Créé le: 14.05.2023
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Comprendre enfin

Musique, NouvelleMémoires 2023

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© 2023-2024 André Birse

Chapitre 1

1

C'est à la faveur, non du fleuve qui protégea Psyché, mais de la relecture de ma nouvelle que j'ai compris avec une vie de retard, mais dans toute sa force sa subtilité, la chanson "Le Grand pan" de George Brassens: le réel a pris la place du mythe et du divin. D'où le titre ci-dessus.
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Journée un peu grise en moi, je dois bien l’avouer et ferais bien aussi d’en admettre la cause. Nous n’avons pas pu dissiper, hier soir avec Léna, ce malaise qui s’est immiscé entre nous. Elle est partie aussi souriante que fâchée. Pas de doute. C’est un lendemain qui déchante. Le malaise relationnel est une denrée non rare entre nous humains de tous genres, si l’on peut encore user innocemment de cette expression. Je n’aime guère me retrouver en conflit même latent qui persiste le jour d’après, avec ce que cela implique de scrupule, de culpabilité et d’obstination. J’ai beau me dire que ce n’est pas important, relativiser l’incident et ses conséquences, regretter le temps consacré dans une vie au combat relationnel, fût-ce à petit feu. Je n’en veux plus. Mais on ne doit pas davantage disparaître – soi, son profil inné ou acquis, ce qu’il pourrait en rester dans les ondes éternelles – du champ terrestre par le simple renoncement à nos idées, humeurs ou convictions, ni même à l’expression directe ou non des fragilités qui sévissent en nous avec la possibilité qu’elles recèlent aussi quelques forces latentes. Se ranger derrière l’avis ou le souci de l’autre est un art mineur mais très couru que j’exerce mal et qui me pèse toujours plus au fil des ans. Il doit en aller de même pour Léna. Epouser, s’imposer ou s’abstraire. Nous aurions dû dans nos sociétés – très au-delà de ce qui nous concerne Léna et moi – régler cette affaire de prises de têtes continuelles entre vivants par référendum ou tirage au sort et ne plus en parler. Le désaccord vif ou latent entre les gens est un mangeur d’âmes et s’il ne l’est pas, c’est au moins un bouffeur de temps. Vrai dans les couples en pleine vigueur, en formation ou en désaffection. Vrai entre amis et dans l’exercice, ponctuel ou récurrent, des relations familiales et sociales. Laissons un instant les guerres de côté, macro- ou micro- psychologie de la relation.

 

Léna a souhaité m’offrir la reproduction d’un dessin pour mon anniversaire. Elle connaît mon goût pour ces petites choses, œuvres discrètes, qui restent accrochées au mur de mon bureau. Je lui avais montré fièrement ce lavis de Rembrandt, une modeste reproduction, bien évidemment, mais de qualité que j’avais trouvée il y a longtemps aux puces, et dans le même carton de reproductions bien faites, cette vue de Rome de Claude Lorrain. Mais aussi, le Tal Coat, encre sur papier, que j’avais acquis en ville avec mes premiers deniers gagnés en indépendant. Deux dessins de René Genis, plages un jour de mauvais temps, les puces toujours. J’aurais aimé développer une belle collection de dessin, très personnelle. Autre promesse faite à soi-même et restée vaine. Cette confrontation de la main humaine et du regard avec une surface blanche, matière contre matière, est l’un des domaines les plus élémentaires de la culture. Dignité de l’art du dessin. Je passais quotidiennement devant la galerie d’un antiquaire qui me hélait parfois pour me parler d’un dessin qu’il venait de trouver. J’y passe toujours au reste. Lui n’est plus. Nous l’avons vu souffrir et faiblir sur la fin. Sans formation de base, il s’était intéressé, pièce après pièce, à tout ce qui lui passait entre les mains et s’était au fil du temps constitué une connaissance si valeureusement aiguisée dans le domaine des dessins originaux de la région genevoise, sur plusieurs siècles avec une spécialisation pour le 19 ème. Lui aurais-je parlé d’Abraham Bouvier qu’il aurait eu sur le champ l’une ou l’autre anecdote à propos d’oeuvres qu’il a peut-être possédées et aurait sorti une revue parlant de cet artiste. Il l’a fait pour tant d’autres. Peut-être m’en avait-il parlé ? Je l’entends le faire. S’il faut toutefois se référer, objectivement, non aux effets de ma mémoire, mais bien à ce que je sais effectivement, ce sur quoi je peux me déterminer et m’exprimer : je ne connaissais pas Abraham Bouvier. C’est Lena qui m’a appris hier soir l’existence de cet artiste du 19ème siècle en me montrant quelques-uns de ses dessins. Elle s’est avisée de m’offrir une reproduction, « que j’encadrerai joliment », a-t-elle immédiatement précisé, d’un dessin très fin qu’elle a souhaité me soumettre au préalable. « Il faut qu’il te plaise … tu l’auras devant toi des heures durant … il serait bien eu tu apprécies le regarder de temps en temps ». Elle m’a montré certaines œuvres de cet artiste. Tout un monde culturel étourdissant. Des arbres dans le vent, une représentation très helvétique d’Arnold De Melchtal, et toute une galerie de portraits dont celui de Jean-François Bellot, un prestigieux professeur de droit qui fut à l’origine du code genevois de procédure civile en vigueur jusqu’en 2011, avant que le droit fédéral ne s’impose. Il a sa rue à Genève et son nom fait raisonner l’histoire et la qualité de nos jurisconsultes de l’époque. Il a dû passer un moment avec Abraham Bouvier, dans l’atelier de celui-ci, pour prendre la pose. On peut tenter de se figurer, voire plus, de réinvestir émotionnellement un tel moment. Deux siècles plus tard, on n’ose toujours pas les déranger lors de cette séance. Bellot intimide. Bouvier inspire le respect de sa très belle et intense concentration. Il ne pouvait en aller autrement.

 

Léna a tournée son regard vers moi en me disant avec insistance « Amour et Psyché, ça te plaira, n’est-ce pas ? » en ajoutant amusée « tu les interrogeras ». Je n’ai pas répondu. Je me suis un peu crispé. Je n’ai été que subrepticement attentif au dessin qui semblait certes bien fait, mais le motif m’a déplu. L’idée de le regarder à nouveau des milliers de fois et songer encore à ces notions d’Amour et de Psyché m’a fatigué par avance. Sujet récurrent. Sujet délavé. Sujet clos. J’ai eu ces mots intempestifs : « je n’aurai pas la motive de lever les yeux tous les jours vers ce dessin que j’éviterai plutôt. On pense trop à l’amour dans une vie, pour la fin de la traversée, moi, je le mets de côté ». J’ai choqué mon amie et je me suis choqué aussi. Pas sur le fond de mes propos que je pourrais développer et, sinon les justifier du moins les expliciter. L’état des relations amoureuses, quels que soient leurs types, qu’elles soient ou non typées, n’est pas bon dans le monde aujourd’hui. C’est si souvent vrai dans un parcours personnel et ça l’est plus encore dans une approche générale – « sociétale » sera le mot qui désormais conviendra, pour un temps – devrions-nous le restreindre, donc le réduire aux rapports hommes-femmes. Personne ne dira que ces rapports considérés sous l’angle de la relation, de la sexualité ou de leur organisation culturelle et sociale – qui garde ici son sens – puissent être qualifiés d’heureux, de sereins ni même qu’ils seraient sains ou exempts de violence, psychologique tout au moins. C’est vrai depuis plusieurs générations, personne ne saura dire combien, et c’est reparti pour un bon moment, pour quantité d’autres générations. Croisons les doigts, ou les jambes. Alors «Amour et Psyché », c’est un peu court jeune homme, jeune fille, femme mature, homme plus tout à fait jeune. Nous tous et pauvre soi.

 

Amour et Psyché, « j’en ai marre », comme le répétait l’ancien tenancier de notre restaurant habituel. D’esprit en esprit, d’émotion en émotion, je ne me porte plus candidat, alors qu’il y a la vie sans eux, le repos, la flânerie, nature et philosophie. Léna n’a pas apprécié ma réaction. Plus par exigence de juste comportement, un semblant d’adéquation, que par attente sentimentale. Elle doit avoir raison en ce sens que l’on doit garder pour soi ses vaniteux désaccords ou ses découragements et plus encore s’agissant d’un sujet aussi universel que l’amour et sa rencontre avec l’intelligence. C’est le thème qui ne me plaisait pas. Cette rencontre que j’ai trouvée convenue et ne pouvant qu’inspirer la naïveté, le cœur illusoire. Le psychisme qui se duperait lui-même, persistant en cela dans une malheureuse candeur à laquelle il cède depuis la nuit des temps. Mais, c’est en train de changer. La perspective de me trouver tous les jours avec cette image sous les yeux m’a rebuté. Il est bien possible que j’aie depuis longtemps mis tout cela sous je ne sais quel tapis. L’amour est à déconstruire pour faire mieux à l’avenir et ne plus s’enferrer. L’histoire derrière l’image est finalement méconnue alors que les personnifications mises en scène sont toutes deux parmi les réalités humaines les plus essentielles. L’amour, n’est-ce pas ? Et Psyché plaît-il ? Avec le corps, la mort, la nature, le temps et tout ce que cela génère, de fascination et de trouble au jour le jour.

 

Il y a certes des « jours où Cupidon s’en fout » chantait Georges Brassens et ma foi j’ai dû me résoudre à lui donner raison. Mais c’est Apulée, un platonicien d’origine berbère qui narra au 2ème siècle de notre ère la triste et belle histoire personnages devenus mythologiques ou l’ayant toujours été. Eros et Aphrodite s’en sont naturellement mêlés, Psyché se serait peu raisonnablement comportée. En tous les cas, elle aurait nourri remords et regrets jusqu’à se jeter dans une rivière qui, bienveillante, la confia aux bons soins du Dieu Pan chanté par Brassens aussi :

 

« La plus humble amourette

Était alors bénie

Sacrée par Aphrodite, Eros, et compagnie.

L’amour donnait un lustre au pire des minus,

Et la moindre amoureuse avait tout de Vénus »

 

C’est exactement ce qui s’est passé. Merci à lui, Brassens, de nous aider ici encore à résumer cette complexité mythologique. La « moindre amoureuse » ne fut autre que Psyché qu’Amour alla recueillir et réveiller d’un baiser. L’image a inspiré les artistes de tous temps dont Abraham Bouvier. Un dessin c’est un instant. Ce ne peut être une continuité. Il y a d’autres arts pour ça, le 7ème principalement et la mise en mouvement de l’imagination, toujours possible, fût-ce en regardant un dessin. Le regard de Psyché, celle-là même, unique et créée, du dessin de Bouvier, qui s’éveille justement. Une finesse inouïe et magistrale due à la pointe de la mine et à la main de l’artiste. Une délicatesse de l’attente et de la chair, des traits révélant le regard. Instant, venu d’ailleurs depuis longtemps, et des songes mythiques de prédécesseurs antiques dont elle s’est nourrie. Un espoir de pleine et parfaite volupté non seulement de la rencontre mais de ce qui la précède et la suivra, d’un futur qui serait ancestral ou immédiat et d’une confiance qui prendrait racine dans un au-delà tout évident et naturel. Chaire humaine enveloppant un esprit qui ne se partage pas ni ne se réduit à l’inaccessibilité de l’âme. Bouvier, dans son atelier, copiant François Gérard, et la scène de ce baiser salvateur, artiste brillant et valeureux qui reproduit les mouvements de la beauté, laquelle ne serait plus censée se réaliser dans la fuite des espoirs et la logique immatérielle du temps. Mais ailleurs, dans un temps accessible qui pourrait donner lieu à reconsidération.

 

Ma mauvaise humeur n’avait donc aucune pertinence devant une telle image. J’ai été stupide et devrai m’en excuser auprès de Léna. Ce ne seront pas des excuses légères. Il me faudra trouver à la fois les mots et le juste silence, non seulement à son égard mais à celui de l’histoire des femmes et des hommes et encore à celle de l’art. Dois-je le faire par écrit ? Difficile, un message audio ? Ridicule. Calmons-nous. Il n’y a pas d’enjeu autre que le rétablissement d’une certaine dignité, par une correction de mes propos qui soit naturelle et vraie. Souhaitable et réalisable.

 

Je reçois un message de Léna.

 

Elle a choisi le mode vidéo, m’informe en souriant qu’elle a respecté mon choix et m’offre en due conséquence le portrait de Jean-François Bellot par Bouvier. Le juriste par l’artiste. Promesse de la vue quotidienne du portrait d’un juriste illustre. Notariale perspective. Léna rayonne et me sait pris à mon propre piège. Bellot, c’est bien, c’est superbement dessiné. Je l’entend dire dans la vidéo «  … tu ne te perdras pas en conjectures ni en ressassements en regardant au jour le jour le visage de cet homme brillant ». Je pourrais répondre, en lui demandant de qui on se fiche. Mais c’est de moi et je l’ai bien cherché. Elle est forte Léna, plus forte que je ne le suis.

 

Bellot écrivait à propos de la loi fixant les règles de la procédure, qu’elle « (…) sera d’autant plus parfaite que ce but sera mieux atteint, c’est-à-dire que la route qu’elle tracera sera plus simple, plus courte, plus sûre » (*). Quelque chose me dit en citant cette phrase qu’il existe une perfection irréelle dans l’énoncé des grands principes et de la loi et de l’amour. La confrontation à ces principes, imagé s’agissant de l’amour et de si superbe façon dans le dessin d’Abraham Bouvier, est pourtant source continue de déceptions. On ne sait pas si l’amour et la loi (« comment enfin en forcera-t-on l’exécution »**) créent nécessairement d’inutiles peines ou si c’est l’individu qui se perdrait par lui-même et par lui seul dans des fleuves de complexité qui, la plupart du temps, ne feront pas preuve de bienveillance, contrairement à celui qui accueillit Psychée et la protégea en la confiant au Maître du tout. Il nous revient, pour elle et pour Amour, d’apprendre à se réjouir, enfin et à nouveau de l’issue heureuse de ce mythique baiser qui pourtant n’épargnera à personne le malheur ordinaire. Effets de lois naturelles ou sociales sur lesquelles un individu ne peut par lui seul influer. Ou serait-ce, à l’opposé, l’heureux et possible sort permis par le fleuve à chacun de nous ? … Il faut croire à défaut de … j’en suis là dans mes réflexions et m’en vais accueillir Léna qui, amusée – allez savoir pourquoi ? – revient me dire bonjour, un tableau sous le bras.

 

(*) et (**) Jean-François Bellot (1786-1836) in Walter Habscheid Droit Judicaire privé suisse 1981, exergue

Commentaires (2)

Starben CASE
28.06.2023

Le Dieu Pan, je ne connaissais pas son rôle dans l’histoire mais c’est beau d’imaginer qu’il faut confier notre Psyché blessée à la nature pour la protéger et la guérir, ainsi que le rôle apaisant de l’eau dans laquelle se réfugie la déesse de la mythologie grecque.

La Lyre et le Lys
15.05.2023

Bravo et merci ! Cette chanson visionnaire prend décidément tout son sens aujourd'hui.

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