Endormie au creux de la racine de l’arbre millénaire, lovée sur son lit végétal, l’enfant rêve. L’enfant rêve et se souvient de ses aventures par-delà l’espace et le temps...
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L’ENFANT

 

 

Dans la main de l’enfant qui dort,

la graine,

matrice de cristal d’eau gonflée,

la graine,

sur son germe entortillée,

pur chaos vibrant

comme le début et la fin des temps,

un soupir vivant,

et l’éternel recommencement,

 

Dans sa main, le semblable

pourtant jamais tout à fait le même,

la mémoire et l’itération,

la régénération et la création.

 

 

 

 

LA FEMME-PLANTE

 

Sur la terre, elle est allongée, sur le dos. Les plantes douces et les lichens qui habillent son corps forment une seconde peau qui respire et la relie à la vie.

 

Les yeux mi-clos, elle observe la ramure des arbres, réseau de sinueuses racines se nourrissant de lumière. Bruissement des feuilles dans le vent, caresse des odeurs d’humus : elle ressent tout jusqu’au plus subtil de ses cellules. Elle touche son ventre, sourit : elle attend la germination.

 

Chlorophylle verte dans la plante, hémoglobine rouge dans le sang, juste une petite molécule différencie les fluides vivants, une minuscule particule, un infinitésimal espace-temps.

 

A chaque génération, les humains sont devenus un peu plus plantes, les plantes un peu plus humaines. Hybridation et mutation. Patience et surprise.

 

 

 

 

LA NOUVELLE-NÉE

 

 

Encore connectée par ses racines de lumière qui irradient son tissu conjonctif et la structure géométrique de chacune de ses cellules, elle dort.

 

Les rêves lui arrivent en accéléré, son programme pour bien pousser.

 

Suspendue dans l’espace laiteux mû de vagues arc-en-ciel, elle rêve d’être un arbre-sphère immense dont les racines et la ramure se courbent pour se rejoindre.

 

Une vibration lui murmure:

‘Nous faisons famille.’

 

 

 

 

LA FEMME-SERPENT

 

 

Dans la clairière bercée par la lune, elle est danse de joie pure, rage créative de la nature.

 

Humaine, plante, montagne, rivière, étoile : elle est tout le vivant dans un jaillissement.

 

Dans un froissement d’ailes, la chouette la frôle, le daim furtif écarquille les yeux, les champignons rient sous leurs chapeaux, les bosquets s’écartent pour mieux voir et la forêt entière se réjouit.

 

 

 

 

LA RÉ-EXISTENCE

 

 

Lorsque les faux maîtres ont presque réussi leur programme de parasitage totalitaire de la Terre, c’est grâce aux plantes que l’humanité à survécu.

 

Par le passé, c’était déjà la même énergie qui avait faillit tout détruire. Rien ne servait de s’y opposer frontalement, sauf à nourrir le virus cryptogamique et les parasites.

 

Cette fois, il a fallu être créatifs. Entrer en Ré-existence. Créer la vie dans chaque recoin. Pas besoin de palabrer sans fin, de s’émotionner en pure perte ni de perdre espoir: juste planter, aimer, s’entraider. Et tout çà, dans la joie, l’arme de création massive ultime.

 

Pour se reconnaître, il suffisait de se connecter au cœur. Les Humains-vrais se comprenaient intuitivement, d’un clignement d’yeux. Les Plantes-vraies  vibraient intensément comme si la chlorophylle excitée voulait s’épandre dans l’espace alentours. Rien qu’à les voir, elles te nourrissaient le corps et l’âme. Par contre, les organismes manufacturés en toc s’exhibaient identiques, tristes et ternes.

 

La Ré-existence avait fait alliance avec des atypiques: champignons et plantes sauvageonnes, algues bleu-vert, d’eau douce ou salée, micro-organismes de tous acabits. Le nouveau pétrole: le compost. Le nouvel or: l’urine, parfait fertilisant et médicament.

 

Les Pays-sans-peur et des Potagistes avaient agit de concert avec d’autres un peu bizarres : les Botanistes. Dans des temps anciens, ceux-là avaient parcouru la Terre pour collecter des plantes, les étudier et les rassembler. Parce qu’elles étaient belles et intrigantes.

Toute cette bande plus ou moins désorganisée, un peu pirate, s’échangeait graines et plantules malgré la guerre contre la vie qui faisait rage. Intimement compris, plantés dans du sol vivant et multipliés, de précieux végétaux furent ainsi sauvés. Les sols et les savoirs pour les faire vivre aussi.

Ces humains là savaient la valeur de l’humus.

 

Artistes et clowns avaient joyeusement répondu à l’appel, luttant à grands coups de rires et de chants, créant des brèches, des bugs, des mutations du tissu social.

 

Surtout, le système immunitaire avait été renforcé : partager et ouvrir les jardins, ensauvager les friches des villes, planter dans les craquelures des autoroutes, composter les ruines de l’ancien monde. Replanter les forêts, imbiber les déserts. Tel le mycélium, inter-connecter la vie.

 

Puis, l’Humanité avait fini par comprendre. Pas tout, pas tout de suite, tant la vérité était impensable, innommable.

 

Les humains qui été allés de l’autre coté avaient aussi apporté leur aide.

On les a appelés : les Sur-Vivant·e·s.

Parfois né·es ou retenu·es dans des laboratoires secrets, pour tenter de les contrôler, certain.e.s avaient réussi à s’exfiltrer. Bien qu’ayant grandi loin de la nature et programmés pour se déconnecter du cœur, leur mémoire du corps n’avait pu être effacée. I.elles avaient partagé leurs savoirs et avaient montré au reste de l’humanité, encore naïve, comment grandir et se libérer. Comment restructurer ses cellules et refaire circuler la sève vitale. Comment communiquer de manière subtile et modifier la réalité.

 

L’élite autoproclamée affairée à tout contrôler, à élever la vie en batterie, à abattre et torturer, à trafiquer et manipuler, pensait tout dominer. Se croyant les maîtres, ils n’étaient que les premiers des esclaves. Hameçonnés par leurs egos. Addicts. Fous prêts à hybrider le mal pour leur fantasme immature de toute puissance. Ceux-la, à force d’abdications et de mensonges, s’étaient coupés de leurs racines.

 

Les plus atteints par le virus s’étaient auto-détruits, vu qu’ils se nourrissaient sans respecter les lois de la vie. La nature est généreuse et l’univers bien organisé, mais il ne faut tout de même pas pousser: à tout déséquilibre, une régulation.

 

Ces ‘psycho-socio-papattes’, sortes de cafards puants, délirants, avaient été prélevés délicatement, puis mis à macérer dans un bac à compost géant, pour voir si la vie pouvait en resurgir. Après un certain temps, comme rien ne repoussait, le grand trou noir de l’univers les a aspirés, eux et leurs parasites synthétiques. Rien n’en est resté. Vide. Intersidéral.

 

D’autres pseudo-humains, moins infectés, avaient pu être inoculés et dépollués grâce à des champignons alchimistes, puis trempés dans un bain de micro-organismes de jouvence, le tout accompagné de sons organico-électro-barocco-accousmatiques interprétés en ‘live’ par la Grande Fanfare Symphonique Universelle.

 

Cela n’avait pas senti très bon, mais, enfin, la graine du cœur avait germé. Il en est sorti des êtres mi-humains, mi-bonsaïs, un brin rabougris, aux poils et cheveux formés de fines mousses vert tendre.

On les a appelés ‘les Reverdis’.

Ils restaient là, sans bouger, tout mignons, souriant béatement. Les Reverdis étaient très décoratifs dans les parcs et jardins publics.

A présent inoffensifs, muets, ils n’avaient que les yeux pour s’exprimer. On y lisait combien ils étaient désolés et aussi leur joie, lorsque les enfants jouaient avec eux, les affublant d’un bicorne composé d’une demie cucurbitacée posée sur une feuille de bananier.

Napoléons-nains des jardins, eux aussi se sentaient enfin aimés.

 

Les humains coincés dans la toile parasite dont l’étincelle originelle était restée intacte, nombreux, ont saisi la première occasion pour planter là leurs vieux oripeaux et rejoindre la Ré-existence, souvent en tant que nettoyeurs-recycleurs de vieux trucs inutiles, clowns-guérisseurs, conseillers-couch-surfing en transition etc.

 

Ainsi, l’Humanité a co-évolué en se re-connectant au Vivant.

 

 

 

 

LA SAGE-ANCÊTRE

 

 

Des plantes, elle a reçu la vision et la connaissance. Comment la terre, l’eau, l’air, le feu et l’ether s’harmonisent. Le subtil travail des énergies.

 

Partout elle a voyagé, avec ses cheveux blancs et son habit de lin, son sourire et sa besace contenant toutes les graines du monde.

 

Elle a posé un geste là, une attention ici, coupé une branche pourrie, renoué un fil, pansé une plaie, apporté un compost foisonnant de nutriments, une concoction fermentée, partagé son regard aimant. Encore. Et encore.

 

Elle a rêvé, planté, nourri et elle a dit:

 

‘Sur la Nouvelle Terre, celle d’après la dissolution des illusions macabres, l’Humanité s’est rappelée son alliance avec le Vivant qui se renouvelle à chaque souffle. Elle s’est reconnectée à son corps, à son intériorité, s’est souvenue d’elle-même. Elle a enlacé les arbres. Elle a chanté, d’abord d’une voix un peu hésitante, caillouteuse, puis de plus en plus fluide et joyeuse. Elle a dansé, les yeux grands ouverts, les pieds rebondissant sur la terre, les bras levés vers l’univers. L’Humanité s’est réveillée.’

 

Avec quelques branches sèches que le vent avait déposées, la Sage-ancêtre a allumé le feu, puis a observé la fumée et les parfums spiraler dans la nuit transparente, vers la lune et les étoiles.

 

 

 

 

LA VOIX

 

 

‘Rappelle-toi, mon enfant : tout se réinvente à chaque instant, dans le souffle, dans la goutte d’eau, dans la poignée d’humus, entre les roches que les lichens et le gel et le ruissellement des eaux dissolvent.’

 

‘Rappelle-toi, mon enfant : l’aventure de la vie, l’exploration du vivant. Et comment tous les univers et tous les espaces-temps s’harmonisent ici et maintenant.’

 

 

 

 

LE JARDIN

 

 

La femme et l’homme, se regardent, curieux l’un de l’autre.

 

L’homme dit :

 

‘J’ai cherché au plus dense des forêts, fouillé le fond des abysses, parcouru les lointains sans succès. J’ai tout tenté pour me rassurer, cru les mensonges et voulu tout détruire pensant devenir immortel. A présent, je sais : Elle est indomptable, entière. Toi aussi. Dorénavant, je ne veux plus rien d’autre qu’une place au creux de tes bras.’

 

La femme parle en silence :

 

De ses yeux calmes coule la sève brute. Elle entrouvre la bouche et souffle pour laisser pousser une rose blanche et ancienne, de celles dont le parfum est humble et sauvage. Ses paumes tournées vers le ciel abritent un nid et des oisillons. Des lianes volubiles s’agrippent autour de ses pieds, serpentent le long de ses jambes, de ses hanches, de sa colonne, de sa nuque, de son cou et fleurissent en couronne autour de son visage.

 

Elle et Il, Il et Elle s’entrelacent, s’unissent, palpitent et deviennent arbre vivant.

 

A cet instant, dans le jardin, apparaît un nouvel être.

 

 

 

 

L’ENFANT

 

 

Au creux de la racine de l’arbre millénaire, l’enfant s’éveille.

 

Le nez dans les mousses, la joue dans l’humus, elle ouvre les yeux. Inspire. Se lève. Pose un pied nu sur le sol. Puis l’autre.

 

Au creux de sa main prête à planter et à aimer, la graine. Tendre cotylédon têtu pointé vers le ciel, germe tendu vers la terre, la graine vibre, grenade impatiente d’exploser en fractales délicates, d’entremêler ses chevelus racinaires et de converser avec les hyphes polyglottes, de s’insinuer au plus profond et de s’élancer en d’altières ramifications, de respirer, transpirer et se dorer au soleil aux doux frissonnements du vent.

 

Au travers du chatoiement des feuilles des arbres, l’enfant entrevois les étincelles de soleil et les éclats de bleu ciel. Puis, son regard plonge jusqu’au cœur de la Terre, caverne immense aux parois de lumineuses roches cristallines.

 

De tout son cœur, l’enfant rayonne vers ses ami.e.s fidèles, les végétaux, les animaux, les minéraux, les entre-deux aussi, les un-peu-blob, les lézards et les hiboux, les bizarres et les hideux.

 

Elle remercie, elle ne sait quoi, elle ne sait qui, elle-même aussi.

 

Alors, l’enfant se souvient. De ses rêves. L’aventure de l’Humanité. La joie du Vivant.

 

Et elle sait, qu’au cœur de sa main et au cœur de la graine palpite le nouvel univers, prêt à surgir, défiant l’espace, niant le temps : la vraie vie, à l’infini.

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