Créé le: 16.05.2021
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En votre âme et conscience

Science fiction

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© 2021 Marie Vallaury

Lorsque vous lirez cette lettre, je serai déjà reparti. Je n'aurai ni la patience, ni le courage de rester ici, dans l'ignorance totale des conséquences de ce voyage de la dernière chance.
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Monsieur,

 

Lorsque vous lirez cette lettre, je serai déjà reparti. Je n’aurai ni la patience, ni le courage de rester ici, dans l’ignorance totale des conséquences de ce voyage de la dernière chance. Je dois retourner chez moi, et voir avec mes yeux propres.

Avant toute chose, je voudrais que vous me pardonniez d’avance les quelques fautes que cette lettre pourrait contenir. Je vais vous conter les efforts, les sacrifices qui auront été nécessaires à sa rédaction, et je pense que vous comprendrez sans peine mes difficultés à m’exprimer dans votre langage.

Monsieur, dans quelques mois, vous allez enfin réussir à mettre au point votre portail quantique, aboutissement d’une vie entière consacrée à la recherche. Je ne peux que saluer votre intelligence et votre persévérance. Je ne doute aucunement de vos bonnes intentions, et de l’absolue nécessité de trouver des portes de secours à votre monde en perdition.

Le 3 juillet prochain, vous allez envoyer votre première équipe de quantonautes à travers le portail. Je vous rassure, ils arriveront entiers, bien que dans un léger état de confusion dû au voyage quantique. Comment puis-je le savoir ? Voyez- vous, Monsieur, je le sais parce qu’ils ont réapparu sur ma planète, Yctalion. J’étais là quand l’air a miroité au-dessus de la grand-place, on aurait dit un lac vertical, c’était très beau. Quand le scintillement a cessé, vos quatre quantonautes étaient là, debout sous les rayons croisés de nos deux soleils. Bien qu’ils soient dissimulés par leurs épaisses combinaisons, nous avons détecté leur surprise, et leur peur immédiate. Je reconnais que nous sommes très différents d’un être humain, mais cela n’explique pas entièrement cette réaction quelque peu excessive. Nous, les Yctales, bien qu’étonnés par cette soudaine apparition, n’avons pas dérogé à notre légendaire hospitalité, et avons accueilli ces visiteurs inattendus en grande pompe. Vos quantonautes sont repartis enthousiasmés par la beauté de notre monde, ainsi que par la générosité et la bienveillance de ses habitants. Peut-être fut-ce là notre erreur ? Mais comprenez-nous, nous ne connaissions rien d’autre que la bonté et l’altruisme. Ce n’est qu’en visitant la Terre que j’ai pris conscience qu’il existait bien d’autres façons de vivre et de se comporter.

Je consume les étapes, pardonnez-moi. Jusque-là, me direz-vous, l’expérience semblait plutôt une réussite. Je ne peux qu’imaginer l’arrivée triomphale des quantonautes à leur retour sur Terre. Le portail avait fonctionné, ils étaient en parfaite santé, et, griotte sur le gâteau, ils avaient découvert une planète, non seulement habitable, mais de surcroît magnifique, et peuplée de créatures accueillantes, bien qu’étranges à regarder. La suite était prévisible, et nous aurions dû réfléchir aux répercussions évidentes de notre hospitalité. Nous nous en mordons les appendices aujourd’hui.

Car vous êtes revenus, d’abord par petits groupes, ensuite par convois entiers. Le portail crachait son lot de visiteurs chaque jour. Puis certains sont restés, séduits par l’harmonie et la douceur de vivre qui régnaient sur Yctalion. Ce fut le début de la fin, comme vous dites sur Terre. Chez nous, qui vivons dans l’instant présent, cette expression n’a aucun sens.

Dans les premiers temps, la découverte de l’altérité a été excitante et riche, des deux côtés. Les échanges ont été fructueux, principalement grâce à la compatibilité de vos ordinateurs et de nos prothèses digitales. Pour ce qui était de la communication verbale, nous n’avons jamais réussi à nous comprendre, malgré toutes nos tentatives.

Mais au fur et à mesure que le pourcentage d’humains augmentait sur Yctalion, l’atmosphère se transformait, se raidissait. Tout devenait pesant et sombre. À ce moment-là, nous n’avons pas su interpréter ce qui se passait. Maintenant que j’ai appris votre langage, je peux nommer l’infection dont nous avons été victimes. Cruauté, jalousie, cupidité, mensonge, voilà ce que vos compatriotes nous ont apporté. Depuis, la maladie se propage à grande vitesse et ronge notre belle civilisation comme une gangrène.

J’ai le regret de vous dire, Monsieur, que l’ouverture de votre portail quantique pourrait signifier la chute, voire la fin d’Yctalion.

Il nous fallait réagir. Vous serez certainement étonnés d’apprendre que la théorie des quantas n’a aucun secret pour nous. Nous l’avons découverte il y a déjà fort longtemps, mais nous n’avons jamais ressenti le besoin de l’utiliser dans notre quotidien. Exhumés des archives, les travaux de nos scientifiques nous ont permis de construire notre propre portail. Soigner le mal par le mal, et ainsi générer ce saut dans l’espace et dans le temps. Une discrète enquête nous a fait remonter la piste jusqu’à vous, Monsieur. L’inventeur de cette monstruosité.

J’ai été choisi par le Grand Conseil des Yctales pour sauver notre monde. La tâche était écrasante, mais source d’une immense fierté. J’osais espérer que ma carapace résiste au fardeau, non seulement de la responsabilité, mais aussi de la négativité qui imprègne la Terre. Il nous est apparu que la seule solution consistait à entrer en contact avec vous, et à vous convaincre de renoncer à votre projet. Bien que l’idée ne m’ait guère enchanté, je devais me rendre en personne sur votre planète. Je me suis préparé pendant de longs mois, en observant la communauté humaine qui colonisait Yctalion. Je me suis imprégné de leurs gestes, de leurs mimiques, de leurs réactions. J’ai pris cette démarche comme une ultime chance de vous comprendre, vous les terriens, et de vous accepter avec vos défauts, votre dualité, votre complexité. Malgré toute ma compassion et ma sensibilité, je n’ai pas réussi.

La seule difficulté qui paraissait infranchissable était la manière de communiquer avec vous. Je ne pouvais évidemment pas me montrer sous mon aspect habituel, bien qu’une crise cardiaque de votre part eût résolu tous nos problèmes. Mais nous sommes des créatures pacifiques et civilisées, et la violence nous fait horreur. Ainsi ai-je débarqué sur Terre il y a plus de six mois, dans l’intention d’apprendre suffisamment de français pour pouvoir vous écrire cette lettre.

À mon arrivée, j’ai réorganisé mes cellules et me suis morphé en être humain. Non sans dégoût, je vous l’avoue. Mais la fin justifie les moyens. Encore une expression qui montre jusqu’où vous êtes prêts à aller pour trouver des excuses à vos comportements déplorables. Cependant, je ne suis pas là pour vous juger, mais pour tenter d’empêcher un alienicide.

Je me suis inscrit à des cours de français pour personnes migrantes, ce qui n’était pas complètement dénué de sens, ni d’humour. J’ai lu autant de livres et de journaux que mon temps libre le permettait. Il m’a fallu un effort suryctalien pour que ces lectures ne me plongent pas dans un abîme de désespoir. J’ai surtout mesuré à quel point ma planète était en danger.

Monsieur, j’arrive au terme de cette longue lettre, et je pense que vous pouvez présumer de ce qu’elle m’a coûté. Les faits sont clairs, les Yctales sont en voie d’extinction, et vous en êtes actuellement le seul responsable. Au nom de la fraternité interstellaire, je vous supplie donc, Monsieur, de renoncer à vos recherches et de mettre un terme définitif au projet de portail quantique. Je vais utiliser pour une fois une expression qui reflète cette beauté que, malgré tout, vous portez en vous : en votre âme et conscience.

 

Votre frère éternellement reconnaissant, .u:iYi:u.

Commentaires (6)

Omar  BONANY
05.06.2021

Je vous découvre, chère Marie Vallaury. Des trésors d’invention, tel ce «Vestige d’homme tordu par la vie» (in «Sidérale déception», avant-dernier alinéa) et une foultitude de trouvailles de bonne étoffe. Mon ALPHONSINE, sous votre plume, aurait joui d’un traitement autrement percutant. Et je vous rejoins sans restriction aucune, touchant l'hilarante épître signée Cecile PF («Lettre à Monsieur J.»), qui se recommande dès les premières lignes. Tous mes vœux pour le concours en lice cette année

Marie Vallaury
05.06.2021

Omar, je remercie d'être cachée derrière l'anonymat de mon PC, dissimulant ainsi le rouge qui m'est monté aux joues à la lecture de votre commentaire. Par la magie des commentaires, j'ai ainsi également découvert votre prose, qui se déguste comme un menu gastronomique aux saveurs délicieuses.

FD

Frank Desco
01.06.2021

Cette lettre va faire du bruit dans l'hyperespace : le propos, le style et la fantaisie de ton contribuent à la réussite d'un saut quantique épatant. J'adore...

Marie Vallaury
02.06.2021

Merci Frank :-) Je te nomme officiellement président d'honneur de mon fan-club !

J. L. Martin
23.05.2021

Texte élégant et jolie parenthèse délirante. Le mélange allégorie-science-diction-parabole est très plaisant. Sérieux concurrent pour le concours. Bravo.

Marie Vallaury
24.05.2021

Merci J.L. ! Je me réjouis de lire ta participation de cette année.

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