Créé le: 05.04.2023
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La madeleine qui fouette…

Nouvelle

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© 2023-2024 Hervé Mosquit

Chapitre 1

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C'est pourtant gouteux et ça sent bon une madeleine et c'est pas Proust qui dirait le contraire. A découvrir pourquoi celle-ci, de Madeleine, ne sent pas la rose....
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La madeleine qui fouette

 

 

Il  est juste passé 17 heures. Je prends congé du neurologue qui me suit depuis que ma mémoire me joue des tours, depuis cette rencontre inopportune entre mon crâne et le capot d’un gros véhicule tout-terrain.

 

C’était il y a environ 8 mois. C’était le matin, un beau dimanche d’automne.

L’automne distribuait des couleurs aux forêts, du spleen aux rombières et de la nostalgie à nos soirées. Les premiers rayons de soleil caressaient tendrement la terre qui en rosissait de plaisir, exhalant des soupirs de brumes qui restaient suspendus au creux des vallons, le temps de l’aurore. Les premières traces de la nuit étaient parties se noyer dans le lac en contrebas. Je savourais l’instant et le paysage.

 

Je cheminais sur une petite route qui serpentait dans les vignes. Un gros SUV à plaques genevoises avait surgi d’un virage et malgré un freinage d’urgence n’avait pas pu éviter cette rencontre quelque peu brutale et dénuée de toute politesse avec le marcheur que j’étais.

 

Je n’aimais pas ces gros engins et encore moins en ces temps de réchauffement climatique. Je dardais un regard amusé, ironique et, je l’avoue, un rien condescendant sur ces véhicules qui me semblaient avoir plus leur place dans la guerre d’Irak que sur les routes de notre paisible Helvétie. Je souriais en évoquant ces intrépides conducteurs, à la virilité que j’imaginais défaillante, affronter les boulevards hostiles et bouchonnés de nos cités et les petites routes champêtres où mugissent de féroces bovins.

 

Bref, le fait est que je me retrouvai à l’hôpital, avec le bras cassé, une grosse plaie à la tête, mes capacités mnésiques réduites à peau de chagrin, la mémoire en miettes. Je devrais plutôt dire avec la mémoire en forme de puzzle inachevé.

 

Je me rappelle par contre très bien qui je suis. Je m’appelle Jordi Pujol. J’ai grandi à flancs de Côteaux, sur les contreforts des Pyrénées, dans un village blotti entre mer et montagnes, dont la notoriété tient autant à son tourisme estival et ses plages qu’aux camps d’internement de sinistre mémoire où la France parquait les milliers de réfugiés espagnols fuyant l’avancée des troupes du dictateur fasciste Franco.

 

Mon père, surnommé Polichinel, était maçon et ma mère touriste et institutrice. Je dis touriste car c’est en restaurant la maison de vacances d’un couple suisse, que mon père a rencontré, séduit puis épousé leur fille, ma mère, qui s’établit ainsi dans le village méridional de mon paternel. Epouser des touristes semble être un atavisme familial : en effet, mon grand-père paternel, bouquiniste à Paris, avait séduit une jeune cliente de 18 ans, ma grand-mère, qui s’aventurait pour la première fois dans la capitale en quête d’un travail de domestique. Il ne tarda pas à l’engrosser et à l’épouser.  Ils quittèrent néanmoins assez rapidement la capitale, l’occupation allemande y étant probablement pour quelque chose. Le couple revint ainsi au village de madame où la famille l’accueillit avec une relative froideur, ayant mal accepté que tout ce que leur fille put ramener de Paris fût un polichinel dans le tiroir, d’où le surnom de mon papa.

 

Après douze ans de mariage, la distraction d’un grutier qui lâcha une benne de béton sur mon géniteur imposa un veuvage prématuré à ma mère. Cette dernière préféra rentrer au pays. C’est ainsi qu’à l’entrée de l’adolescence, je me retrouvai en Suisse, plus précisément dans une région du canton de Fribourg qu’on appelle La Gruyère et dont je trouvais incongru qu’elle portât le nom d’un fromage avant de m’apercevoir que c’était le contraire. Je passai donc ma jeunesse dans ce coin de pays où les collines ont presque l’air de montagnes, comme me le disait un ami valaisan.

 

Je me rappelle très bien aussi de mon épouse avec qui nous formons un couple constitué de romantisme désuet, de complicité amicale, de sensualité exaltante, le tout coulé dans le granit et qui nous valait les moqueries bienveillantes de notre progéniture. Elle s’appelle Aminda et je l’ai rencontrée quand elle effectuait un séjour, que l’on n’appelait pas Erasmus à cette époque, à l’université de Fribourg. Elle venait d’Olot, une ville de Catalogne au pied des Pyrénées, connue notamment pour ses volcans éteints. A ce propos, la jeune espagnole était dotée d’un caractère volcanique qui me fit immédiatement brûler d’un feu qui ne s‘est jamais éteint depuis. Elle m’a appris beaucoup : l’amour de la vie, l’amour tout court, la patience, la détestation des dictateurs, comme par exemple Franco responsable de l’assassinat de ses grands-parents. Aminda, c’était ma compagne depuis trente ans, mon soleil, mon troisième poumon, ma crème catalane, mon élixir de vie. Là, pas d’oubli possible : notre amour était plus fort que la calandre de ce maudit SUV :

 

Je me rappelais aussi bien de nos enfants, de leurs prénoms, de leurs amoureuses et amoureux respectives mais je n’arrivais pas à me rappeler où ils avaient déménagé quand ils avaient commencé à voler de leurs propres ailes.

 

Par contre, une quantité d’autres événements antérieurs à mon accident s’étaient fait la malle et avaient lâchement déserté ma mémoire.

 

Je consultai un neurologue qui entreprit de tenter de rappeler mes souvenirs avec force stimulations sensorielles, visuelles, auditives, tactiles, olfactives, tentant par-là de déclencher un processus assimilable à la « madeleine de Proust ». Les madeleines, si j’ose utiliser cette image boiteuse, ce n’est pas ma tasse de thé. Mais si cette allégorie, cette image ou apparemment plutôt cette méthode me permet de reconnecter mes synapses, j’avais promis au praticien de bien vouloir en goûter un morceau..

 

Il est vrai que parmi les sensations proposées s’immisçant au tréfond de mes circonvolutions cérébrales, certaines déclenchèrent des réminiscences, voire des fulgurances, d’images et de moments précis. Donc, je progressai peu à peu mais pas assez pour reprendre mon travail de traducteur dans lequel, il était gênant, et c’est un euphémisme que de le dire, d’avoir des trous de mémoire.

 

Ainsi, une publicité pour les biscuits « Petit beurres » associé avec l’odeur du chocolat me rappela les goûters d’anniversaire de mes enfants où je confectionnais, la veille, des gâteaux faits de couches successives de ces biscuits et d’une crème chocolat de ma fabrication. Après une nuit au réfrigérateur, le gâteau était prêt à être dégusté. Les petits en décortiquaient alors les tranches avec la lenteur, la patience et la minutie d’un archéologue fouillant les strates d’un sol limoneux.

 

De même, la vision du tableau « Psyché et l’amour » suivie de l’examen d’un dessin d’une grappe de raisin me permirent de situer la première rencontre avec mon épouse, notre premier baiser et ce premier contact avec ses lèvres, un soir d’été entre chien et loup, sur un petit sentier dans les Vignes.

 

Par contre je n’arrivais pas à me rappeler comment et pourquoi j’avais choisi mon métier de traducteur ni quelle profession exerçait Aminda. Tout ce dont je me rappelais était un bureau peu lumineux du centre-ville où carillonnaient une multitude d’appels téléphoniques me pressant de livrer des textes traduits de l’espagnol et de l’italien en français.

 

Le cabinet du médecin est situé au centre-ville et nous habitons un petit village. Les trajets en bus étant aussi longs qu’onéreux, j’ai pris la voiture, plus sûre aussi pour m’éviter d’oublier de descendre au bon arrêt. Je me mets au volant et démarre.

 

La sortie de la ville sent déjà le bouchon. Je peste contre mes semblables, leur individualisme forcené et ce culte de la bagnole qui diffuse des senteurs mazoutées et des relents de fin du monde. A contre-cœur, j’admets cependant ne déceler chez moi aucune différence notable avec les autres membres de ce troupeau de pendulaires en route et en lent cortège pour la becquetée du soir.

 

J’atteins enfin l’autoroute que je parcours en moins de 15 minutes. A la sortie proche de mon domicile, j’emprunte la route cantonale et j’ouvre enfin la fenêtre, le bruit du vent et du trafic m’ayant dissuadé de le faire sur l’autoroute. C’est alors que je suis agressé par une odeur pestilentielle, immonde, qui s’insinue jusqu’à mes sinus. Presque instantanément, je me souviens d’Aminda qui souvent fermait la fenêtre en disant : « il va pleuvoir demain, ils purinent de nouveau et cette fois, c’est gratiné, c’est une infection ! ce doit être du lisier de porc ».

 

Dans les dix minutes qui me séparent de mon domicile, à l’instar des bulles d’eau gazeuse qui remontent dans un verre, mes souvenirs éclatent à la surface de ma conscience.

Par exemple, je me rappelle ma jeunesse : N’ayant guère de disposition pour la maçonnerie pas plus que pour de hautes études scientifiques ou littéraires, j’optai pour l’Ecole Normale avec, en toile de fond de ce choix, une admiration sans borne pour le grand Célestin Freinet. A mon premier stage, je me liai d’amitié avec un vieil instit d’origine languedocienne échoué, comme moi, au pied des Alpes. Il conforta mes convictions en répondant à cette question toute simple que je lui posai :

 

Au fond, comment pourriez-vous définir la qualité de l’enseignement ?

 

Pécaïre ! Tu me poses là, mon nenou, une question à laquelle même le mistral et la tramontane qui voyagent pourtant beaucoup, auraient moult peine à répondre. Le concept même de qualité est on ne peut plus volatile et subjectif. Autant demander aux cigales de mettre en portées leur musique ou de disserter sur le sexe des anges, la psychologie des santons ou la sexualité des fourmis rouges en Patagonie occidentale.

 

Cependant, je veux bien essayer d’apporter une esquisse de réponse, même si je suis bien incapable, comme certains prétendent le faire, de te pondre sur l’heure un traité, vingt directives et trois échelles d’évaluation sur le sujet, le tout avec la bouche en anus de gallinacé et l’air triomphant que confèrent les grandes certitudes.

 

Disons d’abord que chaque corporation professionnelle, dont la nôtre aussi malheureusement, crée et développe un langage qui lui est propre dont l’incompréhension par les profanes lui donne une résonance dithyrambique et n’a pour seule utilité que de s’entre-gloser, de fournir un alibi scientifique à ladite profession et d’affliger de l’inévitable complexe de supériorité celles et ceux qui la pratiquent.  Discourir de cette manière te donnera peut-être la crainte qu’inspirent aux autres l’autorité des infatués mais aussi, sache-le, l’air pincé et ridicule des constipés du sourire. Et cela ne t’aidera aucunement à accompagner tes galopins, prompts à la galéjade, dans une gratifiante et bénéfique promenade à travers l’année scolaire.

 

Les mots pourtant seront tes amis mais choisis-les pour chacun de tes interlocuteurs : petits mots rigolos, mots moyens du quotidien, gros mots mais pas trop, peu importe ! L’essentiel est qu’ils fassent mouche : qu’ils apprennent, parlent au cœur, encouragent, exigent, consolent, fassent rire. Les autres, ceux qui blessent, qui prétendent, qui méprisent, qui abaissent, qui aboient, chasse-les sans pitié et sans permis ! Braconne–les et donne-les à dévorer aux féroces créatures de l’oubli nécessaire.

 

Mon admiration pour ce mentor et le grand Freinet me fit cependant sortir du moule de la pédagogie coulé par le département cantonal de l’instruction publique et des sports, le bien nommé DICS. Les autorités scolaires me prièrent donc de dégager du plancher des classes cantonales à peine après deux ans d’enseignement.J’entends encore la voix de ce vieil instit qui restera à jamais dans mon coeur et regrette de n’avoir pas persévéré dans l’enseignement, que j’aimais beaucoup et que mon épouse pratique avec passion et compétence.

 

Je me rappelle maintenant qu’après une série de petits boulots alimentaires, j’avais utilisé mon goût et mon intérêt pour les langues étrangères en me lançant dans les traductions. J’avais commencé  en indépendant, à la maison, avant de me faire engager par une assurance qui travaillait à l’international. Ce n’était pas vraiment folichon mais petit à petit j’y avais pris goût, complétant cet emploi par des traductions de livres et d’articles qui m’intéressaient nettement plus que la correspondance liée aux assurances.Cela nous a permis de vivre confortablement et d’élever nos enfants en complétant le salaire de professeur d’histoire et de géographie de ma tendre épouse.

 

D’autres évènements, d’autres étapes surgissent à la vitesse d’un cheval fou et j’ai reconstitué tout le puzzle de mon passé quand j’arrive à la maison. J’appelle Aminda, lui résume ce qui se passe et nous tombons dans les bras l’un de l’autre. J’en pleure de joie et entre deux sanglots je lui dis :

 

–       Tu vois, le toubib et sa combine de la madeleine de Proust, ça marche !

 

–       Ouais ça marche ! Mais qu’est-ce qu’elle pue ! Mais qu’est-ce qu’elle fouette ta madeleine !

 

Me répond-elle en se dépêchant de fermer la porte.

 

 

 

 

 

 

 

 

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