06.08.2017 6327 0 Les codes secrets

« Où sont les hommes ? reprit enfin le petit prince. On est un peu seul dans le désert… » Antoine de Saint Exupéry
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Les codes secrets

Scène 1 – L’écran est noir. L’image d’un homme jeune apparaît en fondu. Elle est cadrée en plan rapproché qui laisse voir les épaules. La lumière est douce et quoiqu’en couleurs, ces dernières sont atténuées, presque de nuance sépia. Le visage est immobile et le regard dirigé vers un point devant, un peu en bas sur la gauche. Il est serein dans son attente, avec un début de sourire délicat et un peu énigmatique flottant sur ses lèvres. Tous ses traits sont lisses et sans expression particulière.

La question est posée, impersonnelle, par une voix masculine hors image : « Pourquoi ? »

Le sourire s’étire un peu, comme pour s’excuser. Alexandre n’aime pas parler de lui.

— Hmmm… C’était comme une mécanique avec un mouvement perpétuel. Depuis mon enfance, toutes les tentatives de l’arrêter n’ont abouti à aucun résultat. Le premier réflexe ordinaire est d’essayer de nous adapter pour produire un comportement approprié. Pour moi, cela a duré plus de 30 ans. A force de multiplier des essais contrefaits et maladroits, on fait fuir. C’est la logique du vide. Je n’ai pas trouvé d’autre mot pour qualifier cet état. Toutes les expérimentations et tous les efforts ne m’amenaient qu’au vide que je causais. Petit à petit j’ai commencé à éliminer tout ce qui m’amenait vers une réaction d’incompréhension, parfois de moqueries ou de dédain. On devient silencieux. Le vide augmente.

Alexandre se tait. Il a deux petites rides froncées entre les sourcils, seul signe extérieur de contrariété.

— Je me souviens que le mot qui revenait sans cesse dans ma tête était « encombrant ». Alors on se restreint. On ne peut plus répondre parce qu’il n’y a plus personne. Petit à petit les ressources

s’épuisent. Et puis on ne veut pas demander de nous aider. On ne sait pas que demander. Alors on économise. C’est logique. S’il n’y a plus d’argent qui arrive, on limite ce qui sort. Le chauffage, l’électricité, le téléphone. Et comme ça ne suffit pas, on limite la nourriture. Chaque jour passé n’est plus qu’un jour de plus. Quand le vide envahit tout, il devient logique de s’arrêter car tout ce qui a été tenté est incorrect.

Fondu au noir.

Scène 2 – L’image d’Alexandre réapparaît progressivement. La position est la même. On sent pourtant que la prise de vue n’a pas été enchaînée immédiatement. Mais le regard d’Alexandre fixe toujours le même point en bas à gauche.

— J’avais bien identifié que la source de tous mes problèmes tenait dans mon ignorance de ces codes sociaux de la communication. Mais je n’avais aucun moyen de connaître les règles qui organisent ces codes qui me restaient incompréhensibles et secrets. Le médecin qui m’a suivi à ce moment m’a demandé de voir un spécialiste. Mon oncle Géo m’a accompagné. Ensemble nous avons rencontré le médecin-psychiatre Karl Mertens. Il m’a posé quelques questions, 14 je crois. Puis il nous a demandé de nous rendre au centre de Cery. Là j’ai fait des tests complets durant 4 séances. J’ai reçu mon diagnostic 428 jours plus tard. A ce moment-là, après 32 ans d’ignorance sur la principale énigme qui était de savoir qui j’étais, les choses ont commencé à s’éclaircir. Pour la première fois, on a pu penser que vouloir ressembler à une personne qu’on n’est pas, n’était pas une bonne façon de dépenser sa vie.

Ma véritable naissance, mon anniversaire, c’est ce jour-là.

Fondu au noir

Scène 3 – L’image apparaît brusquement au spectateur, sans transition douce. Le plan montre la scène extérieure animée d’un marché. Les couleurs sont vives et paraissent criardes. En même temps, le son de la foule en mouvement envahit tout l’espace, presque agressif. Le contraste avec les images d’intérieur qui précédaient est frappant et laisse le spectateur surpris par cette agitation soudaine et bruyante. On entend une rumeur incessante de voix enchevêtrées et inintelligibles. Parfois, selon la proximité des passants, des bribes de paroles deviennent accessibles. La caméra opère un zoom sur une silhouette qui marche le regard baissé en évitant les badauds qui se présentent devant. On reconnaît Alexandre à ses cheveux roux et à ses yeux fixés sur le sol. Ses mains sont posées sur un appareil de photos muni d’un objectif puissant.

Le plan change. L’image présente une paire de baskets qui marchent sur le sol gris. Autour apparaissent et disparaissent du champ des chaussures qui habillent des pieds de femmes et d’hommes. On comprend que c’est la vue d’Alexandre qui est présentée. La caméra suit sur l’asphalte, les mouvements d’évitement qu’il opère dès qu’un face à face potentiel entre dans le champ de vision. Le fond sonore est simultanément modifié et l’on ne perçoit plus le brouhaha qu’en arrière-plan, très lointain, comme absorbé par un buvard. Au premier plan, on entend maintenant très distinctement des fragments de conversations qui passent au gré des chaussures brièvement rencontrées.

L’angle de vue se relève comme pour permettre de se repérer et se focalise sur le présentoir d’une maraîchère situé plus loin sur l’avant. Les baskets d’Alexandre réapparaissent et la marche reprend son cours sinueux. Devant l’étal, le regard de la caméra se relève à nouveau et balaie la profusion de fruits et légumes disposés en pyramides. Une voix féminine avec un fort accent du sud retentit :

— Bonjour Monsieur Alex. Alors c’est le jour des courses ?

La voix d’Alexandre répond :

— Oui, oui, bonjour…

La caméra ne se relève pas à la rencontre du visage de Madame Cardeal. Alexandre cherche à voir derrière elle comme pour retrouver quelque chose.

Sans la regarder ouvertement, il s’adresse à son interlocutrice :

— Je ferai, hmm, mes courses tout à l’heure, d’accord ?

— Venez vous asseoir, Alex, votre coin est prêt, dit Mariana Cardeal avec un grand sourire.

— Mmh, ouiii, merci.

L’image s’est fixée sur un petit tabouret reculé du comptoir. Puis elle s’agite en tous sens avec des bruits de frottement, et quand le plan redevient immobile, on comprend que la caméra a été fixée sur un support. Le plan opère un zoom vers une petite place sur laquelle deux bancs publics se font face. On entend plusieurs crachotements qui précèdent un changement dans le fond sonore. Il retransmet maintenant, la conversation des deux personnes assises sur un des bancs.

Fondu au noir

Scène 4 – Une jeune femme apparaît peu à peu sur l’écran. L’environnement est le même que celui des premières scènes avec une lumière douce et un fond sombre. L’attention du spectateur est canalisée sur le sujet qui apparaît dans une lumière plus vive. Un texte en jaune, au fond à droite, annonce : Prof. Livia Gianelli.

« La cécité sociale se caractérise par l’absence de compréhension des liens existant entre l’état intérieur d’une personne et son comportement. Les neurotypiques sont en permanence, sous l’influence d’une interaction continue entre intelligence, émotions, désirs et connaissances. La construction mentale d’Alexandre fait que la perception aux plans affectifs et cognitifs de cette interaction est pour lui impossible. Son rapport à autrui devient dès lors non spontané, incertain et anxieux. Il n’a plus, pour échapper à l’angoisse provoquée par l’incompréhension croissante, que les moyens d’intellectualiser ces situations. Il va donc avoir un besoin impérieux de pouvoir catégoriser les personnes pour pouvoir mettre en place un mode d’emploi qui sera reproduit en fonction de la catégorie reconnue. En résumé, dans une situation donnée, le comportement d’une personne neurotypique sera influencé par une quantité de facteurs « parasites » qui ne pourront pas être compris par une personne ne fonctionnant que sur des principes objectifs et logiques. Les ateliers d’habileté sociale proposent à leurs participants de décoder ces comportements en classifiant les observations sur des critères objectifs pour les rendre accessibles et cohérentes. »

Fondu au noir

Scène 5 – Le buste d’Alexandre revient progressivement à l’image, dans la même posture que déjà vu. L’ambiance lumineuse est revenue à une tonalité plus tamisée.

— A mon avis, les groupes d’habiletés sociales ne servent qu’à former des comédiens de la vie sociale. Ce comportement dénature la personne et produit à l’intention des autres une image artificielle et décalée. A ce moment, la personne n’est plus elle-même et joue à montrer ce qu’on lui a appris. On ne demanderait jamais à un neurotypique d’en faire autant ! Faire semblant a été ma vie pendant 30 ans. Et jamais ce comportement n’a amélioré ma compréhension des autres ni celle des autres pour ce que je suis. Les scènes que nous travaillons et reproduisons dans ces ateliers ne correspondent pas à ce que je perçois. Ou du moins, elles sont sans lien avec la complexité de la vie réelle. Elles sont trop incomplètes et le nombre d’informations jouées est trop limité pour être utile. Pire, elles prêtent parfois à confusion et mon interprétation s’en retrouve faussée. Mes réponses à ces situations en deviennent incorrectes et je sens chez mon interlocuteur que le malaise habituel arrive. Je sais alors que je suis à côté de la plaque. C’est ce qu’ils disent tous.

Fondu au noir

Scène 6 – Alexandre

— J’avais besoin d’outils pour organiser mon analyse et présenter le système de classement qui en résultait. Pour les deux, j’ai reçu l’aide de mon oncle Géo. Tout le monde l’appelle Géo Trouvetout. Je n’aime pas les surnoms. Je ne comprends pas le besoin de changer ce qui est établi.

Mais pour lui, c’est devenu son nom. Il s’appelle Georges Guilloux. C’est un électronicien qui connaît aussi tous les outils informatiques.

Alexandre fait une pause et son visage s’éclaire d’un franc sourire qui illumine ses traits pour la première fois.

— Sa maison est un laboratoire technologique et avec lui on a pu développer ce qui était nécessaire. Pour l’acquisition des vidéos, j’avais mon appareil de photos qui me sert de caméra. Mais les enregistrements sonores ne pouvaient pas être exploités. Tous les dialogues étaient noyés dans le bruit général. C’est Géo qui a trouvé le moyen technique de connecter un micro directionnel à ma caméra et je peux régler la prise de son sur un sujet filmé à distance. J’ai alors pu commencer ma recherche et ma collection de tableaux. Au début, je filmais tout et n’importe quoi. J’avais beaucoup de scènes qui n’étaient pas utilisables. J’ai aussi constaté que les personnes n’aiment pas être filmées. Un jour, un homme a mis sa main sur mon objectif en me bousculant. J’ai eu peur. Heureusement, Madame Cardeal est intervenue et m’a proposé d’utiliser une place plus discrète.

Fondu au noir

Scène 7 – Une femme d’âge mûr et opulente apparaît sur l’image dans le même cadre. Les couleurs vives de son vêtement contrastent avec la scène précédente. Au fond à droite, le texte jaune annonce : « Madame Mariana Cardeal ». D’une voix sonore, elle explique :

« Quand j’ai vu Alexandre se faire malmener par cet homme, mon sang n’a fait qu’un tour. En vitesse, je suis sortie de derrière mes légumes et j’ai attrapé le bonhomme pour lui dire ma façon de penser. Après, j’ai demandé à Alexandre s’il voulait venir faire ses films dans mon stand. Depuis une année, nous avons notre petit rendez-vous chaque semaine. C’est un échange. Lui vient acheter sa réserve hebdomadaire et moi je lui prête un tabouret à l’arrière. Je l’aime bien. Il est différent, mais je l’aime bien. Maintenant on se connaît assez pour ne plus avoir à tout expliquer. Je sais qu’il collectionne des images du marché pour les classer et les trier. Je crois que cela l’aide vraiment. Dans mon pays, quand j’étais enfant, les personnes comme Alexandre faisaient partie de mon village. Tout le monde les connaissait et savaient leur parler pour se faire comprendre. Ici, c’est comme s’ils devaient être cachés. »

Coupure au noir

Scène 8 – L’image représente un écran d’ordinateur. En voix off, on entend Alexandre qui commente la projection.

— Alors voilà ma banque de données.

Le curseur de la souris se déplace sur les informations qu’il détaille :

— Ici on trouve la liste des scènes classées selon un des critères choisis. Cela peut-être un critère verbal, un critère non verbal, un critère de cohérence ou de non cohérence entre les deux premiers et beaucoup d’autres. Ici, et le curseur se déplace, un champ de recherche qui peut combiner plusieurs critères. Je peux entrer par exemple « Colère, impatience, agressivité geste brusque ».

En cliquant sur OK, le programme me propose une série de scènes correspondant aux critères entrés. Si je double-clique sur la première, je trouve ceci.

L’écran montre maintenant le contenu d’une page qui contient la miniature d’une vidéo, la liste de tous les critères affectés et un champ de commentaire.

— Là se trouve le détail de mon analyse de cette situation simple : Homme en colère, gestes brusques des bras, voix forte, cris, sourcils froncés etc… Et ici je peux visualiser la vidéo : Deux hommes apparaissent en plein écran cadrés en plan américain. On entend en arrière fond la rumeur du marché et au premier plan le dialogue entre les deux protagonistes. L’un d’eux vient de prononcer le prénom de quelqu’un et son interlocuteur, visiblement irrité, a un geste brusque d’impatience exaspérée. Le ton est mordant et presque en criant il lance avec dédain : « Il doit du fric à tout le monde celui-là !»

L’image revient sur Alexandre dans le plan d’intérieur tamisé.

— J’ai collectionné 86 scènes en 27 mois. 34 ont été choisies par madame Gianelli et travaillées dans les ateliers d’habileté sociale. Certaines sont très complexes dans le décodage car les informations émises par le discours verbal et celles qui proviennent des attitudes non verbales ne sont pas l’expression de mêmes critères. Cela produit de l’incohérence. Mais bon, j’ai aussi appris que les NT pouvaient ne pas se comprendre, justement à cause de cette discordance entre les informations reçues. Il me semble que leur jeu social de la communication est souvent basé sur des affirmations qui ne sont pas objectives. Dans une conversation qui semble normale pour les NT,

moi je reçois cela comme une somme des gesticulations inutiles qui brouillent la compréhension et compliquent les relations.

Fondu au noir

Scène 9 – Professeure Gianelli : « L’esprit analytique d’Alexandre a besoin d’une information plus méthodique, plus ordonnée pour pouvoir associer des effets à des causes. Il est primordial pour lui, de pouvoir isoler chaque élément de la somme qui constitue une situation de communication. Ce processus intellectuel lui permet d’accéder à la signifiance.

« Dans la perspective d’une compréhension mutuelle entre la communauté des neurotypiques et la minorité des autistes-Asperger, le travail d’Alexandre est remarquable. Cette réalisation a été présentée lors d’un colloque francophone réunissant des spécialistes de la branche. Elle a été saluée et l’intérêt de plusieurs associations a permis de libérer un budget qui permettra de développer plus avant cette application en ligne sur Internet. »

Flou au noir

Scène 10 – Alexandre réapparaît avec ce sourire sincère et lumineux qui lui plisse les yeux.

— Ouiouioui, cette activité est maintenant devenue un vrai travail. Nous avons eu beaucoup de discussions et de rencontres avec d’autres aspies. Notre prochain projet est de rédiger collectivement une publication sur les procédures d’engagement professionnel. 

L’entretien d’embauche reste, pour nous, un élément insurmontable qui se finit presque toujours par un refus. L’idée est de repenser cette évaluation de façon à faire prendre en compte d’autres fonctionnalités propres aux autistes-Asperger.

Alexandre devient silencieux. Son regard se concentre sur le point en bas à gauche.

— Une autre réflexion, plus politique, hmm, serait de mettre en place des moyens qui pourraient servir à la promotion de la neuro-diversité.

Il a un mouvement du menton vers l’avant avec une petite moue des lèvres. Hmm ? Et pour la première fois ses yeux remontent vers la caméra qu’il fixe longuement avec son sourire indéfinissable.

— Ce n’est pas parce qu’une majorité ne considère pas une hypothèse qu’il ne faut pas la proposer.

Scène 11 – L’écran est vide de personnages. Le lieu où sont apparus tous les intervenants ne présente plus que le halo pâle de l’éclairage. Le silence se prolonge et le spectateur attend la suite en ressentant ce moment creux comme un peu trop long. Puis, la voix d’Alexandre se fait entendre.

— Le danger permanent est l’enchaînement de la logique du vide. Il conduit à l’exclusion, la solitude, l’amoindrissement, la précarité et l’extinction.

 

Coupure d’image. L’écran est noir.

Scène 12

Silence

Dans le décor neutre et la lumière douce qui a reparu, le plan a changé. On voit maintenant la chaise vide qui a été occupée par chaque témoin. Une voix off masculine déjà entendue dans la première scène dit :

— J’ai rencontré l’habitant d’un monde très lointain qui doit être proche voisin de la planète du Petit Prince.

Silence

« Où sont les hommes ? reprit enfin le petit prince. On est un peu seul dans le désert… »

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