particulièrement était le cours de sport, même si j’avais également des difficultés partout ailleurs. J’aurais pu jalouser ma sœur de nombreuses fois, mais il n’en était rien. Pourtant, elle s’investissait très peu en cours et elle obtenait malgré tout de bons résultats, tandis que je passais mes soirées sur mes leçons, souvent sans rien y comprendre. De son côté, il lui suffisait de relire les objectifs d’une évaluation la veille d’un test, et elle récoltait la meilleure note de sa classe. C’était pareil en sport. Elle faisait de l’athlétisme et du foot. Tout l’été, elle passait ses après-midis à la piscine à jouer au beach-volley. Moi, j’avais si peu de coordination que personne ne me voulait jamais dans son équipe. Devoir rattraper une balle était une épreuve carrément angoissante !

Et physiquement, je ne me trouvais malheureusement pas plus gâté. J’étais d’ailleurs terriblement mal dans ma peau à cette époque. Nos proches nous répétaient sans cesse combien Gertie et moi avions hérité des traits de nos grands-parents. Moi, j’avais surtout l’impression que ma sœur avait reçu d’eux de nombreux atouts physiques, alors que pour ma part, je n’avais récolté que les imperfections. Par exemple, Gertie avait la chance de posséder les yeux bleu outremer de notre grand-mère Anne. Celle-ci avait perdu la vue à l’âge de trois ans. Mais elle avait toujours gardé des yeux d’un bleu très singulier. Malheureusement, grand-mère Anne était si jeune quand elle en perdit l’usage, qu’elle ne se souvenait même plus de leur apparence. En tous les cas, elle ne s’était jamais plainte des nombreux compliments reçus à leur sujet. Et pour ma sœur, c’était exactement pareil. Moi je l’avais bien sûr toujours connue avec ces yeux-là, mais la profondeur d’un simple regard de Gertie, suffisait, paraît-il à déstabiliser ses interlocuteurs.

Et l’été, elle bronzait si facilement que quelques jours de beau temps suffisaient pour qu’elle prenne le joli teint caramel de notre grand-père Jean, métisse. Alors que moi, j’avais hérité des tout petits yeux bruns de grand-mère Pauline, et grand-père Jean m’avait transmis ses cheveux extrêmement crépus, tandis que ma peau était encore plus pâle que celle de grand-père Charles. Je me sentais comme un plat trop copieux dans lequel on aurait mélangé les mauvais ingrédients. Et j’avais l’allure d’un mec prêt à vomir ou à tomber dans les pommes 100% du temps, tandis que Gertie avait toujours bonne mine. Ses longs cheveux blonds donnaient parfois l’impression qu’elle pouvait illuminer une pièce à elle toute seule. Enfin, malgré toutes nos différences, nous tentions tant bien que mal de nous supporter tous les deux, même si ce n’était pas facile au quotidien.

Ce lundi 16 mai 2022, j’avais réussi à être plus rapide que ma sœur, et ainsi à attraper le bon bus. C’était donc soulagé que j’avais pris place à l’arrière, seul. Le parcours jusqu’au collège de Villamont durait une quinzaine de minutes. Ce n’était pas très long, mais malgré tout, il m’arrivait souvent de m’endormir sur le trajet, ce qui amusait la galerie.

Une fois, un élève d’une classe parallèle, Georges Smith, avait eu l’idée de mettre un gros moustique mort dans ma bouche entrouverte, alors que je m’étais endormi. Bien sûr, cela avait fait rire tout le bus et la conductrice avait dû s’arrêter pour remettre de l’ordre. Mes charmants camarades n’avaient alors rien trouvé de mieux à dire que c’était moi qui faisais n’importe quoi, et que ce n’était pas de leur faute si j’aimais manger des insectes répugnants. Résultat : mes parents avaient reçu un coup de téléphone et une remise à l’ordre pour sanctionner mon « attitude inadéquate dans les transports publics ». Et une fois encore, lorsqu’on m’avait demandé des explications à la maison, je n’avais pu répondre que par un affligeant « Désolé P’pa. Désolé M’man », sans autre explication. Et ma sœur n’avait pas manqué d’ajouter : « J’ai vraiment un taré de frère ».

C’est pourquoi, en ce milieu du mois de mai, j’avais décidé de rester bien éveillé dans le bus afin d’éviter de nouvelles humiliations du genre. Mais je ne savais pas encore que ce jour-là, les choses allaient prendre une tournure des plus folles. Le trafic était étonnamment très fluide. Seuls les feux de circulation et la pluie abondante nous ralentissaient un peu. Je m’étais installé tout au fond du bus, seul, comme d’habitude. Le Grand Pont était fermé pour cause de travaux. Nous devions donc faire un détour pour prendre une route parallèle et traverser le Pont Chauderon, avant de rejoindre la place Saint François et atteindre l’école. Alors qu’on arrivait au bout du pont, au carrefour, la conductrice marqua un bref arrêt, tandis que le feu passait au vert. C’était sans doute dû à la sirène d’ambulance que nous entendions se rapprocher. Les véhicules de secours sont toujours prioritaires et il est obligatoire de se mettre sur le côté pour leur laisser un passage. Nous-mêmes, les élèves, nous cherchions l’ambulance du regard, sans la trouver. Impossible de dire d’où elle venait, ni où elle allait. Notre conductrice finit par s’élancer dans le carrefour, sans doute convaincue par les coups de klaxon du conducteur impatient qui nous suivait.  Puis, elle commença sa manœuvre pour tourner à gauche et rejoindre l’Avenue Jules Gonin, qui menait tout droit à la place Saint François et au collège. Mais au moment-même où elle s’engageait, l’ambulance au gyrophare aveuglant et à la sirène assourdissante – nous percuta de plein fouet ! Notre véhicule décolla alors carrément du sol, fit un demi-tour sur lui-même, avant de se plier et de se coucher sur le côté. Aucun élève n’était attaché, excepté moi, le ringard, mal dans sa peau et trop prévoyant. Je vis de mes yeux subjugués les autres passagers se faire projeter comme des poupées de chiffon contre les parois du véhicule. Ce fut l’un des instants les plus violents de toute ma vie. Mes camarades, qui semblaient d’ordinaire tout contrôler, se trouvèrent alors réduits, en une fraction de seconde, à l’état de pantins désarticulés. Leurs visages exprimaient une angoisse qui, encore aujourd’hui, me fait frémir. Malgré l’agilité d’un bon nombre d’entre eux, ce très bref moment leur avait enlevé toute maîtrise de leur corps. C’est alors que je me souvins d’une parole de grand-père Charles : « Avec le temps, tu verras, on finit par comprendre que nous sommes tout aussi précieux que minuscules ». Ce jour-là, mes camarades me semblèrent particulièrement minuscules.

Et comment une ambulance, véhicule censé porter secours, avait-elle pu être la cause d’un pareil désastre ? Dans l’immédiat, je pensai que les ambulanciers avaient manqué d’attention alors qu’ils se rendaient sans doute le plus vite possible sur les lieux d’un accident. Ils n’avaient probablement pas vu notre bus s’engager dans le carrefour, et notre conductrice était trop concentrée sur les coups de klaxon du véhicule de derrière. J’allais vite changer d’avis.

Cet instant dura une éternité. À peine quelques secondes après la collision, je constatai que tous les élèves étaient apparemment sérieusement blessés. Je garde encore cette image d’immobilité en mémoire. L’instant d’avant, l’agitation régnait dans le bus, et là, soudain, tout était figé, comme hors du temps. Je n’entendais que l’écoulement léger d’un tuyau qui devait fuir, ainsi que quelques faibles gémissements. Un calme effrayant régnait à l’intérieur du véhicule.

Les élèves étaient réduits à néant. La puissance du choc n’avait pas épargné leurs os de jeunes sportifs. J’avais alors deux possibilités : briser la fenêtre arrière avec le marteau de secours et fuir, ou venir en aide aux autres passagers. Après quelques secondes qui me parurent une éternité, je décidai finalement de prendre un peu des deux options. Je détachai alors ma ceinture, ce qui eut pour effet de m’aplatir littéralement contre la vitre tout embuée qui était à ma gauche. Puis je me relevai, je saisis le marteau de secours et je commençai à frapper contre la vitre arrière. Elle finit par céder. Je pris soin d’envoyer tous les bouts de verre vers l’extérieur afin de ne pas me blesser. Ensuite, je me dirigeai vers les élèves qui étaient deux rangs plus loin que moi afin de les secourir. Eliza Border, une fille de huitième, me suppliait de lui venir en aide. Je m’approchai donc, mais sa jambe droite était coincée sous le siège de Robert Milord, un élève de dixième qui, comme moi, devait bien peser quatre-vingts kilos. Je ne pouvais rien faire pour Eliza avant d’avoir dégagé le gros Rob de là. Mais celui-ci était inconscient. Et je m’aperçus que, en dehors d’Eliza, tous les autres passagers semblaient inconscients, eux aussi. Je finis par demander à la jeune fille de patienter un peu en attendant que je revienne avec du secours. Elle se mit alors à hurler, à me supplier et à essayer de me retenir par ma veste que je finis par retirer pour pouvoir me libérer de son emprise.

Elle avait dans son regard terrifié quelque chose que je n’oublierai jamais. Elle semblait me témoigner un respect à la hauteur de sa détresse. Elle, dont j’entendais encore le ricanement habituel dès que quelqu’un lançait une moquerie qui avait pour but de m’humilier. À cet instant, c’était la même personne qui me suppliait de la sauver. Soudain, mon statut d’idiot du quartier, voire de la ville tout entière, semblait avoir changé en quelques secondes. Je m’aperçus que les survivants de cet accident dépendaient peut-être de mes décisions. Je sortis alors par l’issue de secours que j’avais ouverte à l’arrière du véhicule.

Je ne savais pas exactement combien de temps s’était écoulé entre le moment de la collision et celui où j’avais pu m’extraire du bus. Cet instant m’avait semblé jusque-là être le moment le plus long de toute ma vie.

C’est incroyable comme le temps peut parfois avoir l’air de s’étendre ou de se réduire, même si en réalité, il s’écoule toujours de la même manière. Les moments pénibles semblent durer une éternité. J’en veux pour preuve les cours de Madame Ranoir. Lorsqu’elle arrivait en classe et commençait par son fameux « Vous pouvez vous asseoir, jeunes gens », alors on savait que la leçon de quarante-cinq minutes allait s’écouler si lentement que nos jeunes têtes en sortiraient comme on sort d’un mois de prison. Enfin voilà, tout cela pour dire que le jour de « l’accident » n’était pas vraiment la première fois où j’avais eu le sentiment que le temps s’écoulait de manière plus lente que réellement. Même si cette fois-là, cette distorsion du temps prit vite des proportions délirantes.

Une fois sorti, je découvris un tas de gens déjà agglutinés sur les lieux, les regards remplis de terreur. Le trafic était complètement bloqué par le bus qui se trouvait couché et à moitié défoncé au milieu du carrefour. Certains automobilistes étaient sortis de leur voiture et ils avaient l’air de s’organiser pour trouver un moyen d’évacuer les passagers au plus vite. En me retournant, je m’aperçus que l’ambulance était à moitié encastrée dans le bus. C’était une scène terrifiante. Une épaisse fumée s’échappait du bus. Les secours n’étaient pas encore sur place, mais deux hommes tentèrent tout de même d’entrer dans le véhicule par l’endroit où j’étais sorti. Je m’approchai d’eux pour leur expliquer rapidement dans quel état les autres passagers se trouvaient, mais ils ne m’écoutèrent même pas. Beaucoup de personnes semblaient terrifiées, et se tenaient à distance. Soudain, une femme qui m’avait vu sortir, s’approcha de moi et me demanda avec un regard extrêmement profond et plein d’angoisse :

– Tu n’as pas l’air blessé toi. Mon fils, où il est ? Il devait être dans le même bus. Est-ce qu’il va bien ? Tu l’as vu ? Peux-tu me dire s’il était là-dedans avec toi ?

– Je ne sais pas Madame, qui est votre fils ? lui répondis-je complètement déstabilisé par la situation.

– C’est Georges Smith. Alors, il était avec toi ? Mais, réponds, bon sang !

– Madame, les pompiers vont arriver et ils vont faire sortir les élèves, lui répondis-je, encore sonné par la manière dont elle venait de me secouer les épaules. Ne vous inquiétez pas, je suis sûr que Georges va bien. Il était assis un peu plus à l’avant. J’étais seul derrière. Mais les secours ne vont plus tarder. Ce n’est qu’une question de secondes.

– Mais pourquoi tu n’as pas aidé tes camarades ? Tu es sorti toi ! Tu sauves ta propre vie mais pas celle de tes amis ?

– Mais non Madame ! lui répondis-je d’un ton à la fois angoissé et agacé face à sa question. Je vous assure. J’ai essayé de leur venir en aide. Mais c’est impossible. La tôle du véhicule est pliée et ils sont coincés là-dessous. Je suis désolé ! Je ne pouvais rien faire seul. Je suis sorti pour chercher du secours. Et figurez-vous que si je suis le seul à être indemne, c’est parce que tout le monde avait déserté le fond du bus au moment-même où je m’y étais installé, y compris votre fils, Georges ! Personne n’aime s’asseoir à côté de moi.

Malgré mon ton désespéré, la femme ne m’avait même pas écouté jusqu’à la fin. Elle était déjà à l’affût d’un renseignement sur son fils. J’étais cependant terriblement blessé par ses propos. Elle m’avait clairement fait comprendre que j’avais sauvé ma vie sans me soucier de celle des autres. Ces paroles étaient pour moi tout aussi traumatisantes que « l’accident ». Mais qu’aurais-je pu faire de plus avec ma carrure d’hippopotame essoufflé ? J’avais bien essayé d’aider Eliza, qui semblait être la seule élève encore consciente, mais comment aurais-je pu retirer seul le poids du gros Rob qui l’écrasait ? J’avais pensé qu’il était plus prudent de demander de l’aide à l’extérieur en décrivant ce qui se passait dans le bus. Je n’étais pas un héros, moi ! Je n’étais qu’un ado de quatorze ans mal dans sa peau qui venait de vivre un terrible accident ! Et cette femme m’accusait directement et clairement de non-assistance à personne en danger ! C’en était décidément trop ! Sans parler du fait qu’une ambulance venait tout bonnement de foncer dans notre bus scolaire ! D’ailleurs, où pouvaient se trouver les ambulanciers qui la conduisaient ? Étaient-ils morts des suites de la collision ? Impossible à dire. L’épaisse et inquiétante fumée dégagée par les deux véhicules m’empêchaient de voir quoi que ce soit. Et la foule qui s’agglutinait sur les lieux semblait plus préoccupée, évidemment, par le sort des passagers du bus, que par celui des ambulanciers meurtriers.

Je n’étais malheureusement pas encore au bout de mes peines. Quelle ne fut pas ma surprise, à ce moment-là, en pleine agitation, d’apercevoir grand-père Charles derrière un arbre de l’autre côté de la route, à l’entrée du parc de la Légende ! Il me faisait signe d’approcher. Je finis par réussir à le rejoindre discrètement après l’arrivée des pompiers, des ambulances, et de la police. Ceux-ci venaient de nous demander de nous disperser quand je décidai enfin de me diriger dans le parc.

– Grand-père ! ? Mais qu’est-ce que tu fais là ?

– Benjamin, viens vite. Je t’en prie, dis-moi que tu n’as rien !

– Non, non, ça va, je crois que je suis le seul à avoir été épargné, le rassurai-je. J’étais assis tout au fond du bus et l’ambulance a percuté le côté droit, vers l’avant. Mais les autres, à l’intérieur, ils ont vraiment l’air très mal en point. Aucun n’était attaché. Grand-père, je ne comprends pas comment cette ambulance pouvait rouler si vite en plein centre-ville ! Je sais que ce sont les seuls véhicules autorisés à se frayer un chemin entre les voitures, mais quand même !  Elle devait être à plus de 100km/h au moment de l’impact ! Notre bus est presque coupé en deux ! Tu sais, j’ai peur pour les autres…. Et d’ailleurs, qu’est-ce que tu fais là ? Tu devrais être à la maison à Porrentruy avec grand-mère. Tu as même appelé chez nous avant que je ne parte pour l’école !

– Oui, c’est vrai, mon garçon, j’y étais. Mais quand votre maman m’a raconté ce qui s’était passé chez vous ce matin, je n’ai rien pu faire d’autre que de venir au plus vite, me lança-t-il essoufflé, avant de s’effondrer au pied de l’arbre.

Je ne sais pas lequel de nous deux était le plus sidéré, mais là, je me souviens m’être dit que mon grand-père était devenu fou. Comment pouvait-il apparaître à Lausanne, alors que moins d’une heure plus tôt, il était à Porrentruy, à deux heures en voiture de là !?

– Tes parents ne doivent pas savoir que je suis venu à ta rencontre… tu m’entends ? me supplia-t-il en me secouant vivement les deux bras et en me regardant comme si des vies humaines étaient en jeu. Si quelqu’un apprenait ma venue, non seulement notre famille serait en grave danger, mais cela pourrait avoir des conséquences sur …sur beaucoup plus de personnes !

– Quoi ? demandai-je, complètement bouleversé par ce que je venais d’entendre. Mais grand-père, tu me fais peur. De quoi tu parles ? Je n’y comprends plus rien.

– Ben, je ne devrais sans doute pas te dire cela, mais je n’ai plus le choix. J’ai déjà trop attendu. Des catastrophes terribles approchent, bien pires que la tempête de ce matin et même pires que ce terrible accident, accident qui n’en est d’ailleurs pas un !

Grand-père avait toujours été quelqu’un de très raisonnable. Il ne pouvait pas inventer tout cela, impossible ! Pourtant, son attitude presque hystérique et son apparition soudaine juste après la tragédie derrière cet arbre m’angoissaient terriblement. J’en venais même à me demander s’il n’avait pas perdu la tête. Mais il enchaîna :

– J’ai des documents très importants dans ta maison, chez tes parents. Il faut que tu puisses t’en emparer avant qui que ce soit d’autre. Tout se trouve dans votre cave, mais à différents endroits. Ils sont au nombre de cinq. Il faut que tu récupères et que tu mettes en lieu sûr ces documents, ainsi que la grande horloge comtoise[2] qui est dans votre salon. Nos vies en dépendent Ben ! Et il faut agir au plus vite ! Ce qui vient d’arriver nous indique clairement que le temps presse ! Cette collision profite à certains individus malveillants. Tout le monde a l’attention tournée sur l’événement de ce matin. Et donc pour les Corrompus, c’est le moment de s’emparer des cinq documents, et de l’horloge !

Cette fois, je basculai dans l’angoisse totale. J’étais paralysé par la peur. Mais bon sang, quel lien pouvait-il y avoir entre la collision terrible de ce matin-là et ces prétendus documents de grand-père ? Et qui étaient ces Corrompus qui souhaitaient détourner notre attention pour mettre la main sur ces fameux documents ? Et sur notre vieille horloge comtoise ?

Mais il ne me laissa pas le temps de réfléchir. Il poursuivit :

– Si tu veux éviter d’autres catastrophes, cours tout de suite et le plus vite possible chez toi. Descends à la cave. Récupère les cinq documents et emmène-les chez ma sœur, ta tante Susanne. Ils y seront plus en sécurité. Elle saura quoi en faire.

Grand-père avait de la peine à respirer et son visage était encore plus pâle que d’habitude, comme s’il était sur le point de faire un gros malaise.

– Fais vite mon garçon, et je t’en prie, ne pose pas d’autres questions. Le temps nous est compté. Cours ! Je t’expliquerai tout plus tard, c’est promis. Allez, va mon petit Ben !

Tandis que je me redressais, je ne pus m’empêcher de lui demander :

– Mais grand-père, tu es vraiment sûr que ça va ? Et ces documents, pourquoi les avoir cachés à la maison, si tu ne veux pas que papa et maman soient au courant ?

Il reprit alors brièvement ma main, avec des larmes au bord des yeux, larmes qu’il retenait pour éviter qu’elles ne s’écoulent, et il m’expliqua :

– Figure-toi mon petit que les meilleures cachettes sont souvent au plus près de ceux qui ne doivent pas savoir. Mais tu comprendras tout ça plus tard. Benjamin, si tu savais à quel point ta sœur et toi êtes des enfants exceptionnels ! Surtout ne parle de rien à tes parents et fais-moi confiance. Si tu informes quelqu’un qui ne doit pas l’être, les conséquences pourraient être catastrophiques. Pas seulement pour vous. Pas seulement pour notre famille. Mais pour l’humanité entière. Raconte tout à ta sœur, mais à personne d’autre. Vous devez absolument vous soutenir tous les deux. N’oublie pas combien je vous aime. Embrasse-la pour moi. Allez, ne perds pas de temps, file maintenant mon garçon !

[1] C’est le cœur d’une montre, la partie qui permet d’obtenir des tics-tacs très réguliers et de faire avancer les aiguilles de manière précise.
[2] Grande horloge ancienne posée au sol et ayant la taille d’un adulte. Elles étaient fabriquées dans le Jura français, en Franche-Comté.

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