Créé le: 19.07.2026
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Les douze Légions – TOME 1 – Temps – Chapitre 6
Les plus sages et les plus éclairés échangent très vite sur ces fabuleux passages et les territoires vers lesquels ils mènent. Tout cela se fait bien sûr dans le plus grand des secrets, à l’abri des regards indiscrets des puissants de ce monde. Mais que trouve-t-on vraiment derrière ces « portes » ?
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CHAPITRE 6
La Grande Question
Durant la séance d’informations, il fut très difficile pour ma sœur de rester silencieuse. Mais si le commandant Bols avait dit la vérité, elle devait obtenir toutes les réponses espérées lors de cette séance. En général, toutes les réunions de ce genre ont comme point commun d’être super ennuyeuses. Et c’était ce à quoi ma sœur s’attendait. Elle se disait même qu’elle aurait le temps de piquer un petit somme discret pendant le discours des professeurs. Gertie ne se doutait pas du tout qu’elle était sur le point d’apprendre des choses qui allaient totalement changer sa vie.
Plusieurs professeurs se trouvaient sur une grande estrade, apparemment prêts à prendre la parole. Gert ne put s’empêcher d’attirer volontairement l’attention de son camarade de gauche. C’était un enfant de son âge qui avait l’air, comme elle, complètement perdu dans ce lieu. Elle jeta un coup d’œil insistant dans sa direction dans l’espoir qu’il ferait au moins la même chose.
Après tout, les nouveaux n’avaient pas le droit de parler entre eux avant la fin de la séance, mais personne ne leur avait indiqué qu’ils n’avaient pas le droit de se regarder. Le jeune garçon eut à peine le temps de la rassurer d’un bref regard et d’un léger sourire qu’un jeune homme d’une vingtaine d’années, placé au bout de la rangée, lui asséna un coup sur l’épaule à l’aide d’un long bâton. Le garçon apeuré poussa un petit cri qu’il contint autant qu’il le put. Ma sœur se sentit terriblement responsable, mais ne savait pas comment se rattraper ou s’excuser sans qu’elle ou son camarade ne ramasse un coup supplémentaire. L’homme ajouta, juste après le coup donné : « Vous avez reçu des instructions. On vous a dit : pas d’échanges entre les nouveaux avant la fin de la séance d’informations ! » Le jeune garçon ne répondit rien. « Pas d’échanges » signifiait donc : interdiction de se parler, mais aussi interdiction de se regarder. Il ne restait plus qu’à souhaiter que la séance soit la plus courte possible. Ma sœur reconnut le commandant Aziz Bols qui venait de faire son entrée sur la scène. Il prit la parole et toute la salle se tut :
« Chers élèves,
Mes collègues ici présents et moi-même vous souhaitons la bienvenue à cette séance des nouvelles admissions 2022 sur notre Légion Foudroyante. Afin de permettre à nos nouveaux candidats de comprendre où ils sont et quand ils sont, commençons par le plus important. Nous sommes le lundi 16 mai 2022 et il est 21h30. Vous vous trouvez sur la Légion de la Foudre, ou Légion Foudroyante, une planète du système Résien, du nom de notre soleil Résa. Le système Résien est formé de douze planètes, ou Légions qui orbitent par paires, sur six plans différents, autour de leur soleil, ou de leur étoile, comme vous préférez. Nous sommes à la fois très proches et très éloignés de notre planète bleue. Ici, tous autant que nous sommes, venons de la Terre. Nous pouvons y retourner à n’importe quel moment grâce à nos méthodes de Téléportation. D’ailleurs, tout ce que vous voyez sur notre Légion, a été téléporté en un court instant de la Terre, jusqu’ici, raison pour laquelle vous n’avez pas d’inquiétude à avoir concernant votre retour à la maison. Ainsi, nous sommes, de cette façon, très proches de chez nous. Mais, comme je vous l’ai dit, nous en sommes également très éloignés. J’en veux pour preuve la distance physique qui nous sépare de notre chère planète. Je vous préviens, accrochez-vous bien, car vous pourriez avoir le vertige ! Mes chers enfants, vous êtes à dix années-lumière de la Terre ! Si vous préférez une mesure plus familière, cela revient à dire que si vous rentriez chez vous à l’aide d’un vaisseau spatial, vous devriez parcourir 100 000 milliards de kilomètres, raison pour laquelle nous préférons voyager d’une toute autre manière. Nos moyens de transport sont les Couloirs spatiotemporels, les codes-pas et les cabines de Téléportation. Pour toutes celles et ceux qui répondront tout à l’heure par un OUI à la Grande Question, la Téléportation et les Couloirs n’auront plus de secrets. Vous êtes donc arrivés ici au moment même où vous avez quitté la Terre. Pour certains, cela fait déjà un ou deux jours que vous êtes là, et d’autres viennent d’arriver il y a quelques heures. Pour savoir l’heure qu’il est chez vous, dans votre fuseau horaire sur Terre, il vous suffit de prendre l’heure de Greenwich[1] comme point de repère. Pour cela, vous devez retirer 12 heures à l’heure qu’il est ici. Ensuite, il ne reste qu’à calculer l’heure qu’il est chez vous par rapport à Greenwich. Si vous vivez en France, en Allemagne ou en Suisse, vous ajoutez une heure à l’heure de Greenwich. Comme il est 21h30 ici, si l’on en retire douze et qu’on en ajoute une, cela signifie qu’il est 10h30 en France et en Suisse. Je sais que le temps passé dans le Couloir spatiotemporel vous a semblé extrêmement long. Mais en réalité, pour parvenir jusque sur les Légions à l’aide d’un Couloir, la durée n’est que d’une petite minute. »
Gert était totalement suspendue aux lèvres du commandant. Ce qu’il était en train de raconter dépassait tout ce qu’elle avait pu imaginer. Pourtant, tout collait. Ce qu’il appelait un Couloir correspondait bien au tunnel qu’elle avait traversé avec moi. Et l’heure de ma montre ainsi que celle de son téléphone, qui semblaient toutes les deux avoir été bloquées sur 8h52, c’était tout simplement parce que notre interminable voyage n’avait duré qu’une malheureuse petite minute ! Pour se faire comprendre le plus facilement possible, le commandant projetait des images sur un immense écran qui se trouvait derrière la scène. Grâce à une petite télécommande munie d’un pointeur lumineux, il pouvait passer d’une image à l’autre et montrer plus précisément ce dont il parlait. Il afficha notamment des photographies spatiales du système Résien et de ses Légions ou planètes.
Puis, il poursuivit :
« Mes collègues se joignent à moi pour vous féliciter. Premièrement, nous sommes honorés par le courage dont vous avez fait preuve, vous, les huit nouveaux candidats. Les personnes qui vous ont envoyés ici ne s’étaient pas trompés sur votre compte. Vous êtes des enfants très courageux. Vous avez survécu à la sortie du tunnel qui est réputée extrêmement difficile, voire mortelle. Chaque Légion impose une épreuve d’entrée, mais ici, sur notre Légion Foudroyante, nous n’imposons aucune autre épreuve que celle qui vous a menés ici. Nous la jugeons déjà suffisamment difficile à traverser.
Après tout, vous êtes sur la Légion de la Foudre, alors, si vous avez été envoyés ici, c’est que vos qualités premières sont : la persévérance, le courage, la résilience. Vous savez sans doute ce que signifie persévérer et se montrer courageux. Mais la résilience, c’est encore autre chose. C’est la capacité à sortir vivant, mais également plus fort d’épreuves très pénibles. Je vous observe ici, jeunes gens, assis en face de moi, à ce premier rang, et je vous confirme à toutes et à tous que vous avez en vous ces trois qualités, sans quoi vous ne seriez jamais arrivés vivants sur cette Légion. Quelqu’un sur Terre a cru en vous, et maintenant, vous êtes là, et vous êtes encore plus forts. La Terre aura un jour besoin de vos forces, et surtout besoin que vous les maîtrisiez. C’est pourquoi, si vous choisissez de rester, on vous apprendra à utiliser et à transmettre vos points forts. Une fois arrivés au bout de la formation, dans quelques années, vous recevrez votre diplôme de Maître de la Foudre. Eh oui, nos Légions fonctionnent comme une deuxième école ! Vous passerez vos journées sur Terre et vos nuits ici.
Mais attention, lorsqu’il fait nuit sur Terre, nous sommes en plein jour sur les Légions. N’oubliez pas notre décalage horaire de douze heures avec Greenwich. Et lorsque vous rentrerez chez vous, chaque matin, il sera l’heure de commencer une nouvelle journée dans votre école terrestre. À l’issue de votre formation, à moins de devenir Légionnaire enseignant, vous ne reviendrez plus sur les Légions. Elles sont consacrées à la formation et aux loisirs. Nous vous offrons même la possibilité de passer vos vacances ici si vous le souhaitez. Et dans le cas où certains d’entre vous ont des parents qui ne doivent pas être tenus au courant, nous avons aussi des excuses et des plans tout préparés pour planifier vos séjours secrets sur les Légions sans que vos familles ne se doutent de rien. »
Gert pensa à cet instant qu’elle faisait partie de ceux dont les parents ne devaient pas être informés de l’existence des Légions. Et elle prit tout comme moi conscience qu’à partir de ce moment-là, si elle décidait véritablement d’intégrer sa Légion, elle allait devoir mentir à papa et maman jusqu’à la fin de leur vie. Allait-elle pouvoir le supporter ? Et moi ? Au même instant, j’étais sur ma Légion, celle du Temps, et je me posais la même question durant une séance d’informations assez semblable. Le commandant Bols poursuivit :
« Vous connaissez maintenant à peu près tout ce que vous devez savoir sur notre chère Légion, avant de décider si oui ou non, vous souhaitez l’intégrer. Ne prenez surtout pas cette décision à la légère. Une Légion n’est pas un vêtement ou un nouveau jeu vidéo qu’on essaie en magasin. Une fois votre décision prise, vous ne pourrez pas revenir en arrière. Il est arrivé des choses bien trop tristes à celles et ceux qui se sont engagés à la légère. Et attention, n’oubliez pas que les Légions sont là pour servir l’humanité et non le contraire. Il est donc hors de question de manquer l’école terrestre pour venir vous amuser sur votre Légion. Par contre, en cas de période très chargée en tests et autres évaluations dans votre école terrestre, nous vous accorderons très facilement un congé de Légion. Encore une dernière chose : nos douze planètes présentent la même organisation de base. Sur chacune d’entre elles, on apprend à de jeunes terriens à utiliser les forces qui sont en eux pour aider l’humanité en cas de besoin. Environ 72 000 personnes sur Terre ont connaissance des douze Légions. Elles en font toutes partie, soit en tant qu’étudiant, enseignant ou simplement Légionnaire. Les personnes qui enseignent sur les Légions ont un tout autre métier sur Terre. On peut tout à fait être marchand de poissons sur Terre et professeur sur une Légion. D’ailleurs, ce sont des légionnaires qui vous ont repérés et qui ont su trouver chez vous les talents particuliers qu’on recherche. Chaque Légion a un rôle bien particulier à jouer dans le maintien d’un certain équilibre sur Terre. Sans elles, peut-être que le monde aurait déjà basculé dans le chaos à de nombreuses reprises. Vous aurez l’occasion de découvrir les onze autres planètes au travers des cours interlégions. »
Les cours interlégions ? Voilà qui apportait un profond soulagement à ma sœur. Cela signifiait qu’elle pourrait suivre certains cours sur d’autres légions, c’est-à-dire sur d’autres planètes du système Résien, dont peut-être la Légion du Temps. Elle espérait ainsi découvrir prochainement mon nouvel environnement.
« Voilà mes chers enfants, je pense être arrivé au bout de ce que j’avais à vous dire. Maintenant, je vais laisser la parole à un jeune étudiant de 17 ans qui passera, si tout va bien, son diplôme de Maître de la Foudre l’année prochaine, soit l’année de ses 18 ans. Max, je te laisse la parole. Merci pour votre attention à toutes et à tous. Après l’intervention de Max, la séance sera terminée. Vous devez probablement déjà sentir la bonne odeur qui nous vient de l’extérieur. Un repas vous sera servi dans la tente No 16. Vous pourrez évidemment discuter entre vous à ce moment-là. Le silence sera levé pour chaque nouvelle recrue. Puis, vous passerez auprès de moi afin de répondre à la Grande Question, et vous pourrez ensuite rentrer chez vous et retrouver vos familles, pour certains, sans plus jamais mettre un pied ici et en ayant oublié tout ce qui s’est passé. Et pour d’autres, ce sera le début d’une grande aventure. Alors, bon appétit, et à tout à l’heure pour la Grande Question ».
L’ensemble de la salle applaudit le commandant, pendant que l’étudiant annoncé, Max, prenait place sur scène.
« Bonjour tout le monde,
Je sais que vous êtes tous affamés et fatigués, donc je vais essayer d’être bref. Si je suis devant vous, c’est pour répondre à cinq questions des huit nouvelles recrues. Peut-être que vous n’avez aucune question à poser, mais en tous les cas, s’il y en a plus de cinq, je ne pourrai répondre qu’aux cinq premières, car c’est la règle pour les nouveaux arrivants. Alors, si je peux vous donner un conseil, réfléchissez bien avant de lever la main et formulez déjà bien votre question dans votre tête. Je me présente juste en quelques mots avant de vous laisser m’interroger. Je m’appelle Max Chong et je viens de Corée du Sud. Il y a six ans, j’étais comme vous, assis à ce premier rang, à moitié effrayé comme un oiseau tombé du nid, et à moitié excité par tout ce que je venais d’entendre. Pour moi, la découverte des Légions signifiait qu’il y avait de la vie ailleurs que sur Terre, mais jamais je ne m’étais douté de l’existence de Terriens à des années-lumière de notre planète. J’ai appris beaucoup de choses ici, des choses qui m’aident dans ma vie terrestre. Les cours, sur les Légions, je vous rassure, n’ont rien avoir avec les cours sur Terre. Vous verrez, tout ce qu’on fait ici est juste absolument génial. En ce qui me concerne, c’est mon pédiatre qui m’a repéré et qui m’a envoyé ici il y a six ans. Il a suivi sa formation sur la Légion du Temps et il utilise ses compétences dans son métier de médecin et dans sa vie. Il n’est pas professeur sur une Légion. Il ne vient donc plus ici. En ce qui me concerne, je suis tellement attaché aux Légions que je souhaite devenir Grand Maître et pouvoir un jour enseigner aux nouveaux. Je vais donc poursuivre ma formation après ma Maîtrise[2]. Voilà, je ne vais pas vous ennuyer plus longtemps avec mon parcours personnel. Place aux questions. »
Plusieurs mains se levèrent, dont celle de ma sœur, qui, comme elle en avait l’habitude à l’école, se plaça tout au bord de sa chaise et leva une main, puis alterna avec l’autre, dans le but d’être interrogée le plus vite possible. Mais pour la première question, Max choisit une fillette aux cheveux roux, qui se trouvait trois sièges plus loin que Gert.
– Oui, toi, la fille à la veste verte ?
– Est-ce qu’on est loin des autres planètes du système Résien ? demanda-t-elle avec beaucoup d’assurance. Enfin, je voudrais savoir de combien de kilomètres on est éloignés des autres Légions.
– Cela dépend de la Légion. Nous sommes à 76 millions de kilomètres de la Légion du Feu, mais nous sommes beaucoup plus éloignés de la Légion avec laquelle nous partageons le même plan. Cette Légion est celle du Réveil et elle est toujours à l’opposé de nous, de l’autre côté de notre Soleil Résa, en face si tu préfères. Elle est en ce moment à environ 120 millions de kilomètres de nous. Comme le commandant vous l’a expliqué, les Légions fonctionnent dans l’espace par paires. Elles tournent par deux sur le même plan et c’est pourquoi il y a six plans différents qui entourent Résa. J’espère avoir répondu à ta question ?
– Oui, merci.
– Alors, y a-t-il une deuxième question ? enchaîna Max.
Les sept enfants restants levaient leur main. Celle de Gert était toujours tendue au maximum. Elle espérait que dans le cas où elle ne serait pas interrogée, quelqu’un poserait la même question qu’elle, et qu’elle obtiendrait ainsi la réponse qu’elle attendait. À nouveau, Max choisit une autre personne. Cette fois, c’était un garçon à la peau très foncée, qui portait un chapeau de cowboy, et qui était vêtu d’une chemise à carreaux bleus et d’un vieux jean délavé. Gert se dit qu’il fallait trouver un objet singulier à porter sur elle afin de se distinguer des autres, sans quoi elle ne serait jamais interrogée, car Max ne connaissait apparemment pas les prénoms des nouveaux.
– Le jeune garçon au chapeau, quelle est ta question ?
– Bonjour, vous avez dit qu’il existait douze Légions en tout et qu’elles avaient chacune un rôle particulier à jouer pour l’humanité. Sur une même Légion alors, si je comprends bien, se trouvent des gens qui ont à peu près les mêmes points forts. Mais alors, pourquoi vous ne nous donnez pas les noms des autres Légions, ou planètes ? On sait qu’ici c’est la Foudre, mais ailleurs, c’est quoi ?
– Très bonne question. Oui, tu as bien résumé. C’est comme ça que ça fonctionne, en effet. Et chaque Légion a pour rôle de cultiver un talent particulier chez ses étudiants. Les onze autres Légions sont : la Légion du Cœur, la Légion du Feu, la Légion du Temps, La Légion de l’Air, La Légion de l’Eau, la Légion de la Terre, la Légion Éclairée, la Légion du Signe, la Légion du Roi, la Légion du Ciel et la Légion du Réveil. Maintenant, en fonction des noms que portent ces Légions, je vous laisse deviner quels talents y sont développés. Et si vous ne devinez pas maintenant, vous l’apprendrez lors de votre formation de Légionnaire. Une troisième question ?
Gert n’en pouvait plus de tendre ses bras blessés en l’air. Elle s’étonnait elle-même d’avoir encore autant d’énergie à déployer pour simplement pouvoir poser sa question. Pour se démarquer, elle venait d’emprunter astucieusement et le plus discrètement possible un bandana à une fille qui se trouvait juste derrière elle. Comme ma sœur ne manquait ni de ressources, ni d’idées, elle espérait que Max s’adresse à elle ainsi : « Oui ? La jeune fille au bandana, quelle est ta question ? ». Et ce fut, à peu de choses près, ce qui se passa :
– Oui, toi avec le bandana ?
– Ah enfin ! ne put s’empêcher de s’exclamer Gertie. Mon frère se trouve sur la Légion du Temps. Quand est-ce que nous aurons des cours sur cette Légion ?
– Les nouveaux étudiants du Temps vont prochainement venir suivre plusieurs cours ici. C’est tout ce que je peux te dire pour l’instant. Mais tu reverras ton frère avant. Voilà, je peux encore répondre à deux dernières questions.
Ma sœur était totalement surexcitée à l’idée de bientôt me retrouver et me raconter en détails tout ce qu’elle avait vécu jusque-là.
– Eh Monsieur ! s’écria un jeune garçon aux cheveux châtains, mi-longs et aux lunettes carrées.
– Oui ?
– Ce n’est pas normal. Cette fille a demandé quelque chose qui ne concerne qu’elle et c’est injuste. Elle nous a fait perdre une question. Pourquoi vous avez répondu ?
– L’impertinence est peut-être acceptée là où tu vis sur Terre, jeune garçon, mais elle n’a jamais été tolérée ici, et ça m’étonnerait que ça commence aujourd’hui, répondit sévèrement Max. Je te demande déjà de me présenter tes excuses et ensuite je répondrai à la question que tu viens de me poser.
– Je m’excuse, maugréa le garçon. Mais je n’ai pas posé de question !
– Bien sûr que si. Tu m’as demandé pourquoi j’avais répondu à la jeune fille au bandana. J’y ai répondu car j’ai jugé que la réponse pouvait être utile à beaucoup d’entre vous. Y a-t-il une dernière question ?
La salle entière éclata de rire. Le garçon aux cheveux mi-longs s’était totalement ridiculisé devant tout le monde. Les nouveaux élèves, toutefois, devaient le maudire d’avoir osé intervenir ainsi. Ils avaient perdu une question par sa faute. Ma sœur, quant à elle, s’en fichait complètement. Elle avait obtenu toutes les informations dont elle avait besoin.
– Oui, Sayana, quelle est ta question ? demanda Max à une fillette qu’il semblait étonnamment connaître.
– Max, j’aimerais encore savoir une chose. Comment allons-nous faire pour tenir le coup sur Terre et ici, sachant qu’on ne dormira presque plus si on passe nos nuits terrestres éveillés ici et nos journées terrestres éveillés sur Terre ? On ne dormira jamais ? En plus, c’est encore plus compliqué pour celles et ceux qui vivent dans des régions où les fuseaux horaires sont très éloignés de Greenwich. Ces personnes-là devront carrément passer leurs journées à la fois sur Terre et sur leurs Légions. C’est impossible !
– Voilà encore une très bonne question. Merci de l’avoir posée Sayana. Alors, c’est très simple. Vous avez sans doute remarqué toutes et tous, combien vous êtes étonnamment bien réveillés après votre longue traversée du Couloir ? Ceci n’est pas un hasard. Ces deux derniers jours, vous êtes tous passés par l’infirmerie, où vous avez été soignés et où l’on vous a injecté un liquide très particulier. Je vous rassure tout de suite. Ce produit est inoffensif pour la santé et il entraîne encore moins de dépendance que les choux de Bruxelles ou la laitue de mer. Vous ne risquez donc rien. Par contre, le Voldrap, c’est son nom, a l’avantage de vous donner un puissant regain d’énergie, ce qui vous permet de transformer dix minutes de repos en dix heures de sommeil. Ainsi, lorsque vous rentrerez chez vous, au petit matin, après vos cours de Légionnaires, vous n’aurez qu’à prendre le temps de vous endormir dix minutes pour récupérer dix heures, à condition bien sûr d’avoir pris la bonne dose de Voldrap. Et ne vous inquiétez pas pour les piqûres, le Voldrap vous sera dorénavant donné sous forme de boisson. Vous recevrez tout à l’heure votre fiole personnelle que vous devrez remplir avant chaque retour sur Terre afin de pouvoir vous reposer efficacement. Ce produit a été inventé tout spécialement pour permettre aux Légionnaires de prendre du repos, et surtout, de rester discrets sur leur double vie. Et pour celles et ceux, comme moi, qui vivent sur Terre dans des fuseaux horaires peu pratiques par rapport à Greenwich, ne vous inquiétez pas non plus. Vous n’aurez pas de cours à suivre pendant qu’il fait nuit ici. Vous suivrez simplement vos cours dans la partie opposée au Quartier Général de votre Légion. Comme sur Terre, si vous vous rendez de l’autre côté de la planète en pleine nuit, il fait jour. C’est pareil ici. À l’heure où je vous parle, c’est le matin de l’autre côté de notre Légion Foudroyante. Et quelques enseignants donnent des cours sur ces longitudes-là.
Gert n’en revenait pas. Tout était absolument incroyable sur cette planète. C’était bien trop fabuleux pour refuser de suivre la formation vers laquelle grand-père Charles et tante Susanne nous avait menés. Et d’un autre côté, tout cela avait quelque chose de très effrayant.
– Merci Max, reprit finalement le commandant Bols. Voilà, chers élèves, je vous invite à rejoindre la tente No 16 où votre repas vous attend. Prenez place dans la tente et servez-vous. Bon appétit et surtout, les nouveaux, n’hésitez pas à poser vos dernières questions aux anciens avant de me rejoindre tout à l’heure et de répondre enfin à la Grande Question.
Chaque étudiant se leva et Gert suivit le groupe des plus jeunes vers la tente No 16. Arrivés là-bas, les enfants découvrirent des petites tables rondes et, tout au bout de la tente, se trouvait un buffet gargantuesque. Les plats proposés formaient des tours vertigineuses. Tout donnait envie et les odeurs provoquaient un appétit terrible et irrésistible. Gert s’assit à une table où s’étaient installées des personnes de son âge qu’elle avait vues juste avant, pendant la séance d’informations. À chaque table ronde se trouvait un ou une élève plus âgé, sans doute était-ce la tradition, afin que les nouveaux soient rassurés et puissent encore poser leurs éventuelles dernières questions aux anciens. Gert s’installa et déposa la polaire reçue en fin d’après-midi sur le dossier de sa chaise, ceci afin d’éviter que quelqu’un ne prenne sa place. Elle s’aperçut vite que la plupart des nouveaux avaient fait la même chose.
Une fois les bras découverts, on pouvait voir que presque chaque nouvel élève portait des bandages allant des coudes jusqu’aux poignets. Les enfants s’observèrent longuement, et Gert fit de même en prenant véritablement conscience que nous n’étions pas les seuls à avoir vécu le même genre d’aventure. Elle se dirigea ensuite vers le buffet et, affamée comme elle l’était, elle chargea son plateau d’un maximum de choses. L’ensemble était si appétissant qu’elle décida de prendre presque un peu de tout. Un petit panneau indiquait à côté de chaque plat de quoi il s’agissait. Un cuisinier était en train de faire griller des champignons frais de la forêt, mélangés à de l’ail et du persil. L’odeur était si alléchante que Gert s’avança pour demander une portion du mélange de champignons. Le cuisinier prit alors un petit pain qu’il fendit en deux et dans lequel il inséra une grosse cuillère du mélange de champignons avec un filet d’une sauce brun clair et crémeuse. Le petit panneau indiquait : le Champichausson. Puis, Gert en profita pour avancer un peu plus loin dans la tente et savourer des yeux le buffet de desserts. Elle se servit directement d’une douceur mythique de la Légion Foudroyante : La Gaufre aux mûres et au miel de sapin. Une haute fontaine trônait sur la table des desserts. Du sirop d’érable y coulait à flots. Des crêpes et des gaufres étaient préparées à la chaîne. Gert se saisit d’une deuxième gaufre encore chaude et la passa à l’aide d’une broche sous la fontaine de sirop d’érable. Un jeune garçon à côté d’elle avait sur son plateau une soupe qui répandait une odeur très agréable autour de ma jeune sœur. Ce fut la première fois qu’elle adressait la parole à quelqu’un d’autre qu’un adulte sur la Légion :
– C’est à quoi ta soupe ?
– C’est la soupe du caribou, répondit le jeune garçon.
– Eh bien, ça sent vraiment bon, en tout cas. J’en prendrai la prochaine fois.
– La prochaine fois ? répondit-il. Cela signifie que tu prévois d’intégrer la Légion alors ?
– Euh… j’en sais rien pour l’instant, se reprit ma sœur, déstabilisée par la question. J’ai juste dit ça comme ça.
Et elle rejoignit rapidement sa table. Une fois que tout le monde fut servi, le commandant Bols reprit un instant la parole, de sa table ronde, pour souhaiter un bon appétit à tout le monde. Gert, avant d’entamer son repas, ressentit le besoin d’ouvrir immédiatement une discussion avec ses trois camarades de table pour enfin briser la glace. Elle se lança :
– Alors, vous venez d’où ?
– Moi, je viens d’Oulan-Bator, en Mongolie, répondit le jeune garçon aux yeux bridés et aux pommettes bien saillantes qu’elle avait croisé avant son entrevue avec le commandant. Et toi, tu viens d’où ?
– J’habite à Lausanne. C’est une ville en Suisse, au bord d’un grand lac. Et les autres ?
– Moi, j’habite à Ronda, en Andalousie, tout au sud de l’Espagne, enchaîna une jeune fille qui devait avoir le même âge que ma sœur.
– Et toi, le grand ? demanda Gertie au garçon le plus âgé de la table. Tu viens d’où ?
– J’habite au Botswana, en Afrique.
– C’est incroyable ! lança ma sœur. On vient tous de pays très différents ! Je ne sais pas vous, mais moi y a un truc qui me perturbe trop. Normalement, on n’est pas censés parler la même langue, et je trouve trop bizarre que vous parliez tous français, c’est trop cool !
– Français ? répondit le jeune garçon d’Oulan-Bator. Je ne connais pas du tout cette langue, et je me demandais justement pourquoi on se comprenait tous. C’est plutôt vous qui parlez ma langue, parce que je m’exprime en mongol et je me fais très bien comprendre.
– Non et non, ce n’est ni l’une ni l’autre de vos deux langues qui est parlée à cette table, intervint soudainement l’élève le plus âgé, celui du Botswana. Vous parlez ici celle qu’on appelle l’Universelle. C’est une langue comprise spontanément par toutes et tous, tellement bien comprise, qu’elle vous fait vite oublier que, sur Terre, vous êtes limités dans vos relations à cause de la barrière de la langue. L’Universelle n’a jamais vraiment existé sur Terre. Par contre, sur les Légions, même si on ne peut l’expliquer, on s’aperçoit vite qu’elle nous vient si spontanément qu’on croirait utiliser notre propre langue. L’Universelle permet une meilleure compréhension entre nations, et pourtant, il semble impossible de l’utiliser sur Terre. Tout cela reste un mystère, même pour les plus initiés.
– Waouh ! Non, mais tu rigoles ? s’extasia la jeune fille andalouse. Cela veut dire qu’au moment où je vous parle, ce qui sort de ma bouche n’est pas de l’espagnol ? Pourtant à mes oreilles, excuse-moi, mais ça sonne vraiment comme ma langue maternelle.
– Je te l’ai dit, il m’est impossible de vous donner d’autres explications. Cela fait partie des nombreux mystères des Légions et…
– Des nombreux mystères ? l’interrompit le garçon de Mongolie. Est-ce qu’il faut comprendre qu’on va découvrir encore d’autres choses bizarroïdes du genre ?
– Mais au fait, enchaîna ma sœur, excuse-moi, je ne sais pas ton prénom…, lança-t-elle au jeune garçon.
– Amar…
– Oui, alors excuse-moi Amar, je ne sais pas comment tu es arrivé ici. Mais pour moi, la façon dont j’y suis arrivée est justement déjà trop étrange. Donc la langue qu’on parle, c’est presque un détail. Et pour vous, le fait qu’on soit dans un autre système solaire, c’est beaucoup plus normal que le fait de parler la même langue ?
– Des scientifiques ont proposé une explication pour la langue, mais on ne sait pas encore si elle est valide, expliqua le jeune homme du Botswana. Ils pensent que le fait qu’on soit si éloignés de la Terre nous rapproche les uns des autres et nous permet de communiquer spontanément ensemble. Je vous donne un exemple. Imaginez que vous soyez perdus, loin de tout, dans le désert du Sahara et que vous croisiez des Bédouins, les habitants du désert. Vous allez leur demander de l’aide. En temps normal, vous ne leur auriez peut-être même pas adressé la parole, mais comme vous avez besoin d’eux, malgré le fait que vous ne parliez pas du tout la même langue, vous allez trouver un moyen de vous exprimer et de vous faire comprendre. Et c’est un peu la même chose avec l’Universelle. Vous êtes si loin de chez vous, que vous éprouvez le besoin de communiquer avec vos semblables, et vous vous rendez compte qu’ils sont finalement simplement des êtres humains, et que la langue qu’ils parlent n’a justement plus aucune importance.
– C’est juste trop génial tout ça ! répondit Amar. Comme tu es le plus âgé de la table, j’ai encore une autre question à te poser. Sommes-nous tous arrivés de la même façon ici ? Et si on revient, est-ce qu’on devra encore passer par la même épreuve ?
– Oh là, ça fait beaucoup de questions tout ça dis donc. Alors, pour répondre à la première, oui, vous êtes tous arrivés de la même façon, car c’est votre première venue. Du coup, l’eau glacée, les avant-bras déchiquetés et l’impression d’arriver au bout de sa vie, tous ici, nous l’avons vécu lors de notre première arrivée sur cette Légion.
– Mon frère, coupa Gert qui s’inquiétait pour moi, mon frère était déjà au bout de sa vie au moment où on s’est séparés. J’ai tellement peur pour lui…S’il doit passer une épreuve d’admission sur sa Légion, ça risque d’être compliqué pour lui.
– Mais sur quelle Légion se rendait ton frère, jeune fille ?
– Sur la Légion du Temps. Et appelle-moi Gert.
– Ah, alors tu n’as pas à t’inquiéter Gert. Sur onze des Légions, pour être accepté, il faut passer par une épreuve propre à la Légion en question. Si on échoue, on rentre chez soi et on oublie tout. Et si on réussit, on a la possibilité d’intégrer sa Légion. Foudre est la seule Légion qui ne soumet aucune épreuve à ses nouveaux arrivants. Pourquoi ? Comme le commandant Bols vous l’a expliqué, parce que le premier voyage vers notre Légion est si difficile, que si l’on y survit, je dis bien si l’on survit à ce que vous avez vécu pour arriver ici, alors on mérite d’être intégré directement. Vous êtes donc tous intégrés à cette Légion, parce que vous avez survécu. Inutile de vous soumettre à une nouvelle épreuve. Et pour ton frère, celui-ci aura le temps de se reposer avant tout ça. Et vous vous reverrez bientôt, ne t’inquiète pas.
– Si j’ai bien compris, commença la jeune fille espagnole, certains nouveaux meurent à leur arrivée sur Foudre ?
– Oui, mais c’est extrêmement rare, car les gens qui vous repèrent sur Terre et vous envoient ici, connaissent très bien cette Légion, et ne vous y enverraient pas s’ils pensaient que vous alliez y perdre la vie. Qui t’a envoyée ici ?
– C’est mon prof de maths, répondit la jeune fille. Il m’a dit un jour que j’avais une grande détermination parce que je ne baissais jamais les bras malgré tout ce qui m’est arrivé. J’ai de grosses difficultés à l’école, mais j’essaie de m’en sortir, sauf que c’est difficile depuis que papa et maman ne sont plus là.
– J’en suis vraiment attristé pour toi. Ton prof a repéré ta détermination et il savait que tu réussirais cette épreuve. Comment tu t’appelles et qui est ton prof de maths ?
– Je m’appelle Carmen Fernandez et mon prof de maths s’appelle Monsieur Antonio Garcia.
– Tu as bien dit Antonio Garcia ?
– Oui, c’est ce que j’ai dit, répondit Carmen, très sûre d’elle.
C’est alors que le jeune homme se détourna, se leva et s’écria : « Eh ! Antonio ? ». Et le prof de maths de Carmen apparut. La jeune fille sanglota et le remercia pour la confiance qu’il lui avait accordée. Les enfants de la table apprirent alors qu’il était également enseignant sur la Légion Foudroyante. Les cours qu’il donnait étaient des cours de survie. Gert, qui ne pouvait s’empêcher de parler, reprit alors :
– Et toi le grand, quel est ton nom ? Tu ne t’es pas présenté. Tu parles beaucoup mais tu ne nous parles pas de toi ?
– Je n’ai pas grand-chose à dire sur moi. J’entame ma dernière année sur Foudre avant d’obtenir ma Maîtrise. C’est la raison pour laquelle on m’a choisi pour vous accompagner ce soir et répondre à vos questions. Notre point commun à tous, sur Foudre, c’est d’avoir déjà survécu à des épreuves difficiles. Pour ma part, j’ai grandi dans un misérable orphelinat dans mon pays et j’ai été recueilli par une famille de fermiers qui avait besoin d’un garçon avec des bras solides pour travailler à la ferme. Ils me nourrissaient, mais me maltraitaient. Et le jour où leur fils aîné m’a parlé des Légions, j’ai tout de suite voulu y venir. Et c’est moi-même qui ai choisi la Légion Foudre. J’avais 10 ans, j’étais donc plus jeune que la plupart d’entre vous, car normalement, on entre rarement sur une Légion avant ses 12 ans. Mais malgré tout, j’ai survécu, puisque je suis là aujourd’hui pour vous raconter tout ça. Je m’appelle Moses, et je n’ai pas de nom de famille. Le jour où je me marierai, je pense que je prendrai le nom de famille de mon épouse, s’il n’est pas trop laid. Bon, maintenant, à vous de me répondre : Qui sait déjà ce qu’il ou elle va répondre à la Grande Question de tout à l’heure ?
– Pour ça, il faudrait déjà qu’on sache ce qu’on va nous demander, répondit Amar.
– Ne comptez pas sur moi pour vous dire quoi que ce soit. Ici on ne plaisante pas avec les règles. Vous verrez que la vie de tous les jours est géniale sur les Légions, mais attention à respecter les règles ! Bon, je crois qu’il est temps de passer au dessert !
– Oh mais juste avant. Dis-nous à quoi ressemblent les onze autres Légions. Ici, on a compris que c’était les sapins et les forêts, mais ailleurs c’est comment ? demanda Carmen.
– Ah ça, vous le découvrirez par vous-même lors des cours interlégions ou lors des colonies.
– Oh, je me réjouis tellement de découvrir la Légion de mon frère. J’espère qu’il est bien arrivé, confia Gert.
– Tu sembles vraiment très proche de ton frère Gert, souligna Amar.
– Oui, on s’adore. Mais on l’a découvert il y a très peu de temps. Et j’ai été très injuste avec lui. Ce matin encore, au petit déjeuner, on ne faisait que s’insulter.
– Mon frère et moi, je pense qu’on va continuer de se détester encore un moment, lança Carmen en éclatant de rire. Il se prend pour un type intelligent, mais d’après moi, c’est un véritable attardé mental.
Les enfants prirent tranquillement leur dessert et furent très étonnés de découvrir les technologies disponibles sur la Légion. Un matériel de sonorisation dernier cri leur passa de la musique actuelle, et après le dessert, ils eurent droit à plusieurs activités au choix : cours de chorégraphie avec écran géant, différents jeux de société, ou encore allumage d’un feu de camp autour duquel un conteur leur raconta les aventures de Légionnaires célèbres. À minuit, les enfants dégustèrent encore une tarte aux mûres sauvages avec de la chantilly et du sirop d’érable, ainsi que des Croc’ Sapins, sortes de petits biscuits chauds et croustillants. On leur servit également de la tisane aux branches de sapin et au miel de forêt. Jamais Gert n’avait passé une soirée aussi géniale. En peu de temps, elle avait réussi à se faire de très bons amis qui venaient pour la plupart d’autres pays, voire d’autres continents. Elle apprit durant la soirée qu’à une heure du matin, elle et les sept autres nouvelles recrues devraient passer l’une après l’autre dans la tente du commandant Bols, pour répondre à la fameuse et tant attendue Grande Question.
Vers une heure du matin, en effet, les enfants durent former une file devant la tente du commandant. Toutes les trente secondes à peu près, un nouveau candidat entrait. Ce fut donc assez vite le tour de ma sœur. Elle poussa la toile de l’entrée et pénétra à l’intérieur de la tente qu’elle avait déjà découverte en fin d’après-midi. « Avancez jusqu’ici Gertrude », ordonna solennellement le commandant Aziz Bols. Ma sœur avança jusqu’à son grand bureau et s’arrêta en face de lui. Elle avait beaucoup de difficultés à se retenir de parler. Ma sœur avait toujours été comme ça. Elle avait toujours ressenti le besoin d’ouvrir sa bouche dans les situations les plus stressantes. Pour elle, c’était comme si le fait d’échanger par la parole lui apportait une forme de réconfort. Mais, cette fois-là, elle réussit quand même à se contenir, grâce à l’allure sévère du commandant. Étonnamment, pour la première fois de sa vie, Gert acceptait l’autorité. Elle trouvait même que les nombreuses règles de Foudre avaient quelque chose de rassurant.
– Gertrude Gigon, la réponse que vous allez me donner aura des conséquences irréversibles sur votre vie. J’espère que vous en avez conscience.
Ma sœur dut réfléchir à la signification d’irréversible. Et soudain, cela lui revint en tête grâce au cours de vocabulaire qu’elle avait eu le vendredi d’avant. « Irréversible : qui ne peut se produire que dans un seul sens, sans pouvoir être arrêté ni renversé ». Cette définition frappait dans sa tête au rythme des battements rapides de son cœur. Tout cela retentissait si fort en elle qu’elle finit même par se dire que le commandant devait l’entendre. Ensuite, elle pensa à moi : « Et mon frère, il doit être en train de passer lui aussi à la Grande Question. Que va-t-il répondre ? S’il dit non et que je me retrouve seule à des années-lumière de la maison… ».
– Mademoiselle Gigon, vous avez été choisie pour intégrer l’une des douze Légions visant à apporter soutien, conseil et renfort aux habitants de notre bonne vieille planète Terre. Souhaitez-vous intégrer définitivement notre Légion, vous y investir inconditionnellement et diriger votre vie future en respectant ce que vous aurez appris ici ?
– Oui, répondit ma sœur, soudain totalement sûre d’elle.
L’élément décisif, pour Gert, avait été le fait de savoir qu’elle pourrait accomplir des choses utiles pour la planète et ses habitants. La Terre ne se portait pas très bien en 2022 entre les guerres, le réchauffement climatique et les pandémies. Alors, elle pensa que si elle avait été entraînée jusque-là par grand-père et tante Susanne, c’était certainement parce qu’ils croyaient en elle, et il lui était impossible de les trahir.
Ma sœur sortit de la tente du commandant, à moitié soulagée par le sentiment d’avoir pris la meilleure décision et à moitié angoissée par ce qui pouvait bien l’attendre. Une fois que tous les enfants furent passés dans la tente du commandant, la Doctoresse Sullivan les invita à la suivre à l’infirmerie, lieu où ils s’étaient tous trouvés après leur arrivée dans un état désastreux. Elle leur demanda de s’asseoir au sol. Et elle expliqua :
– Les enfants, je tiens à vous féliciter pour votre courage. Le nouveau recrutement est une réussite puisque sept d’entre vous ont accepté de rejoindre définitivement la légion Foudre. Un seul a refusé. Amar Ganbold, tu pourras rentrer chez toi en Mongolie dans quelques minutes, et tu oublieras absolument tout ce qui s’est passé ici grâce à une pilule d’Oublitout. Les autres, vous vous souviendrez de tout, y compris d’avoir accepté d’intégrer la Légion. Au vu de l’épreuve fatigante que vous venez de traverser, une fois de retour chez vous, vous boirez votre fiole de Voldrap et vous ferez une micro-sieste de dix minutes. Grâce à ce liquide, vous récupérerez un maximum d’énergie. À Greenwich, qui est le lieu de référence sur Terre pour savoir l’heure à laquelle vous arriverez chez vous, il est 13h20, le 16 mai. Ici, il est 1h20 du matin. Nous sommes déjà le 17 mai. Si vous habitez en Europe centrale, vous comptez une heure de plus par rapport à Greenwich pour connaître l’heure à laquelle vous arriverez chez vous. Et pour ceux d’entre vous qui vivent dans un fuseau horaire très éloigné de celui Greenwich, ne vous inquiétez pas, on trouvera des solutions pour que vous puissiez suivre vos cours ici. Encore une dernière chose : quelqu’un sur Terre vous indiquera comment revenir grâce à la Téléportation. Prenez très vite contact avec la personne de votre entourage qui vous a poussés jusqu’ici et vous saurez comment revenir et à quelle heure. J’ai derrière moi une carte présentant les fuseaux horaires de la Terre, si vous souhaitez savoir exactement à quelle heure vous arriverez dans votre pays. À celles et ceux qui ont accepté d’intégrer la Légion, je dis à demain. Et toi, Amar, je te demande de venir vers moi.
– Madame, je peux encore changer d’avis ? demanda le jeune garçon d’Oulan-Bator qui était assis à la table de ma sœur durant la soirée.
– Si tu as compris ce que le commandant t’a demandé, tu dois également avoir saisi, Amar, qu’il n’y a pas de retour en arrière possible. Ta décision est irréversible. Mais ne t’inquiète pas. Tu vas reprendre dans quelques minutes ta vie normale à Oulan-Bator et tout se passera bien. Tu n’entendras plus jamais parler des Légions. Tiens, prends cette pilule d’Oublitout.
La Doctoresse Sullivan eut beaucoup de mal à lui faire avaler la pilule. D’après ma sœur, Amar avait vraisemblablement changé plusieurs fois d’avis durant la soirée. Il devait sans doute avoir des points communs avec moi et manquer totalement de confiance en lui.
La Doctoresse Sullivan guida ensuite tous les enfants jusqu’à la tente No 12. Ils se mirent en file indienne devant la tente et entrèrent l’un après l’autre, à une dizaine de secondes d’intervalle. La tente était minuscule et il fallait se mettre à genoux pour y entrer. Il était difficile de penser que tous les enfants pouvaient s’entasser là-dedans. Elle ressemblait à une tente de camping pour une ou deux personnes. Entre chaque entrée d’enfant, l’infirmière refermait totalement la toile, en descendant la fermeture éclair jusqu’en bas. Puis, elle l’ouvrait à nouveau pour faire entrer le suivant. À chacun, elle donnait une petite fiole remplie de Voldrap. Quand ce fut le tour de ma sœur, celle-ci glissa la petite bouteille dans la poche de son jean, puis se baissa pour entrer dans la tente. Il y faisait nuit noire et elle était à quatre pattes. Elle ne put s’empêcher de repenser à notre longue traversée du Couloir, et elle prit soudainement peur à l’idée de devoir revivre la même chose. Elle appela Carmen, la fillette espagnole, puisque celle-ci était entrée dans la tente juste avant elle. Mais personne ne répondit. Elle tâta de ses mains les alentours, mais la tente semblait vide. Où avaient bien pu passer ses camarades de Légion ? Elle se retourna pour voir si la Doctoresse ouvrait au suivant, mais elle était toujours plongée dans la nuit totale. Soudain, elle reconnut l’odeur familière et humide de la réserve, à la maison, à tel point qu’elle fut vite certaine de se trouver chez nous. Elle chercha à nouveau à tâter ce qu’il y avait autour d’elle et fut tout étonnée de toucher ce qui ressemblait à des boîtes de conserve empilées. Elle était bien à la maison, dans notre réserve, le point de départ de notre fabuleux voyage. Ses yeux s’habituaient progressivement à l’obscurité, au point qu’en moins d’une minute, elle reconnut tout ce qui l’entourait. Je lui tournais le dos. Elle se redressa.
– Ben ! Ben, mon frère ! s’écria ma sœur en me sautant au cou avant même que je n’aie eu le temps de constater qu’elle était dans la pièce.
– Gertie ! lançai-je en me retournant, alors que je venais moi-même d’arriver.
Quel soulagement de se retrouver enfin ! Je jetai un coup d’œil rapide à ma montre. Elle affichait 14h26. Nous n’avions pas rêvé. Tout était bel et bien réel.
[1] Lieu à partir duquel sont définis les fuseaux horaires de la planète Terre
[2] Diplôme reçu lorsqu’on devient Maître d’une Légion
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