Créé le: 02.08.2026
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Les douze Légions (1) : TEMPS – Chapitre 8 : Le Temporion
À leur découverte, on pense simplement qu’il s’agit de passages vers 12 écosystèmes différents, finalement assez semblables à ceux que l’on trouve ici-bas. Pourtant, tout changement de décor implique un déplacement. Et tout déplacement demande du temps...
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Chapitre 8 : le Temporion
Ce fut grand-mère qui nous rappela notre mission en début de soirée. Nous étions rentrés à la maison. Nos parents lui avaient proposé de dormir chez nous. Pour ma part, j’étais encore étrangement perturbé par le nom de l’individu, apparemment très dangereux, dont grand-père nous avait parlé juste avant de mourir : Osniak Leprems. Je sentais qu’il ne fallait absolument pas oublier ce nom.
Nous étions installés autour de la petite table de la cuisine et maman avait fait de la tisane pour nous tous. Nous étions totalement abattus. Même notre chienne Lola avait l’air attristée. Papa avait rempli sa gamelle, mais notre jeune labrador ne prit même pas le temps de la renifler.
Soudain, vers 18h45, grand-mère prétexta une fatigue intense pour quitter la table et rejoindre la chambre d’amis, où elle devait dormir. De toute manière, aucun de nous n’avait d’appétit. On en profita alors, Gert et moi, pour sortir de table et aller rejoindre grand-mère Pauline dans sa chambre. Mais nous n’eûmes même pas le temps de frapper à sa porte qu’elle nous ouvrit et nous fit entrer. Elle semblait paniquée.
– Les enfants, il n’y a plus de temps à perdre, car les minutes et les heures défilent bien trop vite ! Plus elles avancent, plus vous risquez de rencontrer des complications liées aux changements que le temps pourrait provoquer lors de son recul.
– Mais pourquoi on ne peut pas attendre encore un peu ? sanglotai-je. Je ne m’en sens pas la force. Je pense trop à grand-père…
– Mes enfants, il faut vous ressaisir. Votre grand-père a sacrifié sa vie pour vous et pour votre avenir. Votre idée de retour dans le temps, ainsi que votre besoin de sauver ces treize personnes, et d’éviter une hospitalisation aux vingt-cinq autres, tout cela prouve à quel point vous lui ressemblez. De là où il est, il veille sur nous et nous n’avons pas le droit de le décevoir. Vous comprenez ?
– Oui, mais comment on fait ? questionna Gertie. Papa et maman sont dans la cuisine, et donc pas très loin de la salle à manger et du salon où se trouve le Temporion ! C’est trop risqué !
– On ne peut laisser s’écouler plus de temps ! Vous vous rendez compte, dans quelques heures nous serons le 17 mai. Le Temps 0 est l’heure exacte où vous entrerez en contact avec le Temporion et où le monde reculera du nombre d’heures nécessaire jusqu’au moment qui précède de peu l’accident. La collision a eu lieu à 8h10 d’après ce qu’on m’a dit. Alors, il vous faudra revenir à peine deux ou trois minutes avant, à 8h07, environ. Mais attention, le Temporion permet un retour dans le temps, à ne pas confondre avec un voyage dans le temps ! Vous me suivez ?
– Non…soupira Gertie.
– Oh, grand-père vous l’avait pourtant très bien expliqué. Ce qui reculera, ce ne sera pas vous, mais le temps. Et le temps s’écoule de manière universelle. Il englobe tout. Vous vous apprêtez donc à faire revivre au monde entier la journée du 16 mai !
– Mais grand-mère, l’interrompit Gert. Ça veut dire qu’on devra repasser par toutes les épreuves de la journée ? Y compris le Couloir et l’arrivée sur nos Légions ?
– Exactement.
– Et nous on le saura, parce qu’on aura déposé dans le Temporion un ongle ou un cheveu qui contient notre ADN, mais personne d’autre n’en aura conscience ? ajouta ma sœur. Donc, si j’ai bien compris, celui qui a énormément angoissé pour un examen ou un test qui avait lieu aujourd’hui, devra repasser son test ?
– C’est juste. Sauf qu’il ne s’en rendra absolument pas compte. Il sera convaincu de passer son test pour la toute première fois. Et cela concerne le monde entier. Ce sera comme si tout ce qui s’est passé entre le moment 0 et le moment T s’était effacé et qu’il fallait tout recommencer. Vous me comprenez maintenant quand je vous dis qu’il ne faut pas trop attendre ? Plus le Temps 0 sera une heure tardive et éloignée du Temps T que vous cherchez à atteindre, plus il y a de risques pour que les événements se déroulent différemment. Votre mission sera donc de tout faire pour éviter l’accident et de poursuivre ensuite la journée de la façon la plus proche de celle qui vient de se dérouler. Vous devrez donc avoir le courage de retrouver tante Susanne pour repasser par le Couloir et entrer sur vos Légions comme si c’était la toute première fois. Vous devrez être très prudents et ne surtout pas jouer les voyants extralucides qui connaissent la suite de la journée. Sinon, on saura que quelque chose d’étrange s’est passé. Sur vos Légions, comportez-vous exactement comme la première fois. Je vous rappelle que vous vous souviendrez à vie des deux versions de cette journée et vous serez les seuls.
– Mais, et toi grand-mère ? demanda encore ma sœur.
– Moi, je vais la revivre comme les autres sans me souvenir que je l’ai déjà vécue. Ce qui est terrible, c’est qu’il faudra repasser une fois encore par le décès de votre grand-père. Mais heureusement pour moi, je ne saurai rien de la première version du 16 mai.
– Quand nous nous retrouverons à l’hôpital, pourrons-nous vous informer grand-père et toi au sujet du voyage…euh …du retour dans le temps ? la questionna Gertie.
– Je suppose que oui.
– Mais grand-mère, comment tu sais tout ça, je veux dire, sur la Légion du Temps ? lui demandai-je.
– Mon petit Ben, tout simplement parce que je suis un Maître du Temps. Et toi aussi, tu en deviendras un, le moment venu. Tu comprendras sans doute assez vite la dangerosité de l’utilisation du Temporion. Il ne faudra donc plus jamais en faire usage, même si parfois cela peut être très tentant. Je ne connais pas tout à son sujet et heureusement que grand-père a juste eu le temps de vous expliquer comment il fonctionne. Sinon, il nous serait impossible d’entreprendre quoi que ce soit. Promettez-moi de le mettre en lieu sûr avec les cinq documents de grand-père, le plus vite possible, après votre retour au temps 0.
– Mais excuse-moi grand-mère, tu veux dire qu’après tout ça, il nous faudra déplacer le Temporion ? l’interrogea Gertie. On devra le transmettre à tante Susanne ? Mais, c’est impossible ! Pour les parents, il s’agit de l’horloge du salon. Et je ne vois pas comment ils pourraient ne pas remarquer sa disparition ?
– Adressez-vous à votre tante pour toutes ces questions-là, l’interrompit grand-mère avec impatience. Elle ne manque pas d’idées, et elle trouvera bien une solution. Maintenant, il est temps. Je vais descendre et m’occuper de vos parents afin de faire diversion. Vous êtes au clair avec ce que vous devez faire ?
– Oui, grand-mère, nous répondîmes en chœur.
– Très bien, alors allons-y.
Grand-mère descendit dans la cuisine, tandis que Gert et moi attendions le moment idéal en haut de l’escalier. Nous étions tous les deux tétanisés à l’idée de provoquer un retour dans le temps pour l’humanité toute entière. Cela semblait tellement surréaliste que, pendant un court instant, je me mis à douter de la véracité de toute cette aventure. Mon cœur battait au point de presque rompre ma poitrine. Je n’osais trop réfléchir à la suite. J’allais me retrouver tantôt dans le bus qui devait être percuté par une ambulance lancée à une allure folle. Gert me sortit de mes sombres pensées en me rappelant que nous avions besoin d’une petite partie de nous, pour avoir pleine conscience de notre retour, et aussi de notre mission. Elle passa rapidement à la salle de bains et en revint avec une mèche de cheveux.
– Et toi, me murmura-t-elle, que vas-tu utiliser ?
– Bah, je ne sais pas, j’ai des ongles trop courts. Et j’ai trop la flemme d’aller à la salle de bains. Je commence d’avoir des longs poils dans le nez. Je peux peut-être en arracher un …
Et je me mis à essayer. Gert ne put s’empêcher d’éclater de rire, ce qui n’était pas du tout adapté à la situation. Heureusement, elle se ressaisit très vite.
– T’es stupide ou quoi de me faire rire maintenant ? Et sors tes doigts de ces trous de nez. Tu me dégoûtes. J’espère que papa et maman ne m’ont pas entendue…Le moment est mal choisi pour s’amuser !
– D’accord. C’est bon, je vais me couper une mèche, ce sera mieux.
Je rejoignis ma sœur deux minutes plus tard, avec ma mèche de cheveux ainsi qu’un petit miroir, dérobé dans la salle de bains.
Quant à grand-mère, elle était dans la cuisine avec nos parents et elle s’était installée de façon à ce qu’ils tournent tous les deux le dos au salon. Elle était en train de leur raconter tous ses souvenirs avec grand-père, et papa avait refait du thé. C’était le moment ou jamais !
On descendit discrètement l’escalier et on parvint à atteindre assez facilement la grande horloge comtoise, sans éveiller de soupçons du côté de la cuisine. Je me mis alors discrètement à genoux, et je glissai le petit miroir sous l’horloge. Je le penchai un peu tout en cherchant le fameux volet coulissant dont grand-père avait parlé. Après quelques secondes de recherche, je finis par le trouver. Gertie jeta aussi un œil dans le miroir et elle fit glisser le volet. En-dessous, trois petits volets supplémentaires apparurent, comme grand-père nous l’avait expliqué. À nouveau, ma sœur les poussa l’un après l’autre sur le côté, tandis que je tenais le miroir. Nous entendions toujours nos parents et grand-mère discuter dans la cuisine. Parfait. Ils n’avaient même pas remarqué notre présence dans le salon. Jusque-là, tout se déroulait pour le mieux. Les trois petites roulettes sur lesquelles figuraient le jour, le mois et l’année venaient d’apparaître. Dans le miroir, nous pouvions très bien observer la date du jour : 16 mai 2022, comme grand-père l’avait prédit. Elle apparaissait dans le bon sens, ce qui signifie que, si nous avions regardé sous l’horloge sans le miroir, nous n’aurions pu déchiffrer la date qui nous serait apparue à l’envers. On commença donc à faire tourner les trois petites roulettes, jusqu’à ce que chacune d’elles ait fait un tour complet et soit revenue à sa position initiale, comme grand-père l’avait demandé. Puis, après une dernière vérification dans le miroir, on referma successivement chacun des petits volets. On fit de même pour le plus grand, celui qui devait recouvrir les autres. Ouf ! Personne ne semblait nous avoir remarqués, et grand-mère se donnait à fond pour avoir toute l’attention de nos parents. On se releva, et je voulus ouvrir la cage du cadran, comme prévu, afin de régler l’heure exacte du temps T, soit 8h07, selon les conseils de grand-mère. Mais la petite porte vitrée résistait. On s’était si peu intéressés à cette horloge que les différentes pièces avaient dû finir par rouiller. Elle était d’ailleurs très poussiéreuse. La petite porte émit un grincement qui attira évidemment l’attention de papa.
– Mais qu’est-ce que vous faites avec cette horloge les enfants ? nous interrogea-t-il alors qu’il venait de surgir dans notre dos.
– Ah …euh rien du tout ! répondis-je tétanisé.
– On a juste envie de savoir comment elle marche papa, c’est tout, lança spontanément ma sœur. Grand-père l’adorait.
– Oui, tu as raison ma chérie, admit papa. C’est très intéressant la mesure du temps. Et finalement, c’est fou, mais cette horloge me semble magnifique aujourd’hui. Pourtant, je n’étais pas très content quand vos grands-parents nous l’avaient imposée. Je vais vous expliquer comment ça marche. Après tout, votre grand-père était un très grand horloger…
– oh non, papa c’est bon, on est fatigués, répondis-je, agacé et impatient. Et il nous avait déjà tout expliqué, tu sais. On avait juste envie de voir de plus près, c’est tout. On va aller se coucher maintenant.
– Bon, comme vous voulez les enfants. Alors, bonne nuit. Essayez de dormir un peu malgré cette horrible journée.
– Oui, papa, on va essayer, répondis-je.
Gert fit des signes désespérés à grand-mère une fois que papa et maman eurent le dos tourné. Il était impossible d’envisager quoi que ce soit avec l’horloge tant que les parents étaient dans la cuisine.
– Alors, vous n’allez pas vous coucher ? Gertie ? Ben ? insista encore papa, qui ne voulait décidément pas nous lâcher.
– Si, si. On y va tout de suite, répondit Gertie d’un ton agacé. On est tellement épuisés…
– Les enfants, ça vous dérange si je sors un peu vos parents dehors pour prendre l’air ? demanda alors grand-mère qui ne savait décidément plus comment nous aider.
– Oh non, maman, tu as vu le temps qu’il fait dehors ? lui répondit papa. Cela fait bientôt une semaine qu’il n’arrête pas de pleuvoir.
– Mais ça nous fera du bien, insista notre chère grand-maman. On n’a qu’à s’habiller chaudement et on n’ira pas trop loin. On boira un petit café dans le bistrot d’en face. Allez, venez tous les deux. Habillez-vous. Ça nous changera un peu les idées.
– Je ne veux pas laisser les enfants seuls, répondit papa. Leur grand-père vient de nous quitter et ils viennent aussi de perdre douze camarades. Quelle horrible journée décidément…quelle horrible journée.
– Papa, on n’est plus des bébés, le rassura Gertie. Ça va aller, je te le promets. Allez boire votre café sans vous faire de soucis pour nous. On va de toute façon aller dormir.
– Bon, d’accord, répondit-il finalement avant de se lever pour aller chercher une veste et un parapluie.
Maman en fit autant et, avant qu’ils ne sortent tous les trois affronter la tempête, grand-mère se détourna pour nous faire un clin d’œil. Cette fois, c’était à nous de jouer. Pour ma part, je me sentais écrasé par le poids de la mission qui pesait sur nos épaules. Après tout, nous n’étions que deux ados de douze et quatorze ans, et toute cette histoire nous dépassait totalement. Et si tout ratait ? En plus, nous n’avions vraiment pas gagné de temps en attendant que papa et maman soient enfin éloignés.
– Bon, on ne peut de toute façon pas abandonner maintenant, me lançai-je. Gert, tu te souviens de la mission ? À tout prix éviter l’accident de ce matin et pour le reste, faire en sorte que tout se passe comme aujourd’hui. Il vaut mieux ne pas trop réfléchir. Alors, c’est parti.
– D’accord. Ouvrons complètement la vitre qui se trouve devant le cadran et réglons l’heure.
– Temps 0 : 19h56. Et on recule jusqu’à 8h07, le Temps T, c’est bien ça ?
– Oui, c’est ce que grand-mère a conseillé.
– Je tremble, je ne vais pas y arriver.
– Laisse-moi faire Ben. C’est toi qui as déjà la plus grosse part de travail là-dedans. Je te rappelle que dans un instant tu seras dans le bus des victimes. D’ailleurs, je te supplie de faire attention à toi s’il te plaît.
Gert me serra un bref instant dans ses bras, puis elle se mit à faire reculer l’aiguille des minutes jusqu’à 8h07. La deuxième porte – celle qui s’ouvrait sur la cage du pendule – s’ouvrit facilement. Les mèches de cheveux étaient prêtes, dans nos poches. On les déposa délicatement sur le petit plateau intérieur, puis on referma la cage. Grand-père avait bien précisé qu’on devait rester en contact avec l’horloge. Alors Gert plaqua ses mains sur la paroi droite de l’horloge et je fis de même de l’autre côté. Ce fut la panique totale. Ma sœur disparut en une fraction de seconde. Il faisait noir et je ne pouvais plus reprendre mon souffle.
J’eus à peine le temps de me voir mourir étouffé que je me retrouvai assis au fond du bus. Je portais ma ceinture de sécurité. Les élèves avaient exactement le même emplacement que le matin, et nous nous apprêtions à traverser le Pont Chauderon. Au bout, c’était la collision qui nous attendait. Je devais absolument empêcher cela. Le bus s’engageait déjà sur le pont. Les autres riaient de moi, car apparemment, d’après leurs propos, j’avais dû faire des bruits bizarres l’instant d’avant, sans doute au moment précis de mon retour.
– Eh, Ben le gros porc, tu te prends pour une baleine maintenant ? éclata Georges Smith. Le mec, il fait de l’apnée dans le bus. Non, mais je te jure, toi, faut vraiment aller te suicider un de ces quatre.
Pendant un instant, heureusement très court, l’envie me prit de tout laisser tomber et de ne pas bouger de ma place. Je me disais que j’allais être incapable de faire quoi que ce soit et j’étais collé à mon siège par la terreur de la collision à venir. À ce moment-là, les élèves, évidemment sans ceinture de sécurité, ne faisaient que rire aux éclats en me fixant. Leur attitude me donnait encore plus envie de renoncer à agir. Le bus s’approchait du carrefour au bout du pont et le feu était vert. La sirène de l’ambulance parvint à mes oreilles. De plus en plus intense. J’étais tétanisé par ce son. C’était le moment où jamais, et je pris conscience à cet instant de l’effet que pouvait avoir mon intervention. J’avais la possibilité de changer le cours des événements. Pour une fois dans ma vie, peut-être la seule, je pouvais montrer ma valeur. Je décidai alors de détacher ma ceinture. Mais impossible, elle était bloquée ! On arrivait au carrefour ! La sirène devenait assourdissante ! Je devais absolument interpeller la conductrice.
– Au secours ! hurlai-je comme un hystérique, n’ayant trouvé de meilleure idée. Madame ! Je suis coincé ! Arrêtez ce bus tout de suite ! Je dois vomir ! Au secours ! Je vous en supplie !
Les autres passagers du bus hurlaient de rire, évidemment, en me voyant me débattre avec ma ceinture comme un forcené. Mais à cet instant, j’avais une mission à remplir et je ne faisais même plus attention à eux.
– Du calme, mon garçon, me cria la conductrice de sa place au-devant du bus. Je ne peux pas m’arrêter ici.
– Si, vous devez ! Je vous en supplie !
Et au même moment, l’attache de ma ceinture céda enfin. Je courus comme je n’avais jamais couru auparavant, jusqu’à l’avant du bus, évidemment au péril de ma vie, puisque d’une seconde à l’autre, la collision devait avoir lieu. On était au carrefour ! Je me mis à tambouriner à la porte avant du bus pour qu’on me laisse sortir. C’était le seul moyen que j’avais trouvé pour arrêter le véhicule. La conductrice, me regardant comme si je sortais d’un asile psychiatrique, n’eut d’autre choix que de s’arrêter et de me laisser sortir. Je me mis alors devant le bus et je fis semblant d’avoir la nausée et des envies de vomir. Je savais que cette fois, je me ridiculisais comme jamais. J’étais en train de faire de moi la risée de l’école pour au moins les trois années à venir.
Si une médaille d’Idiot du Collège avait existé, je pense que je l’aurais largement gagnée. Mais je n’avais pas trouvé d’autre idée que cette fausse nausée pour stopper le bus juste avant qu’il ne soit engagé dans le carrefour. Les élèves hurlaient de rire. Le trafic était bloqué. La conductrice n’osa pas me faire de remarques, même si elle se posait sans doute tout un tas de questions. Elle avait l’air sidérée par mon comportement. L’avant du bus était déjà à peine engagé dans le carrefour, à la sortie du pont. J’avais envie de hurler ma joie ! Pas de collision ! Tout le monde était sauvé. Mais il valait mieux immobiliser le bus encore un moment. Étonnamment, la sirène de l’ambulance s’était interrompue. Nous n’entendions plus que les plaintes des conducteurs mécontents d’être à l’arrêt. Je surveillais d’un œil les alentours pour voir si j’apercevais quand même l’ambulance. Tandis que je poursuivais ma comédie, les élèves du bus se tordaient toujours de rire et certains étaient même sortis pour mieux m’observer, sans tenir compte des propos alarmés de la conductrice qui ne savait comment faire remonter ses passagers dans le bus.
Mais chose étonnante, pour la première fois de ma vie, je me fichais complètement de leurs moqueries. Ils pouvaient rire autant qu’ils le voulaient, c’était comme si je dépassais totalement leurs insultes. Je savais enfin ce que je valais. Je venais de sauver tous les passagers et la conductrice. Évidemment, aucun d’eux n’en avait conscience. Certains me filmaient avec leur smartphone et s’apprêtaient sans doute à déposer leurs vidéos grotesques sur le net, mais ils pouvaient le faire. Cela ne me posait plus aucun problème. Mon acte héroïque était tout ce qui comptait. Aucune de leurs attaques ne pouvait plus me toucher. J’étais totalement libéré de leur oppression ! À tel point que je m’amusais presque de la situation en exagérant mon petit jeu que je faisais durer. C’était pour moi un moment de liberté intense. Gert ne devait d’ailleurs plus trop tarder, comme elle avait pris le bus suivant. Encore fallait-il qu’elle trouve un moyen de me rejoindre. Je regardais discrètement en direction du parc de la Légende pour voir si j’apercevais grand-père. Mais il n’y était pas encore.
Je remarquai par contre, du même côté de la route, sur le trottoir, un homme qui parlait au téléphone et qui se serrait nerveusement les cheveux en même temps, comme quelqu’un qui venait d’être terriblement contrarié. Il regardait avec insistance en direction du bus pendant qu’il parlait. Et soudain, elle apparut enfin. L’ambulance ! Sirène et gyrophare éteints ! Au volant : une femme vêtue en ambulancière. Un air encore plus contrarié que celui de l’homme du trottoir. Je relevai un peu la tête pour mieux observer cette conductrice. Elle roulait tout à fait normalement et n’avait même pas brûlé le feu rouge. Je pus remarquer qu’elle aussi était au téléphone. Elle venait, comme la dernière fois, de l’avenue Tivoli et poursuivait sa route tout droit sur l’Avenue Jules Gonin. Je devinais que son plan avait échoué. Et je compris assez vite que l’homme d’en face était au téléphone avec elle, lorsqu’elle ralentit à sa hauteur et qu’il monta sans hésitation dans le véhicule, juste après avoir raccroché. Sans doute lui avait-il indiqué l’état de la situation. C’était probablement lui qui devait l’informer et lui dire à quel moment accélérer. Elle avait dû ralentir et arrêter sirène et gyrophare après avoir été prévenue de notre arrêt inopiné.
Ces deux personnes s’étaient organisées de façon à ouvrir un chemin pour l’ambulance et ceci dans le but de foncer dans un bus scolaire ! J’en tremblais de terreur. J’eus tout de même le temps de distinguer les traits du visage de la femme au volant. Elle devait avoir une soixantaine d’années. Ses cheveux blonds étaient rassemblés et formaient un chignon. Elle semblait extrêmement contrariée par la tournure des événements.
Après le départ des deux cinglés, grand-père apparut enfin derrière son arbre. Mais cette fois, j’avais conscience que je ne pouvais pas le rejoindre aussi facilement que dans la première version du 16 mai. J’étais piégé par les regards de mes camarades et des autres usagers de la route, bloqués par le bus. Un automobiliste, n’en pouvant plus d’attendre, sortit de sa voiture et vint carrément me tirer par la veste jusque sur le trottoir pour libérer la route. Je me laissai faire. Notre conductrice dut menacer les élèves pour les faire remonter. Au vu de l’énervement des autres usagers de la route, tous les passagers du bus reprirent leur place et le véhicule était prêt à repartir en direction de l’école, avec quelques minutes de retard. J’avais réussi. Je n’en revenais toujours pas. La catastrophe avait pu être évitée à quelques secondes près. Juste avant de remonter dans le bus, un élève que je ne connaissais même pas, me lança :
– Hé, tas de vomi, je te dis pas ce que tu vas ramasser à l’école ! À ta place, je n’y reviendrais jamais ! Trop la honte !
– Oh, c’est super gentil de t’inquiéter pour moi, lui répondis-je joyeusement.
Je m’étonnais moi-même de ma répartie, sachant que je m’étais jusque-là toujours laissé faire sans rien rétorquer quand on m’agressait. Mais je n’avais même pas eu besoin de réfléchir à la réponse que j’allais donner à ce garçon. C’était comme si la confiance que j’avais gagnée en l’espace de quelques secondes avait suffi à le faire taire.
Il n’avait pas l’air de comprendre. Moi, je ne pus m’empêcher de rire. Le bus partit enfin et je restai sur le trottoir, après avoir récupéré mon sac et expliqué à la conductrice qu’il valait mieux que je rentre à pied à la maison pour soigner ma gastro. La police n’avait même pas eu besoin d’intervenir et la circulation avait repris normalement sans aucune collision. J’aperçus soudainement ma sœur de l’autre côté du pont. Elle courait comme une dingue à ma rencontre. Lorsqu’elle arriva enfin à ma hauteur, elle était si essoufflée, qu’il lui fallut plus de deux minutes pour enfin articuler quelque chose.
– Ben, tu as réussi, tu te rends compte ? balbutia-t-elle, les larmes au bord des yeux. J’ai eu si peur ! Je ne sais pas ce que tu as fait, mais ça a ralenti le trafic. J’ai décidé de sortir du bus à l’arrêt précédent et j’ai couru jusqu’ici le plus vite possible. T’es incroyable ! Mais comment tu as fait ? Tu as vu grand-père ? Où il est ? Tu te rends compte qu’on va le revoir alors que hier soir, enfin plutôt « aujourd’hui soir », il était mort…j’en reviens pas… c’est trop bizarre. Et tu as pu voir l’ambulance ? Est-ce que tu l’as vue passer ?
– Du calme, du calme. Gertie, on aura le temps de discuter de tout ça tout à l’heure, dans le Couloir. Je répondrai à toutes tes questions. Mais tu te rappelles ? On doit faire en sorte que la journée se déroule de la manière la plus semblable à sa première version, en veillant à ne surtout pas provoquer d’autres changements. Alors, viens, allons rejoindre grand-père pour commencer.
Nous nous rendîmes dans le parc de la Légende pour retrouver grand-père. Il avait l’air épuisé. Il était assis au pied de l’arbre. En nous voyant, il fut très surpris. Il avait les traits tirés et il était très faible et très pâle. Cela ne changeait pas de la première version. Gert ne put s’empêcher de lui sauter au cou et de le serrer au point que je fus obligé d’intervenir pour desserrer son étreinte. J’en profitai pour lancer un regard foudroyant à ma sœur et apparemment, elle comprit le message. On ne devait surtout pas dire à grand-père qu’il allait bientôt mourir.
– Bonjour les enfants. Que s’est-il passé ici ?
– Euh, je ne sais pas trop, répondis-je. Je me suis senti mal dans le bus et il fallait absolument que je sorte, c’est tout. Mais ça va mieux maintenant. Et toi, grand-père, que fais-tu ici, alors que tu devrais être à Porrentruy ?
Il était très important de nous montrer tout aussi étonnés que dans la première version de cette journée. L’objectif étant de ne rien changer au reste des événements jusqu’à notre arrivée au temps 0. Grand-père me répondit :
– Oh, je suis venu vérifier quelque chose, voir si vous aviez besoin de mon aide, c’est tout. Je crois que c’est une chance que tu te sois senti mal dans ce bus, mon garçon.
– Une chance ? demandai-je en prenant soin de paraître étonné. Mais pourquoi ?
– Je dois vous avouer une chose. Un ami m’a confié que vous seriez en danger sur la route de l’école. J’étais très inquiet, c’est pourquoi j’ai appelé chez vous ce matin. Et quand votre maman m’a raconté ce qui était arrivé à votre véranda, je n’ai rien pu faire d’autre que de venir au plus vite. Ben, je pense sincèrement que si tu n’avais pas été malade dans le bus, un accident terrible aurait pu se produire. J’essaie de venir dès que je sens un danger planer sur vous.
– Mais, c’est pas logique grand-père, lança Gert. Tu vas nous dire que tu fais souvent l’aller-retour Porrentruy-Lausanne, juste comme ça, pour veiller sur nous ? C’est quand même quatre heures de route aller-retour !
– Oh, j’ai un moyen assez rapide de faire cet aller-retour. Ce n’est pas un problème.
– Oui, mais un moyen qui te ruineras la santé et qui va te faire mourir ! ne put s’empêcher d’hurler ma sœur, malgré les coups que je lui donnais dans le bras.
– Comment ça ? Qu’est-ce que tu sais sur la façon dont je me déplace ?
– Euh, mais rien grand-père, se ressaisit-elle. C’est juste que tu as l’air très fatigué, alors je pense que tu devrais limiter les voyages. On peut aussi venir plus souvent à Porrentruy, tu sais ?
– Mais grand-père, comment un ami à toi a-t-il pu savoir qu’on était en danger ? tentai-je pour changer de sujet.
– Ça, je ne peux pas encore vous en parler, mes petits, mais ça viendra. Je ne peux vous dire qu’une chose. La tempête de ce matin s’est un peu calmée, mais ce n’est qu’une courte accalmie. D’autres tempêtes, de plus en plus violentes, vont arriver et de nombreuses personnes aux mauvaises intentions risquent de vous tourner autour prochainement. Je ne peux pas encore vous expliquer pourquoi. Vous devez faire attention à vous, c’est tout. Et j’ai besoin de votre aide pour mettre certains de mes documents en sécurité. Les signes de ce matin indiquent qu’il vaudrait mieux le faire le plus vite possible. Vous en trouverez cinq dans votre cave. Confiez-les à ma sœur, votre tante Susanne. Elle saura quoi en faire.
– Chez nous ? demandai-je en paraissant surpris, afin de n’éveiller aucun soupçon.
– Oui, parfaitement. Et il faut au plus vite les mettre en sécurité. Votre tante Susanne est au courant et vous pourrez tout emmener chez elle. Faites-le vite ! Elle vous expliquera la suite.
– Mais quel genre de documents grand-père ? l’interrogea Gert.
– Des documents secrets. Je ne peux vous en dire plus. Impossible pour moi de les nommer ici. Il y en a cinq. Et il y a aussi un objet particulier dans votre salon. Il s’agit de votre horloge comtoise, qu’il faudra aussi veiller à mettre en sécurité au plus vite. Fouillez bien votre cave et ne perdez pas de temps. J’espère que vous vous souvenez de ce que je vous ai appris : suivez toujours votre instinct. C’est peut-être l’avenir de l’humanité qui est en jeu mes enfants. Vous allez découvrir prochainement tout un tas de choses un peu compliquées mes petits. Alors soyez courageux. Oh, si vous saviez à quel point vous êtes exceptionnels !
Et avec chacune de ses grandes mains, il nous prit une joue et la serra. Heureusement, il ne semblait pas du tout se douter de notre retour dans le temps.
– On s’occupe des documents au plus vite grand-père, ne t’inquiète plus pour ça, lui dit ma sœur. On t’aime !
Et on enlaça encore une fois grand-père avant notre départ vers la maison. Gert me fit vite remarquer que Julia n’était pas là pour me prêter sa trottinette. Mais avec notre aventure du Couloir et tout ce que nous avions récemment vécu, je me sentais presque pousser des ailes. Je lui répondis donc de ne pas s’inquiéter, et que j’allais courir, comme elle. Mais je ne pus m’empêcher de lui confier ce qui me tourmentait :
– Est-ce que tu crois que tante Susanne sera là, comme la dernière fois ? Parce que si elle ne vient pas, on ne pourra pas accéder au Couloir. Il faut quelqu’un pour ouvrir et fermer la trappe derrière nous. C’est elle qui a les clés. Et les faux policiers ? Tout à l’heure, je crois que j’ai vu la femme qui était responsable de l’accident, et il y avait un homme aussi avec elle. Cela ne va sûrement pas te surprendre, mais figure-toi que lorsque je suis parvenu à provoquer l’arrêt de notre bus, et bien l’ambulancière a stoppé net la sirène et le gyrophare de son véhicule. Puis, elle s’est arrêtée du côté du parc pour prendre l’homme qui l’attendait sur le trottoir. C’est sûrement elle qui a dû envoyer ces faux policiers chez nous pour qu’ils accèdent aux documents secrets de grand-père avant nous. Maintenant, il s’agit de savoir si elle les a également envoyés dans la version sans accident.
– Alors ça je ne sais pas, mais tante Susanne sera là, je peux te l’assurer ! Souviens-toi de ce qu’elle nous a dit dans la première version de ce jour. Grand-père a utilisé la Téléportation pour venir nous surveiller depuis le parc de la Légende, mais aussi une deuxième fois pour la prévenir du danger qu’on courait. Il vient sans doute de se téléporter chez elle, juste après notre départ. Ce qui me surprend, c’est que grand-père n’est pas très précis sur le genre de documents à chercher. On sait qu’il y a son journal, mais pour le reste ? On n’a pas la moindre indication. Et si des faux policiers débarquent chez nous et que tante Susanne, pour une raison ou une autre, est en retard, et bien, on est morts. On ne fera pas le poids face à eux.
– Je sais, je sais…mais justement Gertie, je crois que je viens de comprendre quelque chose… La femme ambulancière et l’homme de l’accident, les faux policiers, toutes ces personnes en ont après nous. Je me demande même si elles ne cherchent pas à nous supprimer tous les deux. Grand-père a parlé d’une menace qui planait sur nous. Il doit avoir un ami capable de voir l’avenir ou quelque chose du genre, sinon, comment aurait-il su qu’un accident devait avoir lieu ce matin, à cet endroit précis ?
Nous marchions le plus vite possible vers la maison tout en parlant.
– Ben ! Alors si c’est le cas, on ne peut pas aller à la maison. Ils vont débarquer et nous tuer tous les deux ! Et ensuite, ils vont ramasser les documents de grand-père ! Ils en veulent à notre vie !
– Impossible ! Il est 8h30. Tante Susanne sera à temps chez nous ! Gertie, je viens de te le dire : j’ai vu l’ambulance tout à l’heure, et je sais que grand-père l’a également vue. Il a dû comprendre ce qui se passait, et il va nous envoyer tante Susanne, j’en suis certain.
– Mais va savoir, peut-être qu’avec les changements qu’on vient de provoquer, elle ne pourra pas arriver à la même heure, et donc, ils nous tueront avant qu’elle ne soit chez nous !
– Gert ! On n’a pas le choix ! Tu te souviens ? En dehors du changement qu’on a apporté au passé, on doit tout faire comme dans la première version du 16 mai. Sinon, on risque de provoquer un effet domino dangereux. Un événement modifié peut provoquer un autre changement qui en provoque un autre et ainsi de suite. Grand-père nous a aussi rappelé de suivre notre instinct. Avant, je n’aurais pas vraiment pu expliquer ce que ça signifiait, mais maintenant, je crois que je comprends. C’est comme dans le bus, tout à l’heure, je n’avais même pas pris le temps de réfléchir à la façon dont j’éviterais l’accident. Je me suis retrouvé directement face aux événements, et là, je crois que j’ai suivi mon intuition. Grand-père doit savoir que nous pouvons tous les deux nous fier à notre instinct. Je pense qu’il connaît nos qualités bien mieux que nous. Il nous fait totalement confiance. Et le plus important, c’est de ne pas trahir cette confiance, surtout qu’on sait maintenant ce que sont les Légions.
– Tu as sûrement raison. D’accord. Alors, dépêchons-nous.
Après quelques minutes de course, je fus surpris moi-même par mes capacités. Je réussis à atteindre la maison en courant sans jamais m’arrêter, alors qu’à la dernière course organisée par l’école, il avait fallu m’amener à l’infirmerie après les quatre-cents premiers mètres. Je sentais un élan de confiance vertigineux monter en moi.
Une fois à la maison, nous descendîmes tout de suite à la cave. Le journal de grand-père était au bon endroit, dans le mur, derrière la machine à laver. Gert le sortit et me suggéra de chercher d’autres documents pendant qu’elle se chargeait de l’emballer dans le même sac en papier que la dernière fois. Je fis semblant de chercher, mais en réalité, la suite des événements me stressait déjà trop pour réellement entamer une exploration sérieuse de la cave. Je rappelai d’ailleurs encore une fois à Gertie, pendant qu’elle refermait le trou à l’arrière de la machine, qu’on ne devait surtout rien changer à la première version de ce jour. Nous n’étions donc pas censés trouver plus de documents que la première fois. Ma sœur acquiesça, puis cacha le journal dans le tiroir du vieux secrétaire, même si ce n’était pas la meilleure cachette, et qu’elle avait été totalement improvisée dans le premier 16 mai. Nous n’avions plus qu’à attendre que la suite se passe. Mais, à notre grand étonnement, cette fois, ce ne furent pas les faux policiers qui entrèrent en premier dans notre cave, mais tante Susanne, apparemment toute paniquée.
– Les enfants ! Vous allez bien ? Vous n’avez rien ?
– On n’a rien, t’inquiète pas Tata, lui répondis-je. Mais qu’est-ce qui aurait pu nous arriver ? Tu as l’air tellement inquiète. Et qu’est-ce que tu fais là ?
– Je vais être très brève les enfants. Votre grand-père a débarqué chez moi pour m’annoncer que vous couriez un grand danger. Il est l’heure pour vous de faire connaissance avec vos Légions. Je n’ai pas le temps de vous expliquer ce que c’est. Vous les découvrirez par vous-mêmes. Tout ce que je peux vous dire, c’est que vous comprendrez très vite à quel point vous êtes précieux. Et c’est pour cette raison que votre vie peut être en danger à tout moment. Quelques individus ont apparemment compris que vous aviez un grand rôle à jouer dans le maintien d’un certain équilibre sur Terre. Vous ne devez sans doute pas comprendre la moitié de ce que je vous raconte…
– Mais Tatie, tu es en train de nous dire que quelqu’un nous en veut et cherche à nous tuer ?
– On le suppose oui. D’ailleurs ce matin, je ne devrais pas vous dire ça, mais je crois que vous avez échappé au pire. Un ami à votre grand-père et moi, doté d’une grande clairvoyance, nous a prévenus tous les deux au sujet d’un accident qui devait avoir lieu en face du parc de la Légende. Votre grand-père a pris beaucoup de risques pour venir à vous et il a utilisé la Téléportation pour atteindre le lieu où devait avoir lieu l’accident le plus vite possible. Vous n’imaginez pas à quel point il doit être soulagé de vous savoir en vie et en bonne santé. Allez, il ne faut pas traîner ici. Je vais vous montrer le chemin vers vos Légions.
Paniqué, je ne pus m’empêcher de vouloir lui donner le journal de grand-père avant qu’elle ne nous mène vers la réserve et vers le Couloir. Je ne savais pas si c’était une bonne décision de ma part, étant donné la possible venue des faux policiers. Et je ne pouvais savoir si Tante Susanne s’attendait vraiment à leur arrivée. Une seule question de ma part aurait suffi à éveiller ses soupçons quant à la répétition de cette journée. Je me dirigeai donc vers le vieux secrétaire afin de me saisir du sac en papier contenant le journal, sans trop réfléchir aux conséquences. Après tout, le retour dans le temps m’interdisait le moindre changement supplémentaire par rapport à la première version du 16 mai. Mais à nouveau, je sentais que mon instinct m’obligeait presque à donner le journal à notre tante. Et le signe de tête de Gert semblait me montrer qu’elle était tout à fait d’accord.
– Grand-père nous a dit que ceci serait plus à l’abri chez toi, lui dis-je en lui tendant le sac.
– Je ne pourrai garder ce genre de documents chez moi très longtemps, s’exclama-t-elle après l’avoir sorti du cabas. Je vais devoir l’amener dans un endroit plus sûr. Mais malheureusement, il ne reste plus beaucoup d’endroits sûrs, que ce soit ici ou sur les Légions.
Toujours pas de faux policiers. Il valait donc mieux rester silencieux à leur sujet. Tante Susanne emporta le journal et nous conduisit dans la réserve. Une fois à l’intérieur, ma sœur ne put s’empêcher de prendre les devants et d’aller retirer les packs d’eau et de soda qui se trouvaient au pied de l’étagère.
– Tu sais déjà où se trouve le Couloir ? demanda Tante Susanne, surprise par le geste de Gert.
– Euh, non pas du tout, essaya de se reprendre ma sœur, consciente de sa bêtise. Non, vraiment pas. Je ne sais même pas ce qu’est un Couloir. Je me suis juste dit que nous aurions peut-être besoin d’un petit coca et d’un peu d’eau pour le voyage, voilà tout.
– Ce ne sera pas nécessaire, lui répondit notre Tante, tandis qu’elle soulevait déjà la trappe. Faites bien attention à vous et ne revenez surtout jamais en arrière, même quand la situation semblera désespérée. Il vous faudra beaucoup de courage et de patience pour atteindre vos deux Légions. Mais je sais que vous possédez ces deux qualités. N’oubliez surtout pas le principal : Gert, tu es destinée à la Légion Foudroyante. Ben, pour toi, ce sera la Légion du Temps. Je sais que vous avez sans doute tout un tas de questions à me poser. Mais je ne peux vous dire qu’une chose : les Légions sont à la fois très proches et très éloignées de la Terre. Il est temps d’y aller. Vous y êtes très attendus. Bon voyage les enfants !
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