Chapitre 1

1

Hotel California des Eagles, nous connaissons tous. J'en ai fait un texte.
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Le fait de vivre un certain temps donne lieu à quelques riches conséquences, tout au moins par la connaissance sensible des années qui ont défilé. C’est un maigre acquis qui se dissipera vite. Mais on peut profiter de cette sensation. Je l’ai vivement ressenti (mot très à la mode, il faudra comprendre pourquoi) en entendant la chanson Hotel California pour la plus que mille et unième fois. Commençons par la fin, si le temps passé le veut bien. Il le voudra parce que, justement, il est ou il a – et il faudra ici aussi comprendre pourquoi – passé. Les derniers mots de la chanson nous réservent une surprenante information : « You can check out any time you like, but you can never leave ». Vous pouvez procéder au contrôle de sortie à tous moments mais vous ne pouvez jamais partir. Nous voici neutralisés au sein d’un lieu censé nous apporter plus encore de liberté qui se referme sur nous alors que nous lui demandions de s’ouvrir. Mais c’était trop demander. Cette belle musique de notre adolescence, sortie des charts il y a cinquante ans, pleine de promesses musicales, par les sons et les voix, par la musicalité encore qui émane des paroles, s’est terminée par une impasse. On ne pourra plus sortir. Et cela je ne l’avais pas perçu ni ressenti. Le chanteur a bien énoncé, haut et fort, à la toute fin du morceau qu’il existe une impossibilité. Il ne la commente pas, ne cherche pas même à l’expliquer, ni à la décrypter ou à nous en donner la clef. Il assène, parce que la réalité de son rêve, si vastement partagé, l’y engage, une vérité claire qui est celle de l’enfermement sans fin en ces lieux hospitaliers.

 

Je me souviens avoir éprouvé de la fatigue quand cette chanson repassait. « Oh non pas celle-ci encore ». C’était vers la fin des années quatre-vingt. J’avais déjà espéré et déchanté plusieurs fois sur cette mélodie et ne souhaitais plus la voir venir me tracasser. Elle a toujours été incontournable. On connaissait les coins et les recoins, non de l’hôtel mais bien des paroles et de la musique que l’on s’était illusoirement appropriées. Je me souviens des premières écoutes et vois un Juke box dans un café, les visages des amis de mon âge que je n’ai plus revus. Nos attentes à tous. Il y a, au début, ces quelques coups de batterie qui relancent une séquence de vie. Je ne demandais pas davantage. Etre relancé dans les immédiatetés hésitantes de ma fuyante jeunesse. Le chanteur, par moments ils sont à plusieurs voix, observe avec pertinence que ce qui devait suivre pouvait être le paradis ou « this could be Hell ». Ce pouvait être l’enfer. J’avais fait de cette musicalité lexicale une traduction toute psychédélique et personnelle. Le début des années septante était déjà derrière nous quand Hôtel California est sorti. Le psychédélisme était passé de mode, mais nous l’aurons toujours. et plus ou moins consciemment, pratiqué. Ce « this could be hell », je l’avais, par mégarde et ignorance, entendu comme une promesse. Une porte devait s’ouvrir. C’est peut-être encore le cas. Mais l’espoir a trop duré et il se nourrissait surtout de lui-même. Les Eagles – dont j’ignore presque tout – tenaient leur tube pour la vie et ce tube est de grande qualité. Ils ont partagé nos fêlures en puisant on ne sait où la force sensible avec laquelle ils nous adressent un nouveau chant des sirènes que les foules ont accueillis sans méfiance. C’est une aventure commune. La chanson est un succès mondial depuis un demi-siècle. Certains lèveront la main en préférant le mot mésaventure qu’ils appliquent à leurs destinées, celles-là même qu’Hôtel California a bercé ou bousculé.

 

Je n’ai pas encore parlé des mots qui m’ont, dès l’origine, invité à l’écoute et à la réception de ce morceau de new rock en s’adressant aux capacités émotionnelles que je devais encore libérer. Les prendre au sérieux, les laisser m’impacter. Il n’y avait là aucun malentendu « She showed me the way ». Elle m’a montré le chemin. Dans un jardin, un hôtel, un soir californien, entre deux apparitions sonores de guitares électriques. La luxuriance n’était-elle pas toute proche. Peut-être à l’étage supérieur. Les rougeurs du ciel sur la pochette du disque se matérialisaient, ainsi que cette rencontre qu’annonçait une musique tout en dégradés jouissifs. J’ai repensé beaucoup plus tard à cette invitation, sans aigreur mais avec un peu de tristesse, au milieu des années quatre-vingt dix quand ces airs repassaient et qu’ils semblaient révolus.

 

A chaque nouvelle écoute – qui m’a toujours été imposée, n’ayant jamais mis le disque à tourner, seulement les vidéos d’aujourd’hui pour écrire ce texte – les premières notes de guitares annoncent une douce insistance, comme un petit animal qui vient se blottir et fait naître des émotions venues de loin, un loin qui serait devant nous. La musique et la voix qui ont mené ce titre au succès génèrent des sensations qui relèvent autant du souvenir que des joies que nous croyons parfois percevoir en l’avenir. Un partage intérieur, le doigt sur la corde, pincée ou grattée, qui donne naissance à une vibration échappée dans les intériorités océaniques d’un petit pan d’humanité. C’est un chant des baleines, il ne faut pas hésiter à le dire, comme elles n’hésitent pas à chanter. Baleines, sirènes, qui entend, qui écoute, avec le chanteur pour témoin. Désert, lumière, air distance et chemin. Je ne remercierai jamais assez le chanteur d’avoir fait autant d’efforts de prononciation qui nous paraissait destinés. C’était bien le cas finalement. Je ne m’en voudrai pas plus que ça finalement d’avoir manqué d’attention.

 

Cette nuit dans un hôtel de l’Ouest des Etats-Unis, quasi tropicale, s’est prolongée au-delà des années 2000. Les notes reviennent dans la seconde, le riff est devenu toujours plus riche de ses sonorités. La même histoire a pu se répéter en nous réservant sans cesse la surprise de sa façon d’exister, par apparitions et disparitions instantanées. Il n’a plus été question de l’accueillir ou de l’accepter. Il a sa part individuelle en nos universalités.

 

Très tôt dans chanson, alors que l’esprit demeure attentif, viennent les mots « Cool wind in my hair ». Ce vent froid dans les cheveux, caressant la nuque dans ce soir qui dure depuis cinquante ans. Les mots touchent en virevoltant et le tout propose une réelle authenticité que je reçois aujourd’hui comme si elle ne m’avait pas trompé. Le solo de guitare, qui n’en n’est pas un – ils sont deux à jouer si on écoute bien – est attendu. Il tient toujours ses promesses et sa longueur, comme Gilmour, Led Zeppelin ou Prince reprenant Harrisson. Les virtuoses ont tenté de nous envoyer au paradis, la première des hypothèses du chanteur qui nous avouait s’être dit à lui-même (« thinking to myself »). C’est encore un entre-deux qui s’observe dans les vies de ceux qui n’écoutent plus la chanson.

 

Pour ma part, je la reçois avec l’ancien souvenir de ces excitations. Je ne lui en veux pas, la laisse venir, demeure admiratif de son parcours et de sa conception. Doit-on retenir que l’on ne peut jamais quitter les lieux de nos rêves et nos lyriques envolées ? Pas sûr. Le voyage se poursuit sans que les lieux traversés ne puissent être à chaque fois poétisés. Si la porte ne s’ouvre pas, c’est que le temps en a déplacé le seuil.

 

 

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