a a a

© 2021 André Birse

Voici ma lettre à l'ennemi. On ne peut écrire en prose poétique à nos correspondants habituels, mais à celui-ci j'ai pensé que oui.
Reprendre la lecture

(…)(…),

 

Cher(e) ne sera pas de rigueur ni de circonstance et je ne saurais vous nommer, vous désigner ni même vous définir. Pourtant, sous une forme ou sous une autre, vous existez et je puis ainsi vous écrire sans vous défier.

 

L’ordre des choses, que l’on n’a pas davantage qualifié, me fera répondre de vous avoir manqué de considération. Etre ou néant, ai-je feint de vous ignorer ou ne vous ai-je pas suffisamment rendu grâce ? J’ai toujours perçu votre préexistence et votre immanence même, il faut bien le dire, ne saurait me surprendre. Vous êtes, de toute réalité, l’invité sans surprise.

 

Vous arrivez à l’improviste alors que vous êtes là en permanence. C’est l’une de vos contradictions et non la moins pernicieuse, peut-être la plus subtile. Mais, avant de vous voir surgir sur ma route, je viens vous proposer une vraie rencontre, voulue, entre existants. Une présence, la mienne, qui vous ferait face, physique ou par la pensée, la respiration et les émotions. Vos mille visages, vos réalités multipliées, je veux m’y confronter paisiblement en un endroit qui, pour moi, ne serait pas nécessairement le dernier. Pour vous non plus d’ailleurs, que l’on ne peut sacrifier, qui subsisterez tant que subsistera une conscience sur terre et au-delà. Un lieu. Accepterez-vous de convenir d’un lieu et d’un moment ?

 

Tenir dans une vie un rôle aléatoire et d’évidence, vous êtes celui qui me tuera ou blessera devant moi mon enfant, ivre, fou ou distrait au volant de la voiture. Je vous aurai aperçu durant moins d’une seconde, la dernière de mon existence et peut-être de la vôtre. Pour vous toutefois, le renouveau de la vie est garanti par l’expérience, autre, le savoir hostile et certaines croyances. J’avais imprudemment fait le pari de ne jamais vous rencontrer et vous vous serez présenté à moi pour me détruire sans même me connaître, en avoir pris la peine, voire être attentif à celui que vous supprimez. Vous acceptez que la nature vivante et belle se transforme, pour l’individu que je suis et que les autres sont, en cruautés silencieuses et infernales issues d’un réel qui ignore le tragique mais nous broie insensiblement sans même savourer son triomphe que jamais il ne mesurera. De vous, je m’approche et vous devine : bras armé du réel rudoyant.

 

Montrez-vous ! Exhibitionniste des abîmes. Violence qui ne prend pas la peine d’être obséquieuse, faite à autrui donc à soi. Les massacres et cette horreur à Nice avec le camion. Pas la peine d’en faire un ennemi. Le co-pilote dans l’avion qui entraîne les autres dans sa mort. Le pilote jordanien en feu dans sa cage. Vous donner rendez-vous dans votre cellule ou sur votre banc dans les salles grises de l’hôtel de police. Echappé, non encore apparu. Dans l’intimité et le combat. Pas la peine d’en faire un ami. Victime expiant dans l’inimitié, à la rencontre de qui je vais. Surseoir, est-ce déjà déchoir un peu ? Vous me posez de mauvaises questions sans avoir jamais oser franchement me parler.

 

J’en viens à ce silence des silences, le vôtre, sans fin, immortalités vécues, abysses survivants sans âmes ni mémoire. Très haut dans les montagnes, au fond des fosses marines, la mort pour alibi, le mal pour vertu. Inconsistance des opposés, je viens vous trouver dans les grands et petits riens de vos insondables repères. Anonyme et banal, brutal et médiocre, vous croisez mon chemin en habits de dignité et de prestige. Ce soir, vous recevez.

 

Calme et serein, vous vous faites accablant pour certains que vous envoyez à la tombe par le plus douloureux chemin. Soldatesque, troupiers et soudards, vous fûtes braves et vous fîtes à la fois lâches et innocents. Ce n’est pas de me perdre ni de faillir en ma quête, c’est de ne plus vous retrouver, fût-ce en vous ou en moi, qui fera gémir de honte les oubliés de nos supplices. Rebattre ses cartes et vous voir apparaître au plus pressé. Manifestes, le coupable, le sérial et la taupe ou l’appât, crimes perpétrés sauvagement, trahisons finement accomplies jusqu’à l’exécution où l’ombre encore, sur l’ombre, une lame à la main poursuit, par la traverse, son chemin. Très loin en arrière jusqu’à bientôt dans l’univers, une nuée de comètes pour témoin. Solitudes biliaires, aubes fraîches, silhouettes alanguies, métamorphoses du mal, vous apparaissez dans nos cauchemars fébriles. Votre présence, ce n’est pas rien, et votre indifférence généreront aisément le tout en un seul et véritable univers.

 

Vous pourriez ne pas venir à cette mienne rencontre qui vous est suggérée, ne pas répondre à mon invitation. Vous serez là quand même, je puis vous le dire car je vous y représenterai. Physiquement par le truchement de mon âme que j’aurai conviée et idéalement par la pensée intense que je vous consacrerai, une hypnose extatique à laquelle je vous ferai participer. Un jour, et cela prend plus de temps qu’on ne le croit, on a rendez-vous avec soi.

 

Vous n’aurez pas à craindre cette échéance, ni l’obligation de réussir. Je me réjouis de nous savoir différent mais cela ne comblera ni le rien, ni le manque, ni même aucunement le possible. L’autre, être ou mouvement, n’est jamais démoniaque mais, broyeur de toute chair, il usurpe l’indifférence des cieux. Votre capacité de mettre à profit les énigmes et votre habitude de vous désolidariser du temps jusqu’à ses plus extrêmes infinités vous rendent meilleur à mes yeux. Comme si vous aviez quelque chose à cacher. Vous êtes depuis toujours en formation.

 

Matière, n’est-ce pas ?

 

Rougeur des laves, pâleur des spatiales interstices, vous tuez dans l’ignorance. Se présenterait à vous un psychiatre qui serait sévère et serait peut-être autant que vous source ou cause du mal. Un psy, c’est vrai, ça refroidi. Excellent, dans le rôle de l’ennemi. Un juge peut le faire aussi, chef d’étage, associé, concurrent, ancien ami, vainqueur sautillant et méprisé, sage accaparant. Tous autant que nous sommes, guide, otage ou chef de rang. Et je me préserve ici, sans vraie ni joyeuse inimitié, des grandes sensibilités de l’amour.

 

Vous viendrez, n’est-ce pas ?

 

Je vous attends. Sur les hauteurs, nous marcherons un moment, jusqu’à la Quille du diable ou préférez-vous les Enfers, depuis Soubey ? Nous trouverons un sentier dans la forêt pour atteindre, en mon seul soir, les immensités jaunes de l’été, couvertes d’une lune rouge, la vision d’un feu fixe et tournoyant. Vous pourriez préférer Orjobet voire encore la ville en début de soirée, place du Bourg de four, ou vers les Saules, fleuve allant à sa rivière. Lavandières, la nuit, ce n’est pas tout à fait tranquille et très humainement habité. Je vous rejoindrai en moi-même, ferai un pacte avec mes altérités. Nous éloignant de la prière, ensemble ou seul à seul, nous ferons l’effort, avec le corps et ce qu’il nous reste de forces en l’esprit constitué, de prendre part aux anciennes et futures éternités, tout entières disparues. Faire quelques progrès en s’affranchissant de ce qui agit mauvaisement.

 

Sur la plante nue des pieds absolument, en contact avec votre terre dans l’univers, je vous rejoindrai par les forces de ma pensée et, sans vouloir faire un, en vous m’intégrerai pour permettre au meilleur de nous deux, sans l’autre, de continuer par souci, justement, d’intégrité. La nature de l’élan nous restera inconnue. Crime, amour ou coup de faux. Jamais, acte, connaissance ou foi, je n’aurai connu vos espoirs ni comment vous priver du vain plaisir de les réaliser. Inanités saines et lumineusement découpées. Sereines vacuités, jusqu’au dépaysement de l’avenir, les yeux, le noir, un semblant de continuité, vous faire croire à l’essence et à l’unité. Seul, après cette extase tranquille, me retrouverai et sans vous ainsi pour un moment, sur le même sentier vers votre contraire, éperdu d’illusions rentrées, l’un dans l’autre, je poursuivrai.

 

Votre dévoyé,

 

André Birse

Commentaires (0)

Cette histoire ne comporte aucun commentaire.

Laisser un commentaire

Vous devez vous connecter pour laisser un commentaire

Ce site utilise des cookies afin de vous offrir une expérience optimale de navigation. En continuant de visiter ce site, vous acceptez l’utilisation de ces cookies.

J’ai comprisEn savoir plus