Créé le: 15.08.2026
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L’ail des ours mal léchés
Contes, Humour, Nature Environnement — Aventure botanique 2026
Des ours, des oiseaux, des plantes, une fermière, et un mystérieux personnage: ce sont les ingrédients pour accomplir un miracle
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Saperlipopette, mes salopettes ! Mes rutilantes salopettes rouge fluo, offertes par Martine à la ferme, vont-elles être grillées comme une vulgaire chipolata sur la plancha ? Et puis, comment vont finir mes roupettes ? Ok, vous me direz que ce dégât collatéral brûlant au troisième degré par quarante degrés ne serait pas trop grave, vu que je ne les ai pas beaucoup utilisées. Mais ce sont tout de même mes roupettes. Saperlipopette !
Les flammes dansent autour de moi, dans une folle sarabande bleue, jaune, rouge. Le champ de blé mûr s’est embrasé comme une allumette. Saperlipopette ! L’incendie se dirige dangereusement vers la forêt, où logent d’appétissantes mûres qui transforment les doigts en peinture fluo. Les bois abritent aussi mes amis les oiseaux. Et quelques plantigrades, pas du tout rétrogrades. Ils vont en prendre pour leur grade, ces compagnons du Phénix des hôtes de ces bois, si je n’agis pas rapidement en géolocalisant la Fontaine à l’eau de source salvatrice. Au diable l’avarice ! La pénurie d’eau n’existe pas pour sauver le blé de Martine, ou pour faire pousser le maïs que Pierre, le voisin de Martine, arrose avec des kilomètres de tuyau branché sur la rivière, où pataugent encore quelques poissons à moitié asphyxiés. Et dire que ce maïs est destiné aux vaches dont chacune boit 80 litres d’eau par jour. En comptant celle destinée au maïs, chaque ruminant pompe, quotidiennement, pas loin de 100 litres par jour, afin de nous restituer 20 litres de lait et quelques kilos de viande.
Envie d’un steak bien saignant ? Ou plutôt bien cuit, comme je risque de l’être si je n’agis pas rapidement dans le champ de blé qui s’embrase. Attention, car qui embrase, mal éteint, affirme le dicton.
Bon sang ! Je ne vais tout de même pas me laisser griller sans bouger, alors que j’ai passé ma vie à mettre les gens sur le grill pour les convaincre de protéger l’environnement. Surchauffé, asséché, enflammé, après avoir été décrié, ignoré, pillé. Depuis qu’on le nomme « environnement », et plus forêt, ruisseau, prairie, alpage, ou glacier sublime, la nature et toutes les espèces qui la compose, disparaît à petit, ou grand feu, dans l’indifférence générale.
Dans mon champ de blé, ou plutôt celui de Martine, cela a démarré par une étincelle qui s’est transformée en flammèche qui persistait à vouloir me lécher les pieds. Vous me direz que ne n’est pas grave, vu que je marche comme un pied. J’adore les plantes, mais celles de mes pieds ne me servent effectivement pas à grand-chose. C’est vrai, je vous l’avoue, je serais bien emprunté si je devais, soudainement, prendre mes jambes à mon cou. La défense incendie, ce n’est décidément pas mon truc. J’ai le cœur sur la main, mais pas le palpitant d’un pompier.
En revanche, je prends vraiment mon pied, lorsque je fais un pied de nez aux corbeaux, ces volubiles volatiles qui viennent piller le champ de blé de Martine.
La fermière me fait confiance. J’en ai la preuve. Elle ne m’a pas uniquement confié son champ de blé cultivé avec amour, mais aussi une petite plantation d’ail des ours. Martine adore le pesto. Elle s’est ainsi mise en tête de transplanter de l’Allium ursinum prélevé dans la forêt voisine. Au milieu du champ de blé, à mes pieds pourrait-on dire, pousse donc de l’ail des ours. Aie ! Aie ! Aie ! Non, pas du tout. Allium ursinum ne griffe pas, comme son nom pourrait le faire croire. Il ne pique pas non plus, malgré ses feuilles en forme de lance. Bon, il fait puer de la bouche, et parfois un peu des pieds lorsqu’on le piétine. Pas comme moi, car, pour puer des pieds il faudrait en avoir.
C’est vrai, j’ai enfilé de belles salopettes, mais aucun pied ne sort de leurs canons. N’empêche : je suis quand même canon. Martine, qui m’a confectionné un superbe costume sur mesure, vous le dira.
Bon ! Assez tourné autour du pot de miel des ours, à défaut de l’ail sous ma vigilante protection.
Je me présente : je m’appelle Attirail l’épouvantail. Original ? Je ne sais pas si mon nom propre n’est pas commun, mais, à n’en pas douter, mon accoutrement l’est. Martine a pensé que ce patronyme me convenait bien. Moi, simple pékin, aux yeux bridés par un regard constamment fixé dans la même direction, vêtu à la mode Temu.
Elle m’a offert un chapeau pointu. Turlututu ! Noir et biscornu, comme dans Harry Potter. Je ne sais pas où Martine l’a déniché. J’ai longtemps supposé qu’elle avait dégoté une vulgaire copie fabriquée en Chine, chinée quelque part dans une brocante vaudoise. Au fil des mois, je me suis rendu compte qu’elle ne s’était pas fichue de moi La Martine. Son projet vestimentaire a dû naître au cours d’une promenade romantique sur les rives du lac du Bourget.
Au lieu de m’affubler d’un simple fichu, fichu et mal fichu, laid, plein de cheveux gris pelliculés, elle m’a a offert le véritable Choixpeau magique. Dans le petit monde des épouvantails, personne n’est doté d’un cerveau. Moi je le suis : sous le feutre noir, il y a de la matière grise, délicatement placée par Joanne Rowling.
Je m’en suis aperçu la première fois fin mai, lors du premier épisode de canicule. Le blé poussait mal. Ce n’était pas faute d’engrais ou d’argent. Martine ne manquait pas d’oseille, alors que son blé s’appauvrissait en eau. Quant à l’ail des ours, sa fourrure verte tournait au jaune.
Fiché dans le sol sec, je ne me fichais pas de la situation. Bien au contraire. Sans pieds, tout en étant habillé de pied (!) en cap, je ne pouvais pas échapper à l’obligation de ne pas fuir mes responsabilités. D’habitude, lorsqu’on est embarrassé, on mange son chapeau. Emprunté je l’étais, certes. Mais je ne pouvais tout de même pas détruire le peu de vêtements offerts par Martine. Je décidai donc de parler à mon chapeau.
– Dis-moi chapeau, as-tu une solution pour aider Martine à rendre son champ de blé aussi beau que la plantation de maïs de Pierre ?
– Primo, je ne m’appelle pas chapeau, mais Choixpeaumagique. Tu serais bien inspiré, Attirail, de me parler correctement.
– D’accord, mais que penses-tu de la situation ?
Choixpeau s’agita dans tous les sens. Dès qu’il parlait, il s’entourait d’un halo étoilé. Cela signifiait que ses neurones entraient en action. Il proposa trois solutions. Primo, détourner le système d’arrosage de Pierre. Secundo, implorer le Dieu de la pluie en brandissant le bâton ad hoc. Tertio, demander aux cigognes, perchées sur les toits du village, d’aller puiser de l’eau dans les fontaines. Pour cela, il fallait d’abord que les pies volent des récipients et des cordelettes dans les fermes, et les apportent ensuite aux cigognes.
– Quelle ingéniosité, s’exclama Attirail, qui se voyait déjà sur la bonne voie.
Il rejeta la première solution afin de ne pas provoquer de conflit entre Martine et Pierre. Attirail ne voulait pas rouler Pierre, qui n’amasse pas mousse, mais du maïs. Il refusa aussi la seconde. Sans doute à cause d’un fond agnostique hérité du côté de sa mère. La troisième solution s’imposa donc.
Choixpeau géra la situation en main de maître. Chapeau bas, s’exclama l’épouvantail, à l’issue de l’opération qui partit sur les chapeaux de roue. Cependant, tout n’alla pas comme sur des roulettes. Les pies refusaient de donner leur butin aux cigognes qui, de leur côté, rechignaient à effectuer une basse besogne. Transporter de l’eau au lieu de bébés : quelle dégringolade sociale ! Choixpeau dut utiliser toute sa matière grise pour que les cigognes, rouges de colère, acceptent, in fine, de voir la vie en flamants roses, leurs meilleurs amies.
Martine, ébahie, assista à la renaissance de son champ de blé. Elle salivait aussi à la seule pensée de l’incroyable pesto à l’ail des ours qu’elle allait pouvoir préparer. Persuadée que Pierre, Grand Manitou de la gestion de l’eau du village, était l’auteur de ces deux miracles, elle commença à lui faire la cour. Martine envisageait même, dans un deuxième temps, de le séduire par l’estomac. Son pesto de derrière les fagots était célèbre loin à la ronde. Pierre se garda bien de repousser les avances de sa jolie voisine. Il avait bien aperçu, à l’aube, quelques cigognes qui se déplaçaient bizarrement en direction de la forêt, mais qu’importe.
L’ail des ours était devenu très appétissant. Le soleil s’était couché. La lune, fatiguée par son exercice d’éclipse, voulait qu’on la laisse pleinement tranquille. Un petit croissant le matin sera amplement suffisant, se dit-elle. Attirail s’était assoupi. Quant à Choixpeau, il se devait d’offrir à ses neurones une bonne nuit de sommeil. Les ours, malins comme des singes et gourmands comme des ours, sortis du bois, flairèrent l’occasion qui fait les larrons. Ni une, ni deux, ils se précipitèrent sur l’ail.
L’épouvantail, réveillé en sursaut, eut à peine le temps de voir leurs arrière-trains en train de s’enfoncer, à fond de train, dans la forêt. «Saperlipopette ! Honte à vous, les ours mal léchés. Retournez chez votre mère pour apprendre le savoir-vivre. Et ne comptez pas sur Martine pour vous faire goûter son miel ! », s’écria Attirail.
La sécheresse avait été surmontée. Mais le pire restait à venir : le feu. L’incendie du champ de blé se déclara le 1er août. Sans Choixpeau, tout y serait passé, songea Attirail : mes salopettes, mes roupettes, mes lunettes. Mais pas de casquette, avantageusement remplacée par Choixpeau.
Ce dernier sortit à nouveau la solution miracle de son chapeau fluorescent. Cette fois, il n’eut pas le temps de proposer trois manières de résoudre le problème. Son truc, c’était vraiment d’attirer les oiseaux. Il avait remarqué, parmi les pies voleuses, quelques congénères de la même famille. De vagues cousins d’Australie. De beaux parleurs, jusqu’à trois syllabes, et des imitateurs hors pair. Le perroquet, à côté du cassican flûteur, Gymnorhina tibicien pour les intimes, n’a qu’à se rhabiller. L’habit ne fait pas toujours le moine. En livrée noire et blanche, Monsieur le cassican flûteur ne porte pas très beau, comparé à Monsieur le perroquet. Son ramage ne se rapporte pas à son plumage, mais on ne va pas en faire tout un fromage.
– Sais-tu, cher Attirail, que le cassican imite parfaitement les sirènes des camions de pompiers. Je vais les envoyer près de la caserne, proposa Choixpeau.
– Je te fais totalement confiance, répondit l’épouvantail. Surtout, fais vite, mes salopettes sentent déjà le roussi.
La nuée de cassicans exécuta des cercles concentriques au-dessus du bâtiment du feu, puis s’élança dans la direction du champ de Martine. Intrigués, les pompiers finirent par comprendre le message. Sirènes hurlantes, ils suivirent les oiseaux.
Rapidement maîtrisé, l’incendie fut stoppé à la limite du champ de maïs. Pierre, pompier volontaire, transpirait à grosses gouttes. Quel soulagement ! Il avait besoin de maïs pour son bétail, pas de pop-corn pour les cinémas de la ville.
Après tout, tout travail mérite salaire, se dit-il. Ni une, ni deux : Pierre s’empara de Choixpeau. De retour au village, il l’offrit solennellement à Martine en cadeau de mariage. Seule à connaître les pouvoirs magiques de Choixpeau, elle garda le secret.
A partir de cet instant, le village réussit à toujours protéger l’environnement, et à parfaitement maîtriser le réchauffement climatique.
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