Ce que m'inspire l'écoute renouvelée de ce tube de l'été 1967
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Mais on ne sait pas d’où viennent les déceptions. Si c’est de l’autre, qu’on attendait, du réel ou de soi. On en reste nécessairement à soi et l’on y revient en dépit de l’univers ou à ses dépens jusqu’au jour, pas si lointain et peut-être déjà vécu, ou l’on en sera plus encore et définitivement revenu. Pas tout à fait de tout, et pas encore de soi. Me reste-t-il de la marge ? Dans l’écriture probablement et dans ce qui la rend possible aussi, je l’espère.

 

C’était dans la chaleur déjà, certaines pointes en été. Visions de graviers, de sols accueillants, pierres, herbes et goudron. Le ciel qui n’aura pas changé à force de mouvements réels et apparents. Les voix de la radio de tous entendues venaient d’en haut et présentaient sans rougir un monde sûr et assuré. Il devait bien y avoir une vérité qui aurait surpris ou réconforté ceux qui m’étaient proches. Eté 1967, enfance. Un orgue électronique en effet très présent qui semblait offrir de la musique d’avenir – de mauvaise réputation – et ouvrir des harmonies prometteuses, des espaces libres pour de futurs enchantements.

 

La voix masculine et prophétique était convaincante sans que j’aie à comprendre le sens des mots qui n’étaient que suites de syllabes imperceptibles. C’était, je crois, un temps de fleurs et de fausse nudités crues. Corps profonds en éveil léthargique, un avant cauchemar, bardé de béatitudes. Les musicalités mêlées suffisaient à mon imaginaire et à ceux de presque tous, voisins, foules, publics où venaient se poser de nouvelles et amples réalités pourvoyeuses de bonheur amoureux et de gloire pour tous, donc de soi, partout dans les yeux de ceux qui allaient cueillir la fraîcheur des bonheurs ressentis. Il suffisait de tendre la main. Avec Procol Harum, c’était possible et ça l’était immédiatement. Enfin, au prochain passage, à celui qui donnait prise à nos impatiences. Voix profonde avec un fond d’éraillement, annonciatrice d’une prédestination portant en elle un bonheur courtois et bienvenu qui ne tomberait pas à plat. A chaque note, la suivante déjà annonçait le plaisir que conférerait, dans ses suites chromatiques, un élan naturel, un allant de soi éternel déjà. Cette sensation nommée désir d’amour suffirait à chacun et tous l’attendaient.

 

J’étais content que Procol Harum fût premier sur les ondes. Son tube de l’été me semblait échapper tant à la matérialité des idéaux qu’à moi-même qui tentait aussi, et ce n’était pas le même succès, de m’en préserver ou de m’en extraire. La musique devait aller son chemin. C’était l’histoire d’un autre qui nous apportait quelques sensations. Prononcer le nom du groupe, ne pas en déceler les mystères et le laisser faire carrière parmi les autres. Ce titre me ravissait et ne provoquait aucune pensée mauvaise, contrairement à d’autres fourbes, faux ou mièvres. Des fleurs certes le temps et des ronces aussi, un pied dans la déchetterie.

 

Les slows m’éreintèrent de l’intérieur. J’eus peine à y croire et à prolonger l’enchantement qui à mes sens se défaussait. On aura beaucoup changé les disques, puis tout le matériel, CD numérisés, rien n’y fit. Ce ne fut pas un vrai galvaudage mais je dois admettre l’avoir vécu comme tel. Et les écarts se creusèrent entre idéalités et leurs contraires. Les placeurs revinrent et m’indiquèrent une autre ombre à saisir, toujours plus au fond. Je ne me suis pas rebellé mais confesse avoir, en ville, beaucoup marché pour mieux dormir aux heures enjôleuses. D’autres airs m’ont astreint et distrait. Certains m’ont permis de creuser et de percevoir. Ils reviennent de l’oubli. On a continué de changer le matériel.

 

Sous diverses formes, comme avec des ailes, ils se rendent visibles et audibles sur nos appareils et nos écrans. Les films d’alors et les sons studios reviennent à nous de même que les performances au fil du temps. Une vraie chronologie limpide et foutraque. Ce succès au titre imprononçable était resté dans l’air et n’avait pas eu l’heur de décevoir les plus riches ni les plus malins. J’ai dû l’oublier sans le laisser retomber par terre.

 

Cet été 2020, un cinq et un trois plus tard, je le réentends et le revois. D’autres ondes nous le déversent et laissent le choix. J’ai donc fait leur connaissance. Les Dieux n’en n’étaient pas. Une tête jeune ou chenue, en option, chante et rechante ce texte. Nous pouvons pétrir les images qui ne répondent que par les morsures de l’outre-siècle et de ses promesses de cendres vernaculaires et foisonnantes comme le miel des catacombes. La lumière fandango, le poète psychédélique s’en est servi comme d’un mot. Il doit justifier encore son  choix surréaliste et le rapport image – texte sous ces latitudes artificiellement décolorées et comment il eut de sa prose une approche poétique. Le texte est beau mais ne passerait plus s’il était mis à nu . « La vérité est pure à voir ». Deuxième couplet. 1967. C’était mon ciel et ce n’est déjà plus mon sol.  Irréel et tellement vrai. Le son pourvoyeur d’images faiseuses  d’émotions étranges dont naissent les silences et les mots à repourvoir,

 

Il y eut une rivalité aussi. Je ne sais plus, la chanson m’échappe. Un procès entre le pianiste chanteur et le taiseux organiste faussement maniéré avec quelques autres se succédant  dans le groupe. Orgue Hammond. Ce n’était que cela et c’est allé à la Cour ? A la chambre des Lord pour dire s’il était seul compositeur ou s’ils étaient deux. Les groupe rock, « abily » ou progressistes ont leurs histoires de désamour et les orgasmes scéniques sont mimés pour longtemps. Répétitivement. « A whiter shade … », mes envols d’enfance vers la nature adulte, et ça retombe maintenant. On les écoute sans oublier la surprise du premier instant. Plaisir et réticence, un doux renouvellement du tout. Le feu héraclitéen cherche sa flamme et nous autres en savons déjà trop sur le destin de nos personnes et de certaines chansons bien accompagnées ou irrésistiblement accompagnante.

 

En nous se perd le chemin.

 

Un au-delà depuis longtemps enfui.

 

Le radio gueulait nos promesses d’amour.

 

Alors, déjà, c’est très clair, on ne savait pas très bien de quoi demain sera fait.

 

Nous étions quelques uns et les musiciens cherchaient leur enchantement dans celui qu’ils espéraient faire naître en nous.

 

Le compositeur s’est inspiré de Jean-Sebastien Bach.

 

Je suis pour la création d’un service d’identification des miracles.

 

Et pour sa dissolution immédiate aussi.

 

Hic parade, en Europe et en Amérique.

 

Avons-nous bien ri? Aimé? Compris? Entendu? Ecouté?

 

Ecrit?

 

Tout ce procole et cet harum que je n’aurai jamais rattrapés.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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