20.03.2021 14 2 Armistice

Notre société

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© 2021 Marie Vallaury

Nord ou Sud ? Quelle importance, si c'est notre boussole intérieure que nous suivons ?
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L’air est frisquet, je resserre le foulard autour de mon cou. Il semblerait que ce soit la fin de l’été indien. La lumière décline lentement, les passants se font rares dans l’allée du parc. Il faut que je bouge de là, mais mon corps est lourd, inerte. Une rafale de vent disperse un tas de feuilles mortes, et le crissement m’écorche les oreilles. Je sens les larmes perler au bord de mes yeux, l’oppression latente dans ma poitrine. Pleurer me ferait du bien, mais un soupçon de dignité me retient. Pourtant, personne ne me regarde, frêle silhouette voûtée sur son banc. Ils avancent d’un pas rapide, pressés de rentrer chez eux avant la nuit, serrant les pans de leur manteau autour de leur corps frigorifié ou tenant leur chapeau d’une main pour qu’il ne s’envole pas. C’est à peine s’ils ont conscience de ma présence, pris dans le tourbillon de leurs activités. Certains me lancent un regard et aussitôt détournent la tête. La tristesse des autres, ça dérange.

Je crois que je suis au bout. Au bout de quoi, je ne sais pas vraiment. Je n’arrive plus à réfléchir. Ces derniers mois, mes pensées ne me laissaient pas un instant de répit. Nuit et jour, elles me perforaient la tête comme autant de lames cruelles et glacées. Elles avaient leur propre existence, apparaissaient soudainement, me ravageaient le cerveau, et repartaient. Je ne maîtrisais plus rien, esclave de leur tyrannie perpétuelle. Tout se mélangeait, mes enfants qui ne voulaient plus me voir, mon divorce qui traînait en longueur, la surcharge de travail, et puis cette boule au sein…

Ce soir, lorsque je suis sortie du bureau après une journée de folie, mon corps crépitait littéralement sous la tension. Abrutie de fatigue, je regardais la rue comme si je ne l’avais jamais vue. Je m’étais mise à marcher, au hasard, pour me libérer de la menace d’explosion que je sentais, juste sous la surface de ma peau. Je ne sais pas comment je me suis retrouvée sur ce banc, dans un parc que je ne connais pas. La surtension est partie, mais le vide qui l’a remplacée est encore plus effrayant. Je ne pense plus, je ne ressens plus rien, c’est à peine si je respire encore.

Partir. Fuir. Le plus loin possible de ma vie. M’éloigner de mon patron vicelard, de mes collègues hypocrites, des avocats cupides, des médecins fatalistes et froids. Quand la stratégie de l’attaque ne fonctionne plus, il reste la fuite, et elle n’a rien d’indigne. Échapper au danger. Quitter la zone de guerre, à la recherche d’une oasis de paix.

Foutre le camp. Maintenant.

L’évidence me donne la force suffisante pour soustraire mon corps à l’attraction du banc. Les jambes vacillantes, je fais quelques pas de somnambule hébétée. La nuit est tombée, je me laisse guider, frissonnante, par la pâle lueur des lampadaires qui jalonnent le chemin vers la sortie. Le vent fait tournoyer les feuilles autour de moi, mais cela ne m’irrite plus, au contraire, c’est comme une danse de vie. Une feuille vient se coller à ma jambe. Baissant les yeux, je vois qu’il s’agit d’un prospectus délavé. Je l’attrape, curieuse d’un signe du destin.

C’est une publicité pour un magasin appelé On the road again, tout l’équipement pour le globe-trotter. Chaussures, vêtements, matériel de camping, cartes, tout y est. Je n’arrive pas à détacher mon regard d’un superbe sac à dos rouge. Mon imagination remplit déjà ses multiples poches, se perd dans les méandres d’une carte routière, trace la route au cœur de magnifiques paysages verdoyants. Je crois que je n’ai jamais rien vu d’aussi beau que ce sac à dos rouge.

Dans le taxi qui me ramène chez moi, j’oscille entre joie fiévreuse et pure panique. Moi, partir sur les routes à pied ! Ma notion du sport s’arrête à un abonnement de fitness qui dort dans un tiroir, je ne suis pas capable d’aller voir mon amie Adeline, de l’autre côté de la ville, sans GPS ; je suis frileuse et j’aime mon petit confort. Mais à chaque fois que je regarde le sac à dos sur le flyer, j’ai l’impression d’inhaler une bouffée d’oxygène. Partir avec le strict nécessaire, revenir à la nature, à la simplicité, à l’essence de la vie.

Ne pas réfléchir. Juste sauver ma peau.

Je n’aurais pas cru qu’il soit aussi facile de tout quitter. La conviction que ma décision est juste me donne des ailes. En quelques jours, je trouve un sous-locataire pour mon appartement, je donne des instructions à mon avocat, mon ex sera ravi que le divorce soit encore retardé de quelques mois. Le plus jubilatoire est d’envoyer ma lettre de démission. J’aurais certainement des pénalités pour ne pas avoir effectué mon préavis, mais la perspective m’enchante. Je suis déjà sur le chemin de la liberté.

Je préviens ma famille, mes enfants, que je ne serai pas joignable. Entre critiques, vociférations et pleurnicheries, leurs réactions me confortent dans ma résolution. Un éloignement nous fera le plus grand bien à tous.

Les médecins sont les plus difficiles à convaincre. Pourtant leur sentence de mort ne m’atteint pas. Je les regarde, pétris de connaissances, mais tellement hermétiques à la compassion. Ce n’est pas une femme qu’ils cherchent à soigner, c’est juste une tumeur qu’ils veulent éradiquer. Incapables d’accepter qu’une patiente ne se soumette pas à leur chimie, à leurs rapports d’analyses. Inaptes à appréhender la valeur fondamentale du choix, du libre-arbitre, du droit de disposer de sa vie en toute liberté, de décider de ce qui est bon pour soi.

Une fois toutes les entraves dénouées, je me rends au magasin pour globe-trotters. C’est la caverne d’Ali Baba, et je dois me retenir de battre des mains comme une gamine. Inutile de faire la fière, je n’y connais rien, et je préfère l’annoncer tout de suite au vendeur. C’est un tout jeune homme, et il pourrait sourire de cette quadragénaire empâtée et de son utopique projet. Mais c’est le contraire qui se produit. Au lieu d’une lueur d’ironie, c’est une discrète admiration que je lis dans ses yeux. Et il va se fendre en quatre pour dénicher le matériel adéquat, léger et pratique. Il me montre comment remplir mon sac, et me donne mille et un conseils. Je vis un extraordinaire moment de complicité, et je mesure à quel point ma vie a déjà changé en quelques jours. J’achète même une boussole, à part lire le nord, je ne sais pas l’utiliser, mais le symbole est trop beau. Je trouverais bien quelqu’un qui m’apprendra à m’en servir. Je me réjouis des rencontres futures, des émerveillements à venir. Le passage dans cette boutique est le vrai commencement de mon voyage.

Lorsque je pose le pied sur le trottoir, harnachée comme une baroudeuse dans un film documentaire, le soleil brille et éclaire la ville du ton doré et chaud d’un automne radieux. Le sac à dos est lourd, mais ce n’est rien à côté du fardeau de mon ancienne existence. Je me sens neuve, fraîche comme une rosée matinale. Les gens dans la rue ne m’effraient plus, je les trouve souriants, bienveillants. On dirait qu’ils savent ce que je m’apprête à réaliser, et qu’ils m’encouragent. Peut-être même qu’ils m’envient.

Le visage levé vers la chaleur du soleil, j’inspire profondément l’air de la liberté. Il est l’heure de mon premier choix : à droite ou à gauche ? D’un geste assuré, je sors la boussole de ma poche. Comme les frimas se rapprochent, j’opte pour le sud.

Et j’avance vers la lumière.

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