Quand il doit faire le point sur la source de sa notoriété, l'écrivain, parce qu'il n'a été que très tardivement plébiscité, va se retrouver face à un cas de conscience. (présenté lors d'un concours)
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“Mais qu’est-ce qu’il croit, ce morveux ? On ne va quand même pas convoquer Kant, Socrate, Finkelkraut, Cioran ou, pourquoi pas, Houellebecq, pour savoir si le silence est enflammable ou inflammable ! Évidemment qu’il brûle le silence…des exemples ? : quand un secret de famille la fait brûler de curiosité, quand un silence dans la partition brûle l’enchantement de la musique, quand des lâches se sont tus et brûlent maintenant de honte, quand le silence complice détruit un collègue de travail, quand un élève harcelé finit par s’immoler dans la cour de l’école, quand la clameur des peuples vient brûler l’indifférence des dictateurs.
Et puis, marre de mâchonner cette pipe, va-t’en rejoindre les autres…là, direct dans le pot en cuir. Ah! ce cadeau…ils se sont bien fendus les collègues…pour mon départ de l’Uni. Et cette reproduction de Magritte…ce slogan archi-usé : “Ceci n’est pas une pipe”, pitoyable ! Bon, voyons le courrier…une dizaine de lettres comme chaque jour…la réussite, quoi ! ça me change, on me veut à la radio, à la télé, on m’invite, moi, dans des cercles littéraires très sélects, tel ou tel journaliste, que je ne connais ni d’Êve, ni d’Adam, jure me connaître en exigeant une interview, un véritable raz-de-marée. C’était le dernier moment pour mon heure de gloire. Ah! ce bouquin…tombé à pic…c’est grâce à lui tout ça, merci, merci !
On te sollicite de partout…mais garde la tête froide, mon bonhomme…oui,oui, c’est vite dit ça…une invitation officielle de la confrérie philosophique de Lausanne, ce n’est pas n’importe quoi…tiens, ils m’écrivent : Cher Monsieur le professeur honoraire, blablabla, à l’unanimité, nous avons l’honneur de vous demander de participer à notre grand débat avec Monsieur Auguste Chapatte, notre dévoué président, ceci devant nos plus fidèles soutiens et quelques invités prestigieux. Recevez… blablabla.” Si ça n’est pas une revanche…mais pourquoi n’ont-ils pas pensé à moi, du temps où je m’ennuyais à l’Uni ?…C’est vrai que mon livre est en plein coeur du sujet…témoignage du silence brûlant de l’Histoire avec un grand H et aussi de l’histoire commune des humains. Qui l’eût cru ? aujourd’hui, c’est à moi seul de choisir : ou je les envoie bouler, ou je débarque pour les éblouir avec mon grand sens du débat et ma vaste culture…Alors l’intelligentsia lausannoise regrettera de m’avoir boudé si longtemps !
Comment en sont-ils arrivés à proposer une telle ineptie ?…ça me met en rogne…Si au moins on abordait les vrais sujets du moment, comme la grande pandémie, ou la révolution verte, ou la valeur de la vie des gens de couleur, ou l’influence du numérique sur la réflexion philosophique. Là, sans hésiter, je dirais : oui. Mais se chipoter sur le silence…Certes, c’est déjà mieux que disserter sur les privilèges des riches, le bronzage intégral, la violence des vagues s’écrasant contre la falaise, ou le délire poético-scientifique de certains amateurs de pinard…
C’est pas tout ça, pour ma journée, ce sera comme d’habitude moult rencontres agendées depuis des semaines. Quelle griserie d’échapper à mon triste quotidien d’avant. Ma vie s’est accélérée…enfin j’existe. On me reconnaît, on me sourit, on m’installe aux meilleures tables dans les restaurants les plus prestigieux. On me chouchoute, juste pour que je veuille bien participer à un débat. A moi les rencontres passionnantes…finie la vie besogneuse…adieu le temps de l’anonymat… terminés les petits événements minables. Comblé, je suis comblé comme j’aurais dû l’être toute ma vie…et ces regards flatteurs, de la part de la gent féminine, quelle consolation…ça me change de l’indifférence crasse de mes consoeurs de l’Uni et des femmes en général…Aucune ne savait le potentiel inexploité qu’il y avait en moi, quel pied !
Seule petite ombre au tableau…parfois, mon pouls s’accélère et voilà que refait surface ce sentiment de panique… je ne l’ai pas sonné celle-là… mais il faut toujours qu’elle vienne m’effleurer… infime au début, jusqu’à se transformer en une peur insidieuse…Faudrait-il que je consulte…? mais non, idiot, qui peut savoir ? même le principal intéressé n’y a vu que du feu…Pourtant l’invitation des philosophes lausannois pourrait cacher quelque chose…comme un traquenard destiné à briser le silence. Et s’il allait tout faire s’écrouler…?
C’est pas trop tôt…enfin chez moi…mais c’est décidé : ce soir, je résous mon dilemme. Je m’allume une bonne pipe… je m’assieds à mon bureau… où est ce foutu cahier ? Encore cette boniche qui a voulu me faire du rangement…ah! le voilà. Si j’écris :“Il arrive que le silence qu’on s’impose nous brûle si fort que l’injustice tapie en nous s’échappe et se dévoile dans toute son horreur, les mains rougies du sang des innocents”, est-ce que je résume bien la situation ? Et si j’ajoute : Ô pauvre humanité si prévisible, tellement vulnérable et définitivement mortelle”, pourquoi ai-je l’impression que ça m’éloigne du problème, sans le résoudre ?…ruminons encore un peu.
Pas confortable du tout…écartelé entre accepter comme si de rien n’était cette flatteuse invitation…ou alors en profiter pour faire un aveu public…J’imagine déjà les titres dans les infos du lendemain…un vrai coup de tonnerre qui aurait l’avantage de mettre les choses en lumière, au lieu de me brûler en secret par l’intérieur…Sinon, peut-être qu’un auteur plus courageux que moi pondrait un livre-confession qui avouerait le pillage honteux qui lui a valu sa soudaine notoriété…? Il pourrait même, en paraphrasant Magritte, titrer son bouquin : “Ceci n’est pas un plagiat”, puis faire ses adieux à la gloire et retourner à la case départ. Non merci…très peu pour moi !
Tout considéré, mieux vaut laisser cette brûlure s’éteindre d’elle-même, tout comme ma pipe après les dernières bouffées…et mes craintes s’envoleront comme les dernières volutes se dissipent dans la lumière du soir.”

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