Chaque porte mène à l’une des douze planètes habitables du système Résien, situé à des années-lumière de la Terre. Mais il faut attendre le XIXème siècle et le travail de plusieurs astrophysiciens pour enfin saisir l'ampleur de ce fossé spatiotemporel.
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Chapitre 7 : Tragédies

 

J’avais tant de choses à raconter à Gertie que je ne savais par où commencer. Mon arrivée sur Temps ? Ma rencontre avec le Grand Maître Archibald Lester ? La séance d’informations pour les nouveaux apprentis du Temps ? L’Universelle ? La future épreuve que j’allais bientôt devoir passer ? Oui, je pensai qu’il valait mieux commencer par là. J’imaginais que ma sœur devait elle aussi subir une épreuve d’admission lors de son prochain passage sur Foudre.

– Alors, c’était comment ? me lançai-je le premier. Raconte-moi tout ! C’est juste incroyable ce qui nous arrive. Grand-père avait raison. Je suis terriblement excité à l’idée d’y retourner, même si j’ai trop peur de l’épreuve qui m’attend.

– Est-ce que tu sais au moins en quoi consiste l’épreuve que tu devras passer ? me demanda Gertie d’un air angoissé. Tu es sûr que ça va aller Ben ? S’il te plaît, réussis ! Je n’ai pas envie de me retrouver seule à des années-lumière de la maison.

– Seule ? Mais pourquoi ? Tu es déjà admise ? Et de toute façon je te signale que nous n’appartenons pas à la même Légion tous les deux. On ne sera donc pas ensemble.

– Oui, ça je le sais très bien, merci. Et pour l’épreuve, ils ne vous ont pas expliqué ? La Légion Foudre est la seule Légion qui n’impose pas d’épreuve d’admission, le voyage pour y arriver étant déjà considéré comme très éprouvant, tellement éprouvant, que certains meurent avant d’être arrivés ! T’imagines ?

– Quoi ? Mais on a fait le même voyage, je te signale.

– Non Ben. Rappelle-toi, nous nous sommes séparés avant la fin du Couloir. Et de mon côté, pour survivre et arriver jusqu’à ma Légion, j’ai dû traverser des eaux glacées et marcher très longtemps alors que la température de mon corps avait terriblement chuté. Je suis arrivée vivante, mais dans un très sale état. Heureusement, ils ont des sacrés remontants sur Foudre. Et en quelques heures, je me suis déjà sentie bien mieux. On nous a expliqué que sur les autres Légions, les nouveaux devaient passer une épreuve.

– Oui, mais je sais juste que ce sera pour la prochaine fois, et je ne sais même pas ce que je devrai faire !

– Si tu ne réussis pas et que tu n’es pas accepté, que vais-je devenir ?

– Mais non, allez. J’espère réussir. Je ferai tout pour ça car je veux absolument être intégré. Tu sais, Gert, là-bas, j’ai eu l’impression, pour la première fois de ma vie, d’être vraiment vivant, et surtout d’exister pour les autres. Tu as déjà répondu à la Grande Question ?

– Évidemment. Et j’ai répondu oui.

– Moi aussi. J’ai donc l’obligation d’aller passer mon épreuve.

– Oh Ben, enchaîna ma sœur. J’ai tellement de choses à te raconter. C’était tellement génial. Et ta Légion ressemble à quoi ? Chez nous, c’est plein de sapins à perte de vue. Il fait froid, et il y a un tas de choses trop bonnes à manger. L’ambiance est un peu la même que celle qu’on avait chez les scouts. Et il paraît qu’on se verra régulièrement pour des cours interlégions, et…

Comme à son habitude, Gert ne pouvait s’arrêter. Elle ressentait probablement le besoin de me raconter ce qu’elle venait de vivre sans oublier le moindre détail. C’était comme si, en ne me racontant pas tout le plus vite possible, elle allait en oublier la moitié. Moi, j’étais beaucoup plus discret et silencieux. Le résultat fut que jamais je ne réussis à lui raconter ce que j’avais vécu lors de ma première visite sur Temps. Alors qu’elle, en trente minutes, m’avait déjà fait le récit détaillé de toute son épopée.

Tandis que nous étions encore dans la réserve, nous fûmes interrompus par un son familier : les voix de nos parents. Nous avions tous les deux reçu la stricte consigne de ne jamais leur parler des Légions. C’était le moment de s’en souvenir. Ils semblaient descendre les escaliers de la cave et s’approcher de la réserve. On les entendait sangloter. Ce détail nous surprit tous les deux. On tendit donc l’oreille.

– Louis, mais où ont-ils bien pu passer ? Cela fait des heures qu’on les cherche !

– Alice, il faut garder notre sang-froid. Ils ne peuvent pas être bien loin. Je sais que Ben vient souvent lire dans la réserve quand il est contrarié.

– Mais ça ne sert à rien. On a déjà fait dix fois le tour de la maison entre ce matin et maintenant. Ils ne sont ni ici, ni à l’école…

Maman s’arrêta net au moment où Papa ouvrit la porte et où ils nous virent tous les deux debout, l’un à côté de l’autre, dans la réserve.

– Alors ! Tu vois ? lança papa. Je te l’avais bien dit qu’il fallait revenir ici.

– Les enfants ! Mais qu’est-ce que vous faites là ? hurla maman. Vous vous rendez compte de ce que vous avez fait ? Vous avez fui les lieux d’un accident …On vous a cherchés partout… un accident terrible, horrible même ! Ben, tu n’as rien ? Il faut aller faire un contrôle au centre hospitalier… J’ai eu tellement peur ! Mais bon sang, où vous étiez passés ?

Avec tout ce que nous venions de vivre, Gert et moi avions complètement oublié l’accident du matin. Tout me revenait alors progressivement en tête : l’ambulance folle, le bus et son embardée, le sang et la panique d’Eliza Border coincée sous le siège du gros Rob, ma sortie du bus, la rencontre avec grand-père, et la suite.

– Comment vont les élèves du bus ? lança ma sœur dans un élan de panique.

– Ma petite chérie, murmura maman tout en sanglotant, ce qui était mauvais signe. Les enfants, sur les trente-huit passagers du bus, vingt-cinq sont hospitalisés dans différents hôpitaux de la région. Oh, Ben, si tu savais ce que je suis soulagée de te revoir vivant !

Et maman m’enlaça. En règle générale, elle n’était pas exceptionnellement affectueuse. Et il faut dire qu’elle n’avait pas vraiment le temps de l’être. La banque pour laquelle elle travaillait lui prenait beaucoup d’énergie. Elle espérait devenir un jour cadre supérieur dans cette banque. C’était pour elle un moyen de réussir sa vie. Je fus donc assez surpris par son élan d’affection ce jour-là, et je compris alors que je passais quand même avant son travail. C’est alors que Gertie s’exclama :

–       Mais maman, tu parles de vingt-cinq passagers hospitalisés. Et les autres, où sont-ils ?

–       Ma petite Gertie, poursuivit papa alors que maman partait en sanglots. Sur les treize passagers restants, douze ont perdu la vie ce matin-même. Il était malheureusement trop tard.

– Qqquuoi ? bredouillai-je en chancelant. Mais c’est impossible ! Eliza, je…j’avais promis de revenir avec de l’aide ! Elle s’en est sortie n’est-ce pas ?

– Ben, Ben, intervint papa. Tu n’as strictement rien à te reprocher. Le choc était d’une extrême violence. Malheureusement, Eliza Border fait partie des douze élèves qui ont perdu la vie. Mais je le répète, tu n’y es pour rien ! Il va falloir déterminer pourquoi cette ambulance a provoqué une telle tragédie. Une enquête est déjà en cours, et les médias de toute l’Europe sont en ville à l’affût d’informations. On m’a dit qu’on t’avait vu sortir du bus, mais je ne pouvais en être sûr avant de t’avoir vu de mes yeux. Et avec Gert, qui était aussi introuvable, votre mère et moi avons cru perdre la tête aujourd’hui. Ne nous refaites plus jamais une chose pareille ! C’est une tragédie terrible. Un véritable massacre. Personne n’était attaché ! Et c’est un miracle que tu sois encore avec nous Ben. Des journalistes ont souhaité t’interroger, mais tu étais introuvable. Et ce n’est pas plus mal. Je préfère qu’ils te laissent tranquille. On a retrouvé ta veste auprès d’Eliza Border. La voilà. Je ne sais pas si tu souhaites la récupérer.

Papa me tendit ma veste. J’étais effondré. Tout me revenait en mémoire. Le regard implorant d’Eliza, la façon dont elle s’était agrippée à moi au point que j’en retire ma veste pour me libérer. Puis, ma sortie du bus. Tout. Ma rencontre avec la maman de Georges Smith. Absolument tout. Je savais que jamais plus je ne pourrais à nouveau porter ce vêtement. Je m’en voulais de ne pas avoir remarqué tout de suite à quel point la situation était grave. Je m’en voulais d’avoir fui.

–       Et Georges Smith ? Et la conductrice ? demandai-je d’une voix éteinte.

–       Georges nous a également quittés, répondit maman. La conductrice aussi.

–       Et dire que je détestais Georges pour tout ce qu’il me faisait subir, répondis-je. Mais quand même, jamais je n’aurais pu lui souhaiter une chose pareille. Ses parents doivent être dévastés. Et quelle horreur pour notre conductrice. Et pour les autres.

– Mais pourquoi tu as fui Ben ? me demanda maman. Quand on nous a prévenus au sujet de l’accident, tu avais disparu, et Gert aussi. Nous nous sommes précipités sur les lieux papa et moi dès que nous avons su. La police souhaite entendre ton témoignage. J’ai dit que nous irions demain au poste. La journée a déjà été assez éprouvante pour tout le monde. D’après les témoins, l’ambulancière a volontairement accéléré pour atteindre une vitesse maximale juste au moment de l’impact. La police est d’ailleurs convaincue que cette collision était volontaire et préméditée. Figurez-vous que cette femme, ce monstre, a réussi à s’échapper ! Deux témoins ont affirmé qu’elle était montée dans un autre véhicule après avoir pu s’extraire de l’ambulance. Elle s’était donnée toutes les chances de survie en protégeant l’habitacle du véhicule de secours avec des morceaux de matelas. Elle était attachée et son airbag s’est également déclenché au moment du choc. L’aménagement de l’ambulance prouve à lui seul que son geste était totalement prémédité. Cette malade a volé un véhicule de secours pour être prioritaire dans le trafic, et ainsi accélérer. Mais pourquoi avoir fait une chose pareille ? D’après la police, elle voulait éliminer des passagers du bus.

– Je trouve vraiment trop bizarre que cette femme ait pu en vouloir aux passagers d’un bus scolaire ! répondis-je à maman. Il n’y avait que des enfants ! Cela signifie qu’elle voulait éliminer des adolescents de 12 à 15 ans ?

– Comme votre maman vient de le dire, cette femme est une vraie malade. Il ne faut pas chercher à comprendre, conclut papa.

Ce que je venais d’apprendre me sidérait totalement. Mais je devais absolument trouver une explication convaincante à ma fuite. Alors je me mis à raconter aux parents que tout cela était beaucoup trop terrible pour nous, et que le matin, juste après l’accident, j’avais paniqué, raison pour laquelle j’étais rentré à la maison. Je leur précisai également que Gert m’avait vu et qu’elle avait demandé la trottinette de Julia afin que je puisse rentrer plus vite. Comme il n’y avait personne à la maison, j’ajoutai que nous nous étions rendus tous les deux chez tante Susanne afin de ne pas nous sentir seuls après cet accident traumatisant.

Maman insista pour que j’aille faire un contrôle médical, mais je refusai catégoriquement en lui assurant que je n’avais rien. Elle ne devait surtout pas voir les blessures de mes avant-bras. Toute cette histoire m’inquiétait et m’attristait terriblement. Ce que maman avait dit sur la folle furieuse me perturba particulièrement. Est-ce que cette femme aurait vraiment pu vouloir éliminer des passagers du bus scolaire ? Toujours est-il qu’une idée me vint à l’esprit. C’est pourquoi je tirai ma sœur sur le côté.

– Papa, maman. Désolé d’avoir fui ce matin, lançai-je. On ira à la police demain, c’est promis. Je raconterai tout ce que j’ai vu. On est très fatigués tous les deux, Gert et moi, on peut remonter un moment ?

– Oui, bien sûr les enfants. Remontez et reposez-vous un peu. Tous les élèves de l’école ont été renvoyés à la maison ce matin, après cette tragédie. Si vous voulez vous confier au psychologue scolaire ou à l’un ou l’une de vos profs, vous pouvez vous rendre à l’école.

– Oui, oui, m’man, merci, répondis-je. Mais ce ne sera pas nécessaire.

Et je m’empressai de tirer ma sœur encore plus fortement par le bras pour remonter à l’étage. Une fois arrivés au rez-de-chaussée, elle se libéra de mon étreinte, hurla et me donna une gifle.

– Non, mais tu rigoles ou quoi ? Tu veux voir dans quel état sont mes bras et dans quel état je vais mettre ce qui reste des tiens ? me lança-t-elle dans une colère noire.

– Ah oui, excuse-moi Gert. Mais je ne pouvais pas faire autrement. Viens, il faut être discret. J’ai une idée.

– Une idée à propos de quoi ? La meilleure idée qui pourrait tomber maintenant, ce serait de prendre un Voldrap et d’aller dormir. Je crois que ma tête va bientôt exploser.

– Gert, tu veux savoir quelle est mon idée, vraiment ? Tu jures de ne pas me prendre pour un dingue ?

– Tu me fais peur Ben…mais d’accord, répondit-elle avec hésitation. Je ne te prendrai pas pour un dingue, enfin…dis toujours et on verra.

– On peut encore sauver les douze passagers qui ont perdu la vie, et la conductrice aussi.

– Quoi ?? Mais t’es complètement din…malade ! Tu te rends compte de ce que tu dis ?

– Oui, je m’en rends parfaitement compte. Et toi, tu ne remarques pas que tu oublies un détail important sur les événements de ce matin ?

– Non, quoi ? Je t’en supplie fais vite Ben, parce que là je n’en peux plus. Tu te souviens quand même que j’ai failli mourir aujourd’hui ?

– Oui, je comprends. Alors, je peux très bien m’occuper seul de la suite, lui répondis-je tout en sachant qu’elle refuserait de ne pas participer à mon plan d’action. Va te reposer un peu et prends ton Voldrap. Tu vois, j’en ai aussi reçu. Voilà ma fiole. Mais moi, je me reposerai plus tard. Je n’ai pas le choix. Il y a des vies à sauver. Tu aurais été d’une aide précieuse, mais comme tu es fatiguée…je vais tâcher de m’en sortir seul.

– C’est bon, alors dis-moi, répondit-elle contrariée. Quel est ce détail du début de journée que j’aurais oublié ?

– Si je te dis : premier tiroir du vieux secrétaire de la cave ?

– Quoi ? me demanda-t-elle totalement perdue, avant de comprendre. Le journal de grand-père Charles qu’on a emballé vite fait et caché avant l’arrivée des flics fous et de tante Susanne ? Décidément, maintenant que j’y pense, je trouve bizarre tous ces fous qui nous tournent autour depuis ce matin. D’abord, c’était la fausse ambulancière et ensuite les faux policiers…

– Ils en veulent certainement à grand-père, interrompis-je Gertie. N’oublie pas ce qu’on a lu ce matin dans son journal. Il détient un objet particulier. On nous en a parlé sur la Légion du Temps aujourd’hui. On nous a raconté que chaque Légion possédait un objet aux propriétés extraordinaires. Et figure-toi que celui de la Légion du Temps se trouve chez nous !

– Tu parles de ce truc à remonter dans le temps ? Ce Tempalion ? Tempostion ?

– Temporion ! Et comme tu le sais déjà, il est chez nous. C’est la vieille horloge comtoise. Et si nous pouvons effectuer un retour dans le temps de quelques heures, alors nous avons une chance d’empêcher la collision et de sauver tous les passagers du bus ! Tu as compris maintenant ?

– C’est de la folie ! Mais…c’est une idée, en effet. Attends une minute. Je pense qu’il faut bien réfléchir avant de faire ça. Allons déjà chercher le journal de grand-père à la cave. Il a peut-être mis une sorte de mode d’emploi avec.

Je descendis seul chercher le journal alors que Gert en profita pour faire une micro-sieste de cinq minutes après avoir bu son Voldrap. La pauvre était littéralement épuisée. J’espérais qu’elle récupère un peu d’énergie pour la suite. Pendant ce temps, j’eus le plaisir de retrouver le journal, toujours enveloppé dans le même sac en papier que le matin, et toujours au même endroit. Ni tante Susanne, ni les intrus ne l’avaient trouvé. D’ailleurs, ce fut en pensant à notre tante que me revint à l’esprit la mission que grand-père nous avait confiée : mettre en sécurité les cinq documents secrets qu’il avait cachés chez nous. Il fallait s’occuper des autres documents plus tard. Je pris deux boissons dans la réserve afin de passer inaperçu au rez-de-chaussée. Maman me vit remonter et m’interpella d’un air encore bouleversé par les événements :

– Ben, tu fais quoi ?

– Oh, on a une petite soif, répondis-je avec un léger sourire en lui montrant les deux bouteilles.

Il fallait absolument que je cache mon enthousiasme. Les yeux et la mine sombre de maman me rappelaient la gravité de la situation. Elle ne pouvait pas deviner que j’allais entreprendre un retour dans le temps pour devenir le héros du jour et sauver tous mes « camarades ». J’avais de la peine à cacher ma joie, car je sentais que mon idée allait faire de moi le type le plus cool de l’école et peut-être même le plus cool de tout Lausanne ou de toute la Suisse. Non, pourquoi pas le type le plus cool de toute la Terre ? En réalité, je me trompais sur toute la ligne, comme d’habitude.

– Ben, qu’est-ce que c’est dans ce sac ? demanda Maman en désignant le sac qui contenait le journal de grand-père.

– Oh, ça ? C’est rien, répondis-je pitoyablement.

– Ben, ce sont encore des friandises achetées avec ton argent de poche ? Qu’est-ce qu’on t’a déjà dit bon sang ? Arrête de grignoter. Tu vas finir par te ruiner la santé. Non, mais j’en ai assez de voir mon enfant prendre du poids et devenir par la même occasion le souffre-douleur des autres ados.

– Mais Maman, la plupart de ceux qui se moquaient de moi sont morts, donc ils ne devraient plus trop m’embêter, répondis-je spontanément sans penser à l’effet que pouvaient produire ces paroles sur ma mère.

Je savais que je venais de dire une monstruosité. Le fait que les autres me harcelaient pour mes kilos en trop ne justifiait pas ce qui leur était arrivé ce matin-là. Et j’en avais parfaitement conscience. Et je savais aussi très bien que je m’apprêtais à faire tout ce qui était en mon pouvoir pour les sauver. Alors pourquoi répondre une ânerie pareille à Maman ? Certainement parce que je voulais la rassurer à tout prix et je ne savais plus comment m’y prendre après tous les événements de cette terrible journée.

– Ben, comment tu peux dire des choses pareilles ? me demanda-t-elle sur un ton horrifié.

– Je ne sais pas m’man. Je suis désolé, c’est stupide. Je crois que je n’arrive pas à réaliser qu’ils sont morts. J’entends encore Eliza Border me supplier de la sortir de là.

– Viens dans mes bras, mon chéri. Je sais que c’est une expérience traumatisante. Et il faudra beaucoup de temps pour essayer de t’en remettre.

– Oui, du temps, c’est ce qu’il nous faut, m’man, murmurai-je en la laissant m’enlacer pour la deuxième fois sur la même journée.

– Ben, je sais que ce n’est vraiment pas le moment, et ton père ne voulait pas que je vous en parle aujourd’hui. Mais je préfère que tu sois quand même au courant…

– Quoi ? Qu’est-ce qui se passe encore maman ?

– Ton grand-père Charles va très mal. Papa vient de partir auprès de lui à l’hôpital. Il a de plus en plus de difficultés à s’exprimer et son état s’est beaucoup aggravé ces dernières heures. C’est pourquoi grand-mère Pauline a préféré revenir et l’hospitaliser au CHUV[1]. Les médecins ne parviennent pas à expliquer pourquoi son état s’est aggravé si vite. Les cellules cancéreuses se sont multipliées à une vitesse folle. Et, si je t’en parle, c’est parce qu’il insiste pour vous voir, ta sœur et toi. Mais papa ne veut pas que vous le voyiez dans cet état.

– M’man, parvins-je à balbutier entre deux sanglots. Il faut qu’on aille le voir ! Emmène-nous tout de suite au CHUV. Je t’en supplie, même si papa ne veut pas.

Tante Susanne nous avait bien parlé le matin-même des effets de la Téléportation sur les personnes d’un certain âge. Mais je n’y pensais déjà plus. Il fallait qu’on voie grand-père pendant qu’il était encore en vie. On ne pouvait perdre une minute de plus. Le retour dans le temps se ferait plus tard. Maman était d’accord pour nous emmener, même contre l’avis de papa, car elle savait combien grand-père comptait pour ma sœur et moi. Ni une ni deux, je montai les escaliers et allai secouer Gert qui dormait encore alors que l’alarme de son téléphone sonnait à côté d’elle.

– Gertie ! Gertie !

– Mmmh ! Mais quoi ? Laisse-moi un peu dormir. Je n’ai pas envie de retourner dans le temps maintenant, marmonna-t-elle, encore à moitié endormie.

– Gert ! Il ne s’agit pas de ça ! Réveille-toi ! C’est grand-père Charles. Il va très mal. Maman va nous emmener à l’hôpital pour être auprès de lui. Il nous a réclamé. On n’a pas de temps à perdre.

Ma sœur se leva alors comme un ressort. Elle descendit à la cave pour chercher des vêtements propres afin de se changer. Par chance, nos parents n’avaient pas encore remarqué que nous étions bizarrement vêtus tous les deux. Les vêtements reçus sur nos Légions étaient heureusement très standards, mais il fallait faire en sorte de rester très discrets. Je pris également le temps de me rechanger, puis maman et moi attendîmes Gertie dans le garage. Ma sœur n’était jamais très pressée quand il s’agissait de s’habiller, indépendamment du contexte. Après dix minutes d’attente, on put enfin démarrer. Gertie était drôlement pâle à son arrivée dans le garage, ce qui me surprit. De plus, elle se rongeait furieusement les ongles, ce qu’elle ne faisait jamais en temps normal. Mais je préférais ne pas lui poser de questions, de peur d’éveiller des soupçons chez maman. J’avais emporté le journal de grand-père dans mon sac à dos que je serrais fort contre moi, comme un trésor inestimable. Sur toute la durée du court trajet menant à l’hôpital, nous ressentions, Gert et moi, le même stress intense. Grand-père était gravement malade et nous avions terriblement peur de ce qui pouvait lui arriver. De plus, nous espérions tous les deux qu’il serait encore capable de nous donner quelques informations sur les Légions, et surtout sur la manière d’effectuer un retour dans le temps avec le Temporion. Nous venions de faire connaissance avec un monde très étrange et grand-père Charles cachait sans doute encore de nombreux secrets qu’il n’aurait peut-être pas le temps de nous révéler.

En arrivant au carrefour où l’accident avait eu lieu, maman attira notre attention sur le fait qu’une partie de la route était encore fermée. De nombreux curieux, ainsi que des journalistes, étaient en train d’observer ou de filmer l’endroit. Les embouteillages me donnèrent le temps de repasser toutes les étapes de l’accident dans ma tête. Heureusement, les carcasses du bus et de l’ambulance avaient déjà été retirées. Ma sœur me tint amicalement l’épaule, sans doute pour me montrer son soutien. Elle avait bien compris ce qui me trottait dans la tête. Et maman aussi, lorsqu’elle coupa la radio qui parlait justement de l’accident. Ce geste ne servait pas à grand-chose au vu du nombre de journalistes agglutinés sur les lieux. Il fallait bien se rendre à l’évidence. Ce qui s’était passé ce matin-là était si grave, si dramatique, que les télévisions et les journaux allaient en parler jusqu’à l’autre bout du continent. Treize morts, dont douze enfants, passagers d’un bus scolaire percuté par une ambulance ! Ce n’était pas quelque chose qu’on voyait tous les jours, et heureusement !

Une fois arrivés à l’hôpital, nous dûmes traverser un vaste hall d’entrée et prendre un grand ascenseur. L’ambiance générale était triste et silencieuse. C’était probablement dû à la tragédie. À l’étage de grand-père, on croisa la mère de Georges Smith qui pleurait en tenant sa tête entre les mains, assise sur une chaise dans le couloir. Maman proposa de ne pas s’arrêter et d’avancer. Mais évidemment, et j’aurais dû m’en douter, la mère de Georges releva sa tête un instant au moment où nous passions à sa hauteur. Et elle m’interpella d’une manière sinistre :

– Alors, jeune homme, on est content d’avoir survécu et d’avoir laissé ses camarades mourir ?

– Jessica, s’il te plaît, le garçon n’y est pour rien, intervint son mari.

– Ah, pour rien, oui c’est vrai. C’est d’ailleurs parce qu’il n’a rien à se reprocher qu’il a très vite quitté les lieux de l’accident, sûrement, hein Sebastian ? lança-t-elle d’une voix menaçante et en larmes.

– Je te le répète, ce garçon n’y est pour rien, Jessica. Calme-toi.

J’étais complètement effrayé par la façon dont cette femme me parlait. Autant dire qu’elle aurait mille fois préféré que son fils ait survécu et que j’aie perdu la vie. Elle m’en voulait d’être vivant depuis qu’elle m’avait vu sortir du bus accidenté, le matin même. C’était affreux. Je n’avais jamais vécu une pareille situation et je me sentais coupable alors que je n’étais pas du tout responsable de ce qui s’était passé, enfin je l’espérais. Maman me poussa encore une fois dans le dos en direction du bout du couloir afin que j’ignore les paroles de la mère de Georges. Mais je fis demi-tour et je me dirigeai d’un pas décidé vers la femme qui avait déjà repris sa longue série de sanglots, la tête à nouveau entre les mains et dans les bras de son mari, qui tentait tant bien que mal de la consoler. Maman m’appela avec une insistance discrète, mais je poursuivais mon chemin vers la femme sans savoir ce que j’allais bien pouvoir lui dire. Son mari me regardait d’un air étonné.

– Madame Smith ? me risquai-je.

– Quoi ? gémit-elle en me regardant de ses yeux tout noirs d’une dégoulinade de maquillage.

– Je …je suis le seul à être sorti complètement indemne de l’accident. Je sais. Et si je suis parti, c’est parce que j’étais paniqué à l’idée d’être peut-être le seul survivant, comme si je n’en avais pas le droit. Je m’en veux d’avoir survécu, vous savez. Je ne vous l’ai pas dit ce matin, mais dans le bus, c’était le chaos total. Le choc avait été terrible, et je savais aussi que personne d’autre que moi n’avait mis sa ceinture. Ce qui est arrivé est affreux et je ne suis qu’un ado. J’ai espéré, après m’être enfui, que tous les autres s’en sortiraient. J’ai vraiment espéré de toutes mes forces, Madame.

Ayant à peine terminé de bredouiller ces quelques mots, je fondis en larmes, tout comme elle. J’étais profondément triste à ce moment-là, et il y avait quatre raisons à cette tristesse. D’un côté, je culpabilisais à l’idée d’avoir peut-être eu la possibilité de sauver quelqu’un et d’avoir lâchement quitté le bus, sans vraiment tenter quoi que ce soit. Je me sentais aussi mal pour une tout autre raison. Je me disais que c’était odieux de ma part d’avoir pu penser, même un court instant, qu’après la mort de certains de mes harceleurs, j’aurais enfin la paix. Et, je ne pouvais m’empêcher de me dire que j’étais probablement en partie responsable de cet accident. Et si c’était à moi qu’on en voulait ? Peut-être que quelqu’un avait intérêt à me supprimer ? D’après la police, la folle devait en vouloir à un ou plusieurs passagers du bus. Et grand-père avait également évoqué des dangers pour Gert et moi dans son journal. Il avait parlé de Corrompus. Peut-être que cette folle était une de ces Corrompus et qu’elle en voulait à nos vies. Finalement, j’étais tourmenté à l’idée de bientôt voir grand-père Charles dans un sale état et je craignais beaucoup cela. Madame Smith me surprit dans mes pensées en me prenant dans ses bras. Son geste fut pour moi à la fois extrêmement rassurant, mais aussi surprenant. Je me sentis immédiatement mieux.

– Mon garçon, me dit-elle. Je suis désolée. Excuse-moi. Je sais que Georges n’a pas toujours été très sympa avec toi. Et je l’ai souvent puni parce qu’il s’était permis certaines méchancetés. Mais ce n’était qu’un enfant et il n’avait pas un mauvais fond. À l’école, il souffrait à cause de ses difficultés scolaires et, tu sais, les moqueries, les bêtises… il faisait tout ça pour avoir des amis, pour être populaire et intégré. On est tous allés à l’école, et on sait tous que c’est très douloureux de subir la méchanceté des autres. Georges avait peur de cela, c’est tout. Mais si tu savais comme il nous manque, et si tu avais pu le connaître en dehors de l’école, tu l’aurais adoré.

– Oui, j’en suis sûr Madame, répondis-je sans conviction.

– Mais que fais-tu ici ?

– On va voir notre grand-père qui vient d’être hospitalisé.

– Je te laisse y aller alors, me répondit-elle d’un air abattu. Merci d’être venu vers moi Benjamin.

Je rejoignis maman et Gertie, légèrement apaisé après cette discussion avec la mère de Georges. Nous arrivions derrière la porte de la chambre de grand-père. Papa sortait au même moment avec grand-mère Pauline. Jamais ma sœur et moi n’avions vu notre père aussi triste. Il retenait ses larmes, mais ses yeux brillaient et ses lèvres tremblotaient.

– Alice, pourquoi tu les as amenés ? demanda-t-il avec un fond de colère dans la voix.

– Papa, nous sommes assez grands pour prendre ce genre de décisions, déclara Gert. Nous voulons voir grand-père, alors nous le verrons, que tu sois d’accord ou non. Et si tu n’es pas d’accord, et bien il faudra te battre avec nous !

Ma sœur ne manquait pas d’aplomb et papa avait déjà plusieurs fois fait face à son obstination. N’ayant apparemment même plus la force de lui répondre, il nous laissa passer sans rien dire. Grand-maman Pauline nous prit rapidement, l’un après l’autre, dans ses bras. Elle avait roulé depuis Porrentruy jusqu’à Lausanne pour ramener grand-père à l’hôpital suite à une troisième Téléportation de celui-ci en cette seule journée.

On entra seuls, Gert et moi, dans la chambre de grand-père. Il était allongé et dormait apparemment paisiblement. Il était par contre étrangement amaigri depuis le matin. Comment avait-il pu perdre autant de poids en une demi-journée ? Il portait un tube à oxygène sous le nez et son poignet droit était recouvert d’un bandage d’où sortaient deux perfusions.

– Grand-père ? se risqua Gert en chuchotant et en lui secouant légèrement le bras.

– Oh, répondit-il d’une toute petite voix éteinte. Mes deux petits. Alors, comme ça, vous êtes venus voir le mourant… il est dans un sale état, hein dis les petits… je suis navré…

– Grand-père, l’interrompit Gert. Pourquoi tu as fait toutes ces Téléportations ? Tante Susanne nous a dit combien c’était dangereux à ton âge. Ta maladie a évolué à cause de ça… Tu dois guérir, tu as intérêt, sinon je …

– Gert, Gert, Gert. Ma petite fille. Ton grand-père est vieux maintenant, et il a accompli tout ce qu’il devait accomplir. Vous deux, vous êtes très jeunes, et vous avez encore tout un tas de merveilleuses choses à réaliser. Je suppose que vous revenez tous les deux de vos Légions respectives. Qu’en avez-vous pensé ?

– C’est incroyable, génial, répondis-je. Il n’y a pas vraiment de mots pour décrire ça.

– Oui, tu as raison, Ben, c’est indescriptible, répondit-il en allant chercher son souffle au plus profond de ses poumons. Je dirais même…je dirais même qu’il n’y a rien de plus merveilleux que les Légions. Mais elles sont en danger, et si les Légions sont en danger, cela veut dire que la Terre l’est aussi. Avez-vous trouvé mes documents ? J’ai eu une visite de ma sœur et elle m’a dit que vous ne lui aviez rien donné ! Elle a ajouté que vous aviez eu une visite désagréable dans votre cave ce matin et qu’elle avait dû intervenir et vous envoyer sur vos Légions par le Couloir de la réserve pour vous protéger.

– On a seulement trouvé ton journal, déclarai-je. Je l’ai d’ailleurs dans mon sac.

Ma sœur eut une drôle de réaction à ce moment-là. Elle soupira d’inquiétude et prit une chaise pour s’asseoir comme si elle allait faire un malaise. Elle était encore une fois toute pâle, comme avant notre départ vers l’hôpital. Grand-père ne remarqua rien. Il poursuivit :

– Il va impérativement falloir mettre les cinq documents en sécurité. Si vous ne le faites pas, ils tomberont entre de mauvaises mains, et les conséquences seront catastrophiques ! Mettez…mettez ces documents au plus vite à l’abri, pour l’amour du ciel.

– Grand-père, on va utiliser le Temporion pour retourner dans le temps et sauver nos camarades de l’accident de bus, me risquai-je afin d’aller droit au but.

– Quoi ? Non, non. Vous avez l’interdiction de l’utiliser, paniqua grand-père. Et de quels camarades parlez-vous ? Les enfants de l’accident sont tous sains et saufs…Votre père me l’a dit. Votre grand-mère aussi.

Je jetai un rapide regard à ma sœur pour avoir son approbation, car papa n’avait pas raconté à grand-père l’issue tragique de l’accident. Et au vu de son état, j’avais peur de le tuer rien qu’en lui disant la vérité. Gert me renvoya un regard favorable et résigné. Et au même moment, grand-mère Pauline entra dans la pièce. Je l’ignorai, furieux qu’elle ait caché ce qui s’était passé à grand-père. Et je poursuivis :

– Grand-père, je suis vraiment très triste de t’avouer ça, mais papa et grand-mère ne t’ont pas du tout dit la vérité. En réalité, sur les trente-huit passagers du bus de ce matin, douze d’entre eux ont perdu la vie, et la conductrice aussi. Les autres sont hospitalisés dans la région. Je suis le seul à en être sorti indemne.

– Comment ? Tous ces gamins …tous ces gamins sont morts ? Nonnnn…gémit-il. Ce n’est pas possible. Vous me racontez des histoires…Il fallait …Il fallait éviter ça à tout prix…oh non…

Le rythme cardiaque de grand-père commença à s’emballer et à retentir de plus en plus vite. Grand-mère se précipita sur lui, avant de me jeter un regard glacial pour, sans doute, me faire comprendre que j’étais responsable de ce qui arrivait.

– Ben ! Qu’est-ce qui te passe par la tête ? Pourquoi lui avoir raconté cela ? hurla-t-elle.

– Il a le droit de connaître la vérité ! s’énerva Gertie. Vous lui avez menti papa et toi, en lui racontant que tout le monde était sain et sauf après l’accident de ce matin ! Mais ce n’est pas vrai et grand-père a le droit de savoir.

– D’accord, d’accord Gert, tu as raison, répondit grand-mère apparemment abasourdie par le tempérament de ma sœur. Oui, il a le droit de connaître la vérité. Je suis d’accord avec toi. Charles ?

– Pauline, tu te rends compte, tous ces gamins …

– Oui, je sais, je sais, c’est absolument terrible, mais ce n’est pas en t’énervant de la sorte que tu pourras faire quoi que ce soit pour changer ça, alors calme-toi, s’il te plaît. C’est tellement angoissant d’entendre ton cœur s’emballer pareillement. Tu sais mon chéri que tu détiens quelque chose qui pourrait peut-être changer tout ça, non ?

Gert et moi échangions un regard de stupéfaction. Grand-mère pensait-elle aussi au Temporion ? Avait-elle eu la même idée que nous au sujet d’un retour dans le passé ? Nous n’eûmes même pas le temps de l’interroger. Elle prit les devants et commença, alors que grand-père semblait s’être à nouveau assoupi :

– Les enfants, quand votre grand-père ne sera plus là, d’autres personnes de la famille seront auprès de vous, pour vous guider dans vos choix liés aux Légions. J’ai entendu ce que vous disiez à votre grand-père tout à l’heure. Vous avez pensé à un retour dans le temps pour sauver vos camarades. Le Temporion a été très rarement utilisé. Moi-même, de mon vivant, je n’ai jamais assisté à l’une de ses utilisations. Son usage est extrêmement dangereux. Et votre grand-père est bien trop malade pour vous guider dans son exploration. Pourtant, sur toutes les personnes de la famille, il est le seul à savoir comment l’utiliser et la méthode doit rester entièrement secrète. Je vais lui demander de vous la révéler maintenant, et j’espère que vous en ferez bon usage. Surtout, soyez toujours raisonnables et discrets. La moindre information qui s’échapperait pourrait provoquer des catastrophes en chaîne.

À ces paroles si solennelles de grand-mère, nous ne pouvions qu’acquiescer. Le temps pressait. Grand-père faiblissait, et il ne fallait surtout pas qu’il emporte le secret du Temporion avec lui. Les vies de treize personnes dépendaient de cet instant. Gertie et moi, nous n’osions plus dire un mot. Cette fois, ce furent nos propres cœurs qui s’emballèrent d’un coup.

– Charles, reprit grand-mère d’une voix implorante. Charles, s’il te plaît, réveille-toi un instant. Les enfants ont besoin de ton aide. S’il te plaît…

Grand-père fut alors pris d’une longue quinte de toux avant de répondre encore plus faiblement qu’avant :

– Pauline, je sens que ma fin approche. Je ne peux plus tarder, et je n’aurais pu rêver mieux que de finir ma vie auprès de vous trois. Pauline, tu as été mon passé et mon présent. Ben et Gert, vous êtes mon avenir. Regardez le temps qu’il fait dehors. Autant dire que c’est un temps épouvantable et les météorologistes en perdent leur latin[2]. Le ciel est déchaîné depuis plusieurs jours. Des inondations ont lieu partout et un arbre s’est même abattu sur votre maison ce matin les enfants. Tous ces événements sont liés au probable retour d’Osniak Leprems.

– Quoi ? Mais Charles, comment peux-tu raconter cela devant les enfants ? s’énerva grand-mère qui posa sa main sur le front de grand-père, comme pour s’assurer qu’il n’ait pas de fièvre. Osniak ne peut pas revenir au pouvoir, ni même revenir d’aucune façon puisque je te rappelle qu’il est enfermé dans la prison la plus sécurisée du monde, et qu’il y est enfermé depuis 1962 jusqu’à la fin de sa vie. Il est en train de croupir dans sa cellule et cela n’a rien à voir avec la météo. Je t’en prie, ne dis pas de bêtises ! Et reste calme s’il te plaît.

Grand-père fut alors à nouveau pris d’une quinte de toux, encore plus longue que la précédente. Et nous n’en savions pas plus sur l’utilisation du Temporion. Puis, il enchaîna :

– De nombreuses personnes…tu le sais bien Pauline…de nombreuses personnes préparent pourtant son grand retour…le retour d’Osniak. Ma chérie, tu te souviens de tout ce qui s’est passé en 1962 ? Et tu dois te rappeler du temps qu’il faisait sur Terre avant les événements terribles de cette année-là, non ?

– Oui, oui je me souviens, répondit grand-mère en baissant la tête. Mais maintenant, il s’agit de permettre aux enfants de sauver leurs camarades si c’est encore possible. Pour le reste, nous ne pouvons rien faire.

Gert et moi écoutions tous les deux cette discussion en tâchant de ne pas en perdre une miette, même si nous n’y comprenions pas grand-chose.

– Pauline, reprit grand-père tout en faisant des pauses de plus en plus longues entre chaque mot, si les informations que je vais vous donner sur le Temporion tombaient entre de mauvaises mains, ou si un sbire[3] d’Osniak Leprems trouvait les documents conservés chez Louis et Alice, cela pourrait être le signe d’un déclin total de l’Équilibre. Heureusement, personne ne connaît l’apparence du Temporion en dehors de nous quatre et des Grands Maîtres du Temps. Oh…je…

Grand-Père avait de plus en plus de difficultés à articuler. Sa voix faiblissait et il manquait de souffle. Nous étions tous les trois terrifiés par son état, mais en même temps, nous étions également obligés de penser au Temporion. Il fallait absolument que Grand-Père nous explique comment l’utiliser, sinon les douze enfants décédés et la conductrice du bus étaient perdus. Il fallait agir très vite, il n’y avait plus une minute à perdre. Je pris conscience à cet instant que grand-mère était également une Légionnaire !

– Charles, il faut que tu expliques aux enfants comment utiliser le Temporion. Dis-leur ce qu’ils doivent faire, je t’en prie, implora grand-mère.

Grand-père nous regarda alors longuement, l’un après l’autre, avec des larmes au bord des yeux. Puis, il prit une très grande inspiration et commença :

– Prenez un petit miroir et placez-le sous le Temporion. Alors…alors…vous verrez un petit volet de bois…faites-le coulisser vers la droite…ensuite…vous découvrirez trois autres petits volets. Ils se trouvent en-dessous du premier. Regardez dans le miroir et tirez chaque petit volet.  Vous verrez apparaître une partie des trois roulettes indiquant jours, mois, années.

Grand-Père avait courageusement enchaîné cette première partie d’explications. Il partit cette fois dans une quinte si terrible qu’elle nous fit craindre qu’il ne s’étouffe. Sa gorge et sa langue étaient terriblement sèches, mais un panneau au-dessus de son lit indiquait qu’il ne fallait plus lui donner à boire. Grand-mère nous expliqua qu’il y avait trop de risque que le liquide ne fasse fausse route en étant mal avalé. Elle prit alors un brumisateur posé sur la table de nuit, et lui vaporisa un peu d’eau dans le fond de la gorge. Grand-père cessa de tousser et enchaîna péniblement :

– Il faut…il faut faire glisser vos doigts sur les roulettes de bois jusqu’à voir apparaître dans votre petit miroir l’année, le mois et le jour choisis. Attention ! Dans votre cas, vous remonterez dans le temps à la même date que celle qui sera affichée…puisque… puisque nous sommes toujours le 16 mai. Et le Temporion suit parfaitement le déroulement des jours, tant qu’on n’y touche pas. Pour réactiver ses capacités d’ultratemporalité, il vous faudra faire un tour entier avec chaque roulette pour revenir au 16 mai 2022. Ensuite, ouvrez la cage de l’horloge et concentrez-vous sur le cadran. Faites reculer les …les aiguilles …enfin …poussez l’aiguille des minutes dans le sens inverse jusqu’au moment…jusqu’à l’heure…un peu avant. Attention ! Il n’y pas deux versions de vous, il n’y en a qu’une seule. Alors, pour vous souvenir de votre mission…vous…vous devez mettre dans la cage de l’horloge une partie de vous-même…même une toute petite …une toute petite partie…qui …qui contient votre ADN[4]. Ça peut être un ongle, une dent de lait, une mèche de cheveux…comme ça …comme ça …une fois dans le passé, vous serez les seuls…oui vous serez les seuls à vous souvenir. Très dangereux de faire ce retour dans le temps. Certaines choses pourraient se passer autrement que prévu. Concentrez-vous sur votre mission : empêcher la collision. Après, il faudra revivre…il faudra revivre toute la journée. À cause de votre intervention, c’est le monde entier qui revivra la même journée…mais vous serez les seuls dans tout l’univers à le …à le savoir. Les seuls. Alors, si quelque chose de dramatique devait arriver à cause de ce retour dans le temps, cela sera un poids éternel sur votre conscience. Soyez prudents mes petits…soyez prudents. Vous êtes exceptionnels et vous aurez un grand rôle à jouer dans la suite. Mais vous êtes si jeunes, je suis désolé, moi aussi j’étais jeune…quand …quand …ah oui…ah oui n’oubliez pas. Une fois la cage fermée, gardez un contact ferme avec le Temporion…un contact très ferme. Mes petits, ma Pauline…

– Mon chéri, merci infiniment, balbutia notre grand-maman qui avait l’air à bout de nerfs. Je vais chercher Louis ?

– Non, non. Je veux lui épargner ça. On a toujours voulu l’épargner non ?

– Oui, tu as raison, sanglota-t-elle. Mais, est-ce qu’on ne devrait pas aussi faire de même avec nos petits-enfants ?

– Ils …ils sont tellement courageux. Gert a survécu à son arrivée sur Foudre… tu …tu te rends compte ? Ma petite chérie…ma brave petite chérie…et Ben …et Ben qui s’apprête à risquer sa vie pour sauver celle des autres…je suis si fier de vous …si fier, et si désolé de vous exposer à tout ça…

– Oh, grand-père ! Si on utilise le Temporion, on te sauvera ! s’écria soudainement Gert qui ne comprenait pas grand-chose aux voyages dans le temps.

– Non, Gertie, on ne le sauvera pas, car nous serons les deux seuls à avoir conscience de ce qui se passera, intervins-je. Grand-père va recommencer cette journée comme si c’était la première fois qu’il la vivait. Il ne saura donc rien de la discussion que nous avons en ce moment. C’est ça…personne n’aura conscience du retour dans le temps en dehors de nous deux. Tu comprends ? Pour tous les autres, ce sera comme si le 16 mai se déroulait pour la première, la seule et l’unique fois. Mais nous deux, nous serons les seuls à savoir qu’il y aura eu deux versions du 16 mai 2022.

– Oui, oui, c’est bien ça. Je …Pauline …prends …prends soin d’eux. Aide-les…je vous aime…vous êtes…, articula péniblement grand-père avant de s’éteindre.

– Non ! Non ! grand-père ! Je t’en supplie grand-père ! On a encore besoin de toi ! hurla ma sœur en le serrant dans ses bras.

Le cœur de notre grand-père Charles cessa de battre à 17h15 ce lundi 16 mai 2022. Papa avait entendu les cris de Gert et il avait accouru dans la chambre.

– Papa ! Papa ! s’écria-t-il d’une manière spectaculaire pour nous qui ne l’avions jamais vu aussi mal. Papa, non ! Maman, pourquoi tu ne m’as pas prévenu ? Et les enfants ? Pourquoi tu ne les as pas éloignés ? Je ne voulais pas qu’ils le voient …qu’ils le voient mourir. Non !

– Louis, intervint grand-mère. Ce sont eux qui ont souhaité rester. Tu as des enfants très courageux, mon garçon. Tu peux en être fier.

Les minutes qui suivirent furent des minutes d’étreintes et de larmes. Maman nous rejoignit un peu plus tard. Gert et moi étions tellement attristés par le décès de grand-père, qu’on en oublia carrément le retour dans le temps.

[1] Centre hospitalier universitaire vaudois
[2] Ils n’y trouvent aucune explication.
[3] Personne qui se met au service d’une autre pour effectuer un sale travail.
[4] Acide Désoxyribo-Nucléique

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