Créé le: 21.06.2026
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Les douze Légions – TOME 1 – Temps – Chapitre 2
Chapitre 1
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Un fragile équilibre, gardé par 72 000 élus, des Légionnaires, cachés sous l’apparence de simples citoyens et citoyennes du monde, formés sur l’une des Légions. Celles-ci sont au nombre de douze : les quatre Élémentaires, les quatre Éprouvantes et les quatre Élévatrices.
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Chapitre 2 – Le journal de grand-père
Sans réfléchir, je m’exécutai, comme un robot programmé pour une mission bien précise. Je sentais que l’heure était grave et mes grands-parents avaient toujours été les personnes les plus dignes de confiance et les plus exemplaires jusque-là dans ma vie. Alors, je ne pouvais rien faire d’autre que courir vers notre maison de la route d’Echallens le plus vite possible, pour récupérer les fameux documents dont je ne savais rien, et l’énorme horloge comtoise, sans doute impossible à transporter.
Toute cette histoire me dépassait totalement, à tel point qu’il m’était difficile de mettre un pied devant l’autre. J’avais toujours été un enfant terriblement angoissé, et ma petite sœur avait souvent dû me donner la pointe de courage qui me manquait pour réaliser des choses que je me sentais incapable de faire seul. C’était très surprenant quand on sait qu’elle prenait toujours un malin plaisir à se moquer de moi devant ses amis. Mais pourtant, dans chaque situation grave, sa simple présence me rassurait, même si on ne s’entendait pas, et même si c’était pour qu’on s’insulte à chaque seconde. Elle ne devait d’ailleurs pas être très loin, comme elle avait pris le bus suivant et que la circulation était bloquée à cause de l’accident. Soudain, je l’aperçus enfin, au carrefour, sur la route. Elle semblait questionner très nerveusement un pompier, tout en tenant d’une main ses cheveux à la racine. Je courus alors vers elle en l’appelant :
– Gert ! Gert ! Je suis là. Je n’ai rien.
– Ben ! hurla-t-elle en larmes avant de me sauter au cou. J’ai eu si peur ! Personne n’arrivait à me dire où tu étais. Mais qu’est-ce qui s’est passé ? Il faut avertir papa et maman ! J’ai cru que tu étais…que tu étais … J’ai eu la peur de ma vie ! Tu veux ma mort ou quoi ? Je …
Je dus l’interrompre.
– Gert ! Il faut rentrer le plus vite possible. C’est toi qui as les clés non ?
– Oui, mais pourquoi ? Tu peux me dire ce qui se passe ?
– Pas maintenant. Il faut d’abord retourner à la maison. Je t’en prie, ne pose pas de questions et fais-moi confiance. Échappons-nous discrètement.
– Mais on ne va pas fuir les lieux de l’accident ! Et tu devrais peut-être voir un médecin. Ben, je crois que les autres vont très mal…tu as vu toute cette fumée ?
– Oui, mais on n’a pas le choix et ce n’est pas en restant ici qu’on leur sera utiles, de toute façon.
– D’accord. Mais, hésita-t-elle, pour courir, ça va aller, tu es sûr ?
Ma sœur avait compris que cette course jusqu’à la maison était un défi de taille pour un gars comme moi qui pesait soixante-dix-neuf kilos pour 1 mètre 50. Mais avant de lui répondre, mon attention fut détournée par une amie à elle, dressée sur le trottoir d’en face, sa trottinette à la main, en train d’observer la scène de l’accident. Elle regardait le bus et l’intervention des ambulanciers et des pompiers avec curiosité.
– Va demander à Julia de me prêter sa trottinette, ce sera plus facile pour moi, lançai-je à Gertie.
– Ok, j’y vais.
Je ne sais pas comment ma sœur faisait pour s’entendre avec pratiquement tout le monde et toujours obtenir ce qu’elle voulait. Des amis, elle n’avait que ça. Elle était très populaire chez les 8ème du collège, alors que moi, j’étais toujours seul où que j’aille, ou alors suivi par mes harceleurs. En tous les cas, en moins d’une minute, ma sœur était là avec la trottinette de Julia Santos. On partit enfin pour la maison, Gert au pas de course, et moi, maladroitement sur la trottinette de sa copine.
Après dix minutes de trajet, on arrivait enfin. Ma sœur ouvrit la porte et la referma derrière nous. Je la verrouillai pour plus de sécurité, tout en sachant pourtant que toute personne malintentionnée pouvait très facilement entrer par la véranda brisée. Puis, je m’élançai tout droit dans les escaliers qui menaient au sous-sol pour atteindre notre cave. Gert me suivit. Arrivé en bas, je me sentis complètement perdu au milieu de tout notre bazar. Je ne savais même pas ce qu’il fallait chercher. On ne pouvait pas dire que grand-père avait été très précis sur le genre de documents à mettre en sécurité. Il avait seulement indiqué que l’horloge comtoise devait également être mise à l’abri.
– Ben ! Ben ! J’en peux plus ! hurla soudain ma sœur, encore plus hystérique que grand-père. Tu ne me dis rien de ce qui se passe ! Mais qu’est-ce qu’on fait ici ? Et l’école ? Je t’ai suivi et je t’ai même aidé. Alors, maintenant, tu me dois des explications.
– On s’en fiche de l’école ! Gertie ! Après l’accident, j’ai vu grand-père et j’ai discuté avec lui !
– Mais bien sûr, et moi tu sais quoi ? J’ai croisé l’équipe de Suisse hier après-midi à l’entraînement. Écoute Ben. On va avoir un tas de soucis. On vient de fuir un lieu d’accident ! Je crois que nos camarades sont très mal ! Est-ce que tu te rends au moins compte de ce qui s’est passé ? Tu es passé à ça de la mort, me dit-elle en collant presque son index à son pouce.
Elle ne put alors s’empêcher d’éclater en sanglots et de me supplier de lui donner des explications. Je continuai alors en la prenant par les bras comme grand-père l’avait fait quelques minutes plus tôt avec moi :
– Sœurette ! Je n’ai absolument aucun intérêt à te raconter des histoires ! Tout ce que je vais te dire est vrai, même si je n’y comprends absolument rien du tout. L’accident de ce matin, la tempête, …Tous ces événements sont apparemment liés. Grand-père était derrière un arbre du parc de la Légende, juste après l’accident. Moi non plus, je n’ai pas voulu y croire, mais il était bien là, en chair et en os. Et il m’a annoncé que des catastrophes encore plus graves et plus terribles que celles de ce matin allaient arriver. Je ne sais pas comment il pouvait se trouver là alors qu’il venait d’appeler de chez lui à Porrentruy, moins d’une heure avant l’accident. Je te le répète, je n’y comprends absolument rien. Toujours est-il que je l’ai vu et qu’il m’a parlé sur un ton très grave, presque effrayant. Il m’a dit qu’il fallait mettre en sécurité des documents ultra précieux. Je sais seulement qu’il y en a cinq et qu’ils sont cachés dans notre cave, c’est-à-dire ici. Mais je ne sais ni où les chercher, ni même à quoi ils ressemblent. Et on devrait aussi protéger l’horloge comtoise qu’il a offerte aux parents à mon entrée à l’école.
– Mais c’est ridicule ! On devrait protéger cette vieille horloge moche que papa et maman ont déjà acceptée à contre-cœur ?
– Exactement. Et il a encore dit qu’on ne savait pas à quel point on était exceptionnels. Il voulait dire : toi et moi.
– Et c’est tout ? Ou j’aurais encore manqué quelque chose ?
– Il a aussi dit que… hésitai-je.
– …que quoi ? rugit-elle.
– En gros, il a dit que si on mettait au courant quelqu’un qui ne devait pas l’être, cela pouvait mettre en danger l’humanité entière. Et que l’accident de ce matin n’en était pas vraiment un. Mais apparemment, ce serait un moyen pour certaines personnes – qu’il appelle les Corrompus – de mettre rapidement la main sur ces fameux documents et sur notre vieille horloge. Tout cela pendant que l’attention de tout le monde est centrée sur la collision de ce matin.
– Comment ? Mais c’est de la folie ! Et c’est surtout n’importe quoi ! Écoute, ne me dis plus rien, sinon moi aussi je vais me mettre à faire des crises d’angoisse, comme toi. Bon, commençons plutôt par chercher les cinq documents de grand-père. S’il dit vraiment la vérité, on va vite le savoir, parce que personnellement, je suis décidée à tout mettre sens dessus dessous. Et je te signale que tout à l’heure, il faudra chercher autre chose.
– Ah oui ? Quoi ?
– Une excuse valable pour l’école ! Il est 8h20 et ça sonne dans cinq minutes ! Je vais me faire tuer par Madame Ranoir cette fois.
– Mais t’inquiète ! Les profs sont sûrement au courant pour l’accident et tout le monde est concentré là-dessus. L’attention n’est pas sur nous, alors profitons-en.
– Bon, alors cherchons, me répondit-elle avec résolution.
Je reconnaissais là ma sœur confiante et téméraire, qui ne reculait devant rien. On se mit donc en quête des cinq documents particuliers qui auraient appartenu à grand-père Charles. Nous étions dans notre maison, et plus précisément dans notre cave. Ainsi, tout ce qui s’y trouvait devait logiquement appartenir à nos parents. Si ceux-ci ne devaient surtout pas être mis au courant de la situation, certainement que grand-père avait bien caché les documents en question. Notre cave ressemblait à un vrai débarras. De vieux meubles s’entassaient d’un côté et de l’autre de la machine à laver. Nous devions pousser des mains les vêtements en train de sécher pour nous frayer un chemin jusqu’à l’autre côté de la pièce.
Gert se mit à scruter les murs, tandis que moi, je cherchais dans les fonds de tiroirs du vieux secrétaire que papa avait acheté dans une brocante avant ma naissance. Nous cherchions vite, car grand-père avait eu l’air de dire que l’affaire était pressante. Je ne pouvais m’empêcher, pendant notre quête, de repenser à son regard complètement angoissé, angoisse qu’il m’avait d’ailleurs totalement transmise. Après tout, il était pour Gert et moi la personne de confiance « Numéro 1 » de la famille. Il ne pouvait donc que dire la vérité.
– Ben, regarde un peu ça…m’interpella soudainement ma sœur alors qu’elle était coincée entre le mur et l’arrière de la machine à laver.
– Qu’est-ce que tu as trouvé ? demandai-je en la rejoignant.
– En fait, tu n’as même pas besoin de regarder, mais touche seulement le mur ici, m’indiqua-t-elle en passant ses mains sur les grosses plaques de pierre qui se trouvaient derrière la machine.
Deux de ces plaques étaient d’une texture différente des autres, beaucoup plus molle et poreuse, comme si on avait choisi un autre type de pierre uniquement pour les deux. Je réussis à glisser quelques doigts entre une pierre standard et une pierre « molle ». Je parvins à tirer facilement cette dernière avec l’aide de Gert qui se chargea de tirer de l’autre côté. La fausse plaque, peinte de la même couleur que le reste du mur, comme pour créer un effet camouflage, finit par sortir et on fit de même pour celle d’à côté. À l’intérieur de la petite niche formée, Gert découvrit, en glissant sa main, un cahier tellement rempli de feuilles volantes que son dos en était déchiré de part en part. Le cahier débordait de tous les côtés. Je pris soin de remettre les fausses plaques en place pendant que ma sœur, déjà installée au vieux secrétaire, prenait connaissance de ce premier document. Elle me signala tout de suite qu’il avait appartenu à grand-père car elle y reconnut son écriture. Il ressemblait à un journal de bord, d’une épaisseur de trois centimètres, la taille d’un gros roman. Avec toutes les feuilles supplémentaires glissées à l’intérieur, il devait falloir des jours pour le lire en entier.
– Avant de commencer à le lire, on ferait mieux d’aller le mettre en sécurité non ? proposa Gertie. J’ai un mauvais pressentiment, Ben.
– Oui, grand-père m’a dit de tout emmener chez tante Susanne, lui répondis-je.
– Chez tante Susanne ?
– Oui. C’est à elle qu’il faut transmettre tout ce qu’on trouvera. D’ailleurs, on ferait peut-être mieux de reprendre nos recherches, parce qu’il nous manque encore quatre documents, déclarai-je en me retournant pour continuer à chercher.
– Non, attends une minute et lis ça, me coupa-t-elle en me tendant le journal qu’elle venait d’ouvrir à une page située tout à la fin :
Lundi 6 août 2012
Enfin, j’ai réussi à convaincre mon fils Louis d’accepter le Temporion chez lui. De cette façon, je me sens enfin plus rassuré quant au sort de mes deux petits-enfants. Ben va bientôt commencer l’école et je suis content de savoir que s’il arrive quoi que ce soit à l’un d’eux, le Temporion sera à disposition pour permettre un éventuel retour dans le temps et pour sauver mes petits dans le cas où ils subiraient une attaque des Corrompus.
Ma sœur et moi restions sans voix à la lecture de ces quelques lignes de grand-père. On se dévisageait sans se dire un mot, car nous pensions exactement la même chose tous les deux. Grand-père parlait de voyage dans le temps ! Comment était-ce possible ? Et ce n’est pas tout. D’après ce qu’il avait écrit, nous avions l’air d’être en grave danger, Gert et moi. Et de nouveau ces Corrompus. Mais qui étaient ces gens ? Il avait voulu nous protéger en se donnant la possibilité de nous sauver par un retour dans le temps s’il nous était arrivé quelque chose. Et interdiction totale d’en parler aux parents, mais pourquoi ? La situation était grave et nous avions besoin de papa et maman. Comment parvenir à ne rien leur dire ?
– Bon, avant de paniquer, je crois qu’il vaut mieux emballer ce journal et aller le remettre au plus vite à tante Susanne, suggéra Gert. Elle saura quoi faire. Et ce que grand-père appelle le Temporion, tu as deviné ce que c’est ?
– Mais bien sûr ! La fameuse grande horloge comtoise du salon ! Celle que les parents détestent mais se sont sentis obligés d’accepter pour faire plaisir à grand-père. C’était juste avant que je ne commence l’école. Et ça correspond parfaitement à la date inscrite. En réalité, ça veut dire qu’en plus d’être une horloge, c’est carrément une machine à remonter dans le temps ! Mais il faudrait m’expliquer comment la transporter jusque chez Tata. Elle doit peser une tonne ! Et autre chose : on ne doit rien dire aux parents, d’accord. Mais alors comment faire pour qu’ils ne remarquent pas la disparition de l’immense horloge du salon ?
– Écoute Ben. Je pense que le temps presse. On trouvera une solution pour l’horloge plus tard. Allons déjà chez tante Susanne avec le journal de grand-père. Ce sera déjà ça de fait. Et je suis sûre qu’elle nous donnera des explications sur le reste. Après tout, c’est la sœur de grand-père. Et je pense que personne ne le connaît mieux qu’elle.
On emballa alors rapidement le journal dans un sac en papier du supermarché. Mais au même moment, des bruits de pas se firent entendre au rez-de-chaussée, puis dans la cage d’escaliers. Oh non ! Quelqu’un descendait. Et pas seulement une personne. Des pas lourds retentissaient à différentes cadences. Il devait y avoir au moins trois personnes. J’eus heureusement le rapide réflexe de glisser le journal tout au fond du premier tiroir du vieux secrétaire. À peine deux secondes après, quatre hommes surgirent dans la pièce, habillés en policiers. Pourtant, leur attitude laissait penser qu’ils ne pouvaient être de vrais agents. Ils étaient agressifs et sur la défensive avec nous deux. Ils nous abordèrent comme si nous étions des adultes et des criminels, ce qui nous effraya.
– Alors, vous trouvez correct de vous cacher ici alors que des amis à vous sont en train de mourir ? aboya le plus petit d’entre eux. Pourquoi avez-vous fui ? Qu’avez-vous à cacher ?
Tandis que j’étais paralysé par la peur, Gert se lança :
– Non mais oh ! Vous savez ce que mon frère vient de vivre ? Il était dans le bus qui a été percuté tout à l’heure ! Et nous avons entièrement le droit d’être chez nous ! D’ailleurs, qu’est-ce que vous faites dans notre…
Mon intrépide sœur n’eut pas le temps de finir sa question qu’on entendait déjà un nouvel intrus dévaler les escaliers avant d’apparaître dans notre cave. C’était tante Susanne ! Elle devait avoir été prévenue par grand-père. Je ne pus m’empêcher d’expirer profondément en la voyant apparaître, comme si on venait de m’extraire d’une piscine dans laquelle j’aurais été en train de me noyer.
Notre tante allait prendre les choses en main et tout rentrerait dans l’ordre. Gert me regarda avec un air de soulagement. Mais nous n’étions pas au bout de nos surprises. À peine entrée dans la pièce, tante Susanne fit basculer l’un des policiers à l’aide de son pied droit. Tandis qu’il chutait en arrière, elle en profita pour s’emparer de la matraque télescopique qu’il portait à la taille. Les trois autres agents n’eurent pas le temps de réagir que deux d’entre eux étaient déjà mis à terre par notre super Tante qui était parvenue à les assommer en moins de dix secondes avec la matraque du premier. Le quatrième prit la fuite et courut à toutes jambes dans les escaliers pour s’échapper au plus vite.
Trois policiers gisaient sur le sol de notre cave. Cette fois, c’en était trop pour un début de matinée. Il était à peine 8h45. Et pourtant, j’avais l’impression qu’une vie entière n’aurait pas suffi pour contenir tous les événements des trois heures précédentes. Mon cerveau était sur le point d’exploser.
– Mais c’est quoi tout ça Tata ? implorai-je. Il faut que tu nous expliques parce que moi je deviens fou ! Qui sont ces hommes ? Ce sont vraiment des policiers ?
– Non, évidemment que non, répondit-elle encore essoufflée par son récent affrontement. Les enfants, j’ai très peu de temps devant moi pour vous expliquer tout un tas de choses très importantes, vitales même. Alors, je ne vous demande qu’une chose : Écoutez-moi attentivement du début à la fin sans m’interrompre. C’est possible ?
– Oui d’accord, répondit Gert, tandis que j’acquiesçai d’un simple hochement de tête.
– Ben, Gertie, l’heure est grave. Une chose terrible est en train de se passer au moment même où je vous parle. L’accident de ce matin, la tempête, la brusque venue de votre grand-père pour vous parler, tous ces événements sont étroitement liés.
Tante Susanne savait déjà tout sur l’accident et la venue de grand-père. C’était à peine croyable. Elle poursuivit :
– Je ne peux pas tout vous raconter maintenant. Tout ce que je peux vous dire, c’est que dans le courant de cette journée, vous comprendrez beaucoup mieux tout ce qui s’est passé ce matin. Ne vous souciez pas de votre retard à l’école. Il est temps pour vous de rejoindre vos Légions !
– Nos quoi ? ne put s’empêcher de demander ma sœur.
– Gertie ! Nous avons très peu de temps ! Vous obtiendrez des réponses en faisant preuve de courage et de patience. Vous serez placés dans l’une des Légions pour y suivre une formation qui vous aidera à soutenir notre planète et ses habitants. Je sais déjà où chacun de vous deux a sa place. Alors, retenez bien cela : Ben, tu rejoindras la Légion du Temps. Quant à toi Gert, tu intégreras la Légion Foudroyante. Faites bien attention à vous rendre dans celle qui vous correspond. Le chemin pour y arriver vous semblera long et décourageant la première fois. Mais vous devez faire vos preuves et vous montrer dignes de votre destinée. Ne vous retournez jamais et continuez à avancer quoi qu’il arrive dans le tunnel.
Un tunnel ? Étant claustrophobe, je crus mourir rien qu’en entendant ce mot. Mais j’obéis à tante Susanne qui nous avait demandé de ne pas l’interrompre.
– Pour votre premier départ, il est nécessaire d’emprunter l’un des nombreux Couloirs existant à travers le monde. Et figurez-vous que l’un d’eux se trouve ici même, dans votre sous-sol. Dans la remise plus précisément. Suivez-moi !
À ces mots, même Gertie n’osa plus réagir. Nous étions juste totalement abasourdis. Notre grande tante entra dans la remise et nous la suivîmes comme deux agneaux auraient suivi leur mère. Elle déplaça deux cageots d’eau plate et de soda déposés là par nos parents. Oh les parents ! Est-ce que nous avions le droit de faire tout cela, vraiment sans rien leur dire ? Nous les adorions et nous savions combien ils se seraient inquiétés pour nous s’ils avaient su. Mais peut-être qu’ils étaient déjà au courant pour l’accident du matin. Peut-être qu’ils allaient arriver d’un moment à l’autre à la maison. Ils étaient plutôt envahissants pour deux ados comme nous qui commencions à chercher de nouvelles libertés. Mais nous les aimions et nous n’avions vraiment pas envie de leur causer des ennuis.
Tante Susanne déplaça les lourdes dalles qui se trouvaient auparavant sous les cageots. Une trappe apparut en-dessous. Un gros anneau de fer permettait de l’ouvrir. Elle était également munie de deux très vieilles serrures, comme dans les chambres fortes des anciens châteaux. Notre tante prit une clé tout aussi vieille dans sa poche et déverrouilla la première serrure. Puis, elle se saisit d’une clé plus petite dans son autre poche, et ouvrit la trappe. Celle-ci était extrêmement étroite et ne pouvait laisser passer qu’une seule personne à la fois. On distinguait à peine le début du tunnel qui formait un angle droit avant de partir vers l’inconnu.
– Les enfants, je dois vous dire encore une dernière chose avant votre départ, commença tante Susanne, hésitante. En dehors des Couloirs, il existe un autre moyen de voyager entre les Légions et ici. Ce sont les Téléportations. Malheureusement, elles sont très déconseillées après un certain âge, car elles dégradent l’état de santé de ceux qui les pratiquent. Mais vous êtes jeunes, et vous apprendrez à les utiliser en temps voulu. Par contre, si une personne âgée…
– Grand-père ! l’interrompit Gert. Comment grand-père est venu jusqu’ici ce matin ? ajouta-t-elle après avoir fait le lien entre son arrivée brutale dans le parc de la Légende et ces histoires de Téléportations.
– Il a justement utilisé ce moyen-là et même assez souvent ces derniers temps, je dois l’admettre, même une deuxième fois ce matin pour venir me prévenir du danger que vous couriez. Votre grand-père l’a fait pour vous protéger. Mais les Téléportations de ce matin étaient celles de trop. Son cancer est réapparu il y a déjà quelques mois et son évolution s’est très vite accélérée après chacun de ses déplacements. Et il avait été prévenu. Plus aucune Téléportation ne devait être entreprise s’il souhaitait rester en vie. Mes enfants, votre grand-père est malheureusement en très mauvais état à l’heure actuelle. Et croyez-moi, ça me déchire le cœur de vous l’annoncer ainsi. Mais il valait mieux que vous le sachiez avant votre départ. Allez, il est temps ! Il vous faut absolument partir. Surtout, n’oubliez pas : ne revenez jamais en arrière durant votre traversée du Couloir. Avancez toujours, même si par moments, la situation semble désespérée. Mes enfants, sachez encore que vous êtes très attendus sur chacune de vos Légions. Courage !
On eut à peine le temps de pleurer sur le sort de grand-père, que tante Susanne nous indiquait déjà l’entrée du tunnel de sa main. Au même instant, on entendit à nouveau retentir des pas dans les escaliers qui menaient à la cave. Le policier restant devait probablement revenir avec du renfort, et ses trois collègues avaient sans doute repris conscience. Décidément, on en avait après nous ! Mais pourquoi ? Et comment tante Susanne allait-elle s’en sortir après notre départ si elle devait une nouvelle fois affronter ces faux policiers ? Terrifié par le tunnel qui m’attendait, je n’osais même pas l’interroger à ce sujet. D’ailleurs, elle nous pressa d’entrer par la trappe. Gert prit les devants et s’y engouffra sans poser de questions, après avoir brièvement enlacé notre tante une dernière fois. Beaucoup trop angoissé, j’urinai sur moi. Et j’eus terriblement honte. Mais tante Susanne me rassura, me promit de ne raconter ce petit détail à personne et me suggéra de penser à des choses que j’aimais afin de surmonter ma claustrophobie. Alors que j’étais paralysé par la peur, des voix d’hommes se firent entendre et des poings tambourinaient déjà à la porte.
Je n’avais pas le choix. Ce tunnel humide et glacial ne m’inspirait pas du tout. Mais en moins d’une fraction de seconde je m’élançai, après avoir pensé à un tas de choses décisives en même temps. Tout d’abord, je m’étais dit que si grand-père avait eu le courage de mettre sa vie en danger pour nous protéger, il fallait bien que je me lance aussi afin de ne pas mourir de honte, et surtout pour lui faire honneur. Ensuite, j’avais pensé à toutes les insultes et les moqueries dont j’avais été victime jusqu’à ce jour. Après tout, j’allais peut-être découvrir un moyen de prendre une revanche sur tous mes bourreaux grâce à ces fameuses Légions. Et en dernier, j’avais pensé à tante Susanne et aux risques qu’elle avait pris pour nous. Des hommes, peut-être armés, d’autres faux policiers, allaient sans doute surgir d’un instant à l’autre par la porte de la remise. Je devais prendre sur moi et affronter mes peurs. Alors que mon corps entier venait à peine de passer sous la trappe, tante Susanne referma celle-ci. Gert m’attendait. Je pus toucher ses chaussures. Premier réflexe : elle me demanda comment ça allait et je lui répondis que je préférais ne pas y penser. On entendit ensuite notre tante passer la première clé dans la grosse serrure et la tourner. Puis, pareil pour la deuxième. Voilà, nous étions enfermés dans un tunnel angoissant et suffocant qui menait nous ne savions où. Il y avait tout juste de la place pour ramper l’un derrière l’autre. Même Lola, notre labrador, aurait dû s’aplatir au sol pour pouvoir s’y déplacer. En bref, c’était l’enfer absolu pour un claustrophobe. Mais je n’avais pas le choix, et rien que cela m’aidait déjà à vouloir m’engouffrer plus profondément dans cet enfer. À noter qu’il faisait totalement noir. Il semblait n’y avoir aucune lueur d’espoir, mais il fallait quand même avancer. J’entendis tante Susanne replacer les lourdes dalles au-dessus de nous. Ce détail acheva de m’angoisser :
– Gert ! Nous sommes pris au piège. Tu as entendu ?
– Non, Ben, ce tunnel doit mener aux…, hésita-t-elle, …aux Légions, tu te souviens ? Alors, il faut faire confiance à tante Susanne et avancer comme elle l’a dit. Si tu veux tout savoir, je n’ai jamais eu aussi peur de toute ma vie. Ce qui nous arrive me rappelle ce film où un pays entre en guerre, et où un père et une mère tentent de cacher ce qui se passe à leurs enfants, jusqu’à ce que la situation soit trop grave ! Tu te rappelles ? Et ce sont finalement les enfants qui doivent sauver leurs parents. J’ai l’impression qu’on est dans la même situation et que notre famille a voulu nous cacher tout un tas de choses, à commencer par grand-père. Mais il faut faire confiance à tante Susanne, sans trop se poser de questions. Si elle nous envoie ici, c’est qu’elle a une bonne raison.
– Quelle horreur, sanglotai-je. Je crois que je préférerais être mort ! Tu te rends compte qu’elle nous a enfermés ? Elle a remis les dalles en place au-dessus de nous !
– Mais bien sûr Ben, réfléchis un peu. C’est pour éviter que quelqu’un d’autre ne découvre le Couloir, ça paraît évident. Attends, je vais essayer de me relever un peu et de me mettre à genoux. Cet endroit est tellement inconfortable !
Gert fit une tentative, mais ce fut un échec. Nous n’avions absolument pas le choix. Il fallait ramper à ras du sol, sur nos coudes. C’était très pénible et nos avant-bras devinrent rapidement douloureux, à force de frotter sur la roche et la caillasse qui recouvraient le sol. Les parois dégageaient tant d’humidité, que par endroits, nous trempions carrément dans de petites flaques d’eau. Et autant vous dire que la température de cette eau n’était pas très agréable. Nous étions gelés. Après quelques minutes, je ne sentais déjà plus mes doigts. Gert, de son côté, était certainement presque aussi paniquée que moi, sauf qu’elle ne le montrait pas. Et cela, c’était sans doute pour éviter que je ne parte en crise totale.
– Nous ne savons même pas ce que sont ces Légions, pleurai-je tout en avançant péniblement. Et ça ne me dit rien qui vaille ! J’aimerais pouvoir rentrer. Papa et maman ne sont au courant de rien, et s’ils nous recherchent, ils ne pourront jamais nous retrouver ici. Enfin si, peut-être qu’ils retrouveront nos deux squelettes dans quelques années ! Ce n’est pas normal de leur cacher tout ça !
– Ben ! Il faut faire confiance à tante Susanne et à grand-père Charles ! Je sais que c’est difficile, mais je crois qu’en se posant trop de questions, cela va nous ralentir et nous décourager. Et de toute façon, nous sommes ici maintenant et nous n’avons plus le choix. Après tout, ce ne sont pas des inconnus qui nous ont envoyés ici, mais des membres de notre famille, auxquels on a toujours fait confiance ! Cela devrait te suffire non ?
– Non, ça ne me suffit pas ! Parce que si l’un de nous deux se sent mal ici, ce qui est bientôt mon cas, qui viendra nous chercher et nous sauver ? Ou si on manque d’oxygène ? On aura beau crier, personne ne viendra … Ah tu n’y avais pas pensé à ça toi, hein, je parie ?
– Mais à quoi ça m’avancerait de penser à ce genre de malheurs, franchement ? Toi, tu imagines toujours la pire tournure des événements dans toutes les situations un peu compliquées, tu as déjà remarqué ? Pense que ça peut aussi très bien se passer.
– Un peu compliquées ? répétai-je d’une voix désespérée. Non, mais t’es sérieuse ? Je suis en train de ramper dans un tunnel de la mort. J’ai froid, j’ai faim, j’ai soif, je suis stressé, fatigué et je vais certainement mourir, mais sinon tout va bien, oui tu as raison ! Et cet accident de bus n’avait rien de naturel ! Dans son journal, grand-père avait l’air de dire qu’on pouvait être menacés tous les deux. Il ne serait pas venu pour rien. Il devait se douter qu’il allait nous arriver quelque chose. Moi, je pense que quelqu’un a essayé de nous tuer ce matin ! Cette personne a raté son coup, mais elle va recommencer.
Gert soupira et ne répondit même pas. Puis, comme par déni ou pour se changer les idées, elle proposa de passer le temps en se racontant des anecdotes sur l’école. On faisait souvent ça ensemble à l’époque. L’un commençait par raconter un événement, et l’autre devait deviner quel prof ou quel élève était concerné. Évidemment, nous rampions toujours sur nos coudes.
– Première devinette pour moi, lança Gertie. Alors, qui suis-je ? J’ai essayé de mettre discrètement un coussin péteur sur la chaise de Monsieur Robert, mais le guetteur a préféré me piéger plutôt que de piéger le prof. Il m’a donné le feu vert pour déposer le coussin au moment où Monsieur Robert entrait en classe. Pris la main dans le sac ! Alors ?
– Oui, je sais qui c’est. J’en ai entendu parler. C’est Mathilde de la 8P/2. Il paraît qu’elle est devenue rouge comme une pivoine quand le prof l’a prise en flagrant délit.
– Oui ! répondit ma sœur toute joviale. Et autant te dire qu’elle n’est plus trop amoureuse de Mehdi, le guetteur en question. J’étais morte de rire quand Gladys m’a raconté ça. Allez, à toi maintenant.
– D’accord, acceptai-je dans un abattement sinistre. Qui suis-je ? Au vestiaire, on m’a volé mon pantalon, mais aussi mon short de sport. Le prof a fait sortir tous les garçons pour demander des explications et fouiller les sacs. Un des élèves avait déjà passé le short et le pantalon à un autre garçon de 11ème, en douce. Je me suis retrouvé sans pantalon sous les rires de toutes les filles et tous les garçons de la classe. Le prof n’a pas réussi à s’imposer face à cette bande de sauvages et il m’a finalement proposé un pantalon tiré des objets trouvés pour me permettre de rentrer chez moi, autrement qu’en slip. Le pantalon prêté était totalement passé de mode et tellement serré que je n’ai pu monter la braguette. Les autres l’ont remarqué et en ont profité. Ils ont ri et ameuté presque l’entier du collège dans la cour quand je suis sorti habillé ainsi. Ils m’ont traité de beignet trop gras. J’ai essayé de faire abstraction de leurs remarques, de peur de me faire frapper et j’ai finalement récupéré mon pantalon volé sur le préau supérieur. On avait craché dessus à plusieurs reprises et on y avait écrit au stylo rouge : « On t’aime pas sale obèse. Va te suicider. ». Je suis rentré à la maison en pleurs et sur le chemin du retour, j’ai mis le pantalon qu’on m’avait volé dans une benne à ordures pour ne pas déprimer mes parents. Je suis rentré à la maison et je me suis fait enguirlander parce que je revenais avec un pantalon trop petit tiré des objets trouvés. J’ai joué l’idiot et j’ai raconté à maman que je m’étais trompé de pantalon au vestiaire. J’ai été puni.
– Ben, mais c’est toi ! répondit-elle avec une étonnante compassion pour une sœur qui avait participé à de nombreuses moqueries que j’avais subies. Mais je me souviens de cette histoire. Je suis tellement désolée. Je ne savais pas ce qui s’était passé à l’école. Je me rappelle juste avoir ri à la maison en te voyant rentrer avec ce pantalon trop petit. Tu aurais dû tout raconter aux parents.
– Ah oui ? Tout raconter aux parents ? Comme aujourd’hui alors ? On raconte tout aux parents sur les Légions ?
– Non ! Mais ça n’a strictement rien à voir ! Dans l’histoire que tu me racontes, il s’agit de moqueries et de souffrances que tu n’aurais jamais eu à subir. Et je suis vraiment désolée si je t’ai parfois donné l’impression de participer à tout ça avec les autres. Je les suivais bêtement, je crois, pour être acceptée, mais je ne me doutais pas que tu souffrais autant Ben. Excuse-moi.
– C’est trop tard pour les excuses, maintenant le mal est fait. Je n’ai plus confiance en moi, je suis presque obèse pour mon âge et plus ils se moquent de moi, plus je me sens totalement déprimé et plus je cherche à me protéger de toutes ces attaques. Au début, je trouvais un peu de réconfort dans les sucreries et dans les jeux vidéo. Mais maintenant, ça ne suffit même plus. Je donnerais tout pour ne pas être qui je suis. Tu sais, pour être honnête avec toi, quand tante Susanne nous a parlé des Légions tout à l’heure, je n’ai pu m’empêcher d’espérer y trouver une dernière solution pour me sortir de là. Et pour le mal que tu as pu me faire, je ne t’en veux pas Gert, je sais très bien que tu ne faisais que suivre les autres, et en plus tu es quand même deux ans plus jeune que moi, donc beaucoup plus immature. C’est à eux que j’en veux terriblement, et eux, je ne leur pardonnerai pas. Mais peut-être que les Légions sont des endroits où l’on peut décupler sa force, et en revenant, je pourrai tous les écraser comme des insectes !
– Merci de préciser que tu ne m’en veux pas parce que tu considères que je suis trop immature ! Pourtant, pour une fille de douze ans, je pense que je suis pas mal réfléchie. La preuve, c’est que je ne m’énerve même pas quand tu dis ça. Et franchement, pour les Légions, je ne sais pas ce qui nous attend, mais un conseil : ne rêve pas trop.
– Gert ! m’exclamai-je en pensant à toute autre chose. Nous sommes tous les deux immatures et stupides !
– Ah bon, merci, sympa de te joindre à moi.
– Oui ! Réfléchis ! On n’a pas oublié quelque chose tout à l’heure ? Que devions-nous donner à tante Susanne ?
– Le journal de Grand-Père ! s’affola-t-elle. Mais tu l’as mis en sécurité non ?
– J’espère ! Je l’ai caché vite fait dans le tiroir du secrétaire. Mais peut-être que ces gens, ces Corrompus, vont débarquer et le trouver ! Tante Susanne ne sait même pas où il se trouve. Et les policiers ? Tu imagines s’ils mettent la main dessus ?
– Ça va aller, Ben. Inutile de paniquer pour ça. Je suis sûre que tante Susanne va gérer cette affaire comme elle a géré tout à l’heure avec ces hommes. De toute façon, on n’aurait pas eu le temps de lui transmettre quoi que ce soit. Si on lui avait donné le journal, peut-être qu’ils auraient mis encore plus facilement la main dessus.
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