Rejoindre la MS-13 c'est être conscient que notre vie ne nous appartient plus.
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La Mara était comme ces ruelles. Cette ville. Tentaculaire, torride. Ce labyrinthe n’offrait aucun espoir à ses membres d’y retrouver leur chemin.

Moi compris.

Dans ce cloaque s’élevait, de part et d’autre de ses rues poussiéreuses, des bicoques délabrées qu’un seul coup de vent suffirait à balayer.

Pas de protection. Pas d’issue.

Si tu cherchais à la fuir, la Mara te retrouverait, où que tu sois dans ce monde. La rue me l’avait appris dès ma jeunesse. Elle était emplie de ses histoires.

Rien ni personne ne pouvait échapper à son emprise. Même les gosses. Et la plupart en sont fiers, évidemment, endoctrinés dès l’âge de marcher.

Et quand mon heure fut venue de rejoindre la MS-13, mes petits frères étaient les premiers à m’admirer. Eux aussi la rejoindrait le moment venu.

Ma mère, elle, me regardait différemment. Ce n’était plus le regard que j’avais connu petit. Et cela, forcément, me mettait hors de moi.

A seize ans, je voulais lui prouver ce que je valais. Qu’importe ce qui se déroulait au sein de l’organisation, je ramenais de quoi nourrir la famille. C’était ça le plus important. Le reste, c’était rien de moins que des dommages collatéraux.

Mais le seul rêve que te vendait la Mara c’était un billet pour l’Enfer.

 

Cette nuit, alors que la Buick ’68 de Miguel soulève une nuée de poussière dans les rues diaphanes, je sens naître au creux de mon estomac une angoisse inexplicable.

Peut-être parce que c’est ma première fois.

Mais il le faut. Le mal est nécessaire.

Miguel arrête sa voiture devant un magasin aux stores abaissés. La façade décrépie n’en est qu’une parmi la multitude.

Il sort un joint, me le tend. Je tire quelques lattes, pensant que cela me donnera du courage. C’est l’effet inverse qui se produit. Je tousse et le lui rends. La tête me tourne encore plus qu’avant.

Miguel sort un calibre de sa poche, vérifie le chargeur et la chambre. Le flingue est armé.

Vas-y muchacho, m’ordonne-t-il.

Sans ajouter un mot, je saisis le 9 mm, ouvre la portière, et sors, gangréné par la peur.

En face de moi, l’entrée de la maison. Mon destin. Ma prison.

D’un coup d’épaule, je fais facilement céder la porte. Je gravis un escalier d’un pas flageolant, mon crâne prit dans un écheveau de pensées sombres.

En haut, je sens aussitôt plusieurs présences dans la pénombre. Ombres tétanisées.

Le bruit que je viens de produire a réveillé les occupants qui se tiennent debout, au milieu de la pièce, serrés les uns contre les autres.

J’enclenche l’interrupteur.

Sous la lumière blafarde d’une ampoule greffée au plafond, apparaît une famille. Ils sont trois.

Je pointe le 9 mm sur la tête de l’homme. José qu’il s’appelle. De lui, je ne connais que son prénom. Mais la Mara veut s’en débarrasser. C’est suffisant pour moi.

La femme tient sa petite, sanglée à ses jupons. Elles ont les yeux injectés de larmes. Mon regard croise la terreur dans le regard de la fillette.

Elle aurait pu être ma petite sœur, Emiliana.

 

Trois puissants coups de feu claquent dans la nuit.

 

Cinq secondes plus tard, je réapparais et m’engouffre dans la Buick. L’habitacle est envahi d’un parfum saturé d’herbe.

A la grimace que fait Miguel, il doit se dire que j’ai l’air de celui qui vient de se faire dépuceler.

– C’est fait ? me demande-t-il.

L’air absent, j’opine avant de dire :

– Vas-y roule, foutons le camp d’ici.

Miguel passe la première et la voiture bondit, soulevant une gerbe de poussière.

 

Je retrouve la bande au Chicanos, un bar du quartier sud de San Salvador contrôlé par la Mara. Miguel me précède.

Ils sont tous là. Et m’accueillent en chantant. Les joints tournent. Des putas viennent coller leurs corps moites contre ma poitrine puis passent de mains en mains. Les tables sont jonchées de bouteilles de bière, de tequila bon marché. On sniffe de la coke sur le cuivre du bar. Les esprits sont chauffés à blanc.

On se prépare à fêter.

Je n’ose sourire. Pour eux, je suis vraiment l’un des leur maintenant.

Tous arborent fièrement la signature du gang, le tatouage au nom de la Mara Salvaturcha. Moi aussi j’aurais bientôt cette même empreinte, marqué au fer rouge comme du bétail. Car c’est bien ce que nous sommes, malgré tout ce que les pequeños du bar s’imaginent.

Miguel me conduit vers l’arrière-boutique sombre où flotte une odeur âcre.

Antonio nous reçoit, entouré par ses chiens de garde. Deux types balèzes, couverts de tatouages et aux regards menaçants. Antonio n’est pas grand, mais l’une des figures les plus influentes du quartier sud. Il a l’air de celui qui a vu tant de choses que rien ne peut plus surprendre. Petite moustache, yeux perçants, visage rond qu’on pourrait croire empli de bonhomie.

– C’est toi Ottavio ?

J’hésite. Bien qu’intégré à la Mara depuis bientôt un an, je n’en saisi pas toujours les codes. En présence d’un type comme Antonio, le moindre faux pas peut s’avérer fatal.

Je fais oui de la tête.

Il me toise d’un regard intense. Le silence se prolonge, tandis que dans la pièce d’à côté, les rires, le hip-hop, et le brouhaha s’estompent à mesure qu’il continue de me scruter intensément.

– Si Señor.

– Muy bien, répond-t-il en me donnant une tape sur la joue.

Ses chiens ricanent.

Ce geste ne se veut pas amical. C’est, d’une certaine manière, la façon qu’il a de marquer son territoire, de le contrôler. Et tandis qu’il continue de me jauger, il me dit :

– Tu connais la devise ?

– Si Señor. Tue, Vole, Viole, Contrôle.

– Sais-tu à quel âge j’ai commis mon premier meurtre Ottavio ?

Il n’y a maintenant plus un bruit, seule la voix d’Antonio résonne à mes oreilles.

– No Señor.

– A las nueve. C’était facile. A L.A., le patron m’avait demandé de me débarrasser d’un type qui le gênait… du business, entiendes ? (Je fais oui de la tête). Je l’ai trouvé chez lui avec sa famille une nuit. J’ai pris sa femme et son fils et les ai débités à coup de machette devant ses yeux. Tu aurais dû les entendre couiner.

Il rit à ce souvenir aussitôt rejoint par ses chiens, plus dociles que des pitbulls.

Je ne ris pas et essaie de garder mon calme, malgré le haut-le-cœur que soulève en moi son histoire.

Je sais que le gang procède ainsi. C’est sa signature. Débiter en treize morceaux leurs victimes, d’où la MS-13 tire son nom. Mais ce n’est qu’une de ses facettes sordides.

Souvent, je m’étais imaginé échapper à ce sort, que je pourrais me cacher derrière les tatouages, traîner avec la bande sans avoir à me salir les mains. Avec le recul, je me rends compte que cette pensée n’était qu’un vœu pieu. Le rêve d’un pequeño.

Comme ma mère s’imaginait probablement que je le resterais toute ma vie.

Antonio se détourne et s’immisce dans la réserve. Il revient avec, entre les mains, la tenant comme une relique, une machette maculée de sang séché. Celle-là même qu’il a dû donner à bien d’autres avant moi. Je ne suis pas crédule.

– Tiens, me dit-il en tendant l’arme, elle est à toi.

J’ai un frisson, rien qu’à la soupeser. A sentir le manche glisser entre mes doigts. Même si ce n’est pas l’originale, et pour peu que cette histoire soit vraie, j’en ai le cœur au bord des lèvres.

L’air devient irrespirable.

L’envie de tout lâcher et de m’enfuir me saisit. Peut-être est-ce la peur qui m’incite à accepter ce cadeau de cet homme dont les yeux transpirent un mal à faire froid dans le dos.

– Gracias Antonio.

– Et voici pour toi, ajoute-t-il en me tendant une liasse de dollars.

Je ne sais pas ce qui me fait le plus mal, accepter la machette de ce bourreau ou l’argent. Le prix de la violence. Accepter ou périr.

Vas maintenant, me dit-il. Va retrouver les chicas, t’amuser, boire. Ce soir, c’est ta fête. Mais n’oublie pas que la Mara aura bientôt besoin de toi.

– Gracias Señor Antonio.

Miguel me raccompagne, m’entoure de son bras et me lance :

– Bienvenido a la familia, mi hermano.

– Gracias Miguel.

Une fois hors de la pièce, je suis noyé sous les vivats et les jets de bière. Quelqu’un me tend une Corona insipide que je bois, mais n’ai qu’une envie : fuir.

Sans vraiment participer, je m’éclipse discrètement, sors, contourne le bâtiment, et vomis dans une ruelle adjacente, à l’abri des regards.

Subitement, dans l’angle de ma vision se place un pantalon XXL, un t-shirt blanc, des bras et un cou tatoué.

L’ombre s’adosse contre la façade, m’observe.

– Ça fait toujours ça la première fois, me jette Miguel entre deux bouffées de joint.

Son sourire ne s’évanouit pas.

Un haut-le-cœur me fait rendre le peu de bile qui me reste dans l’estomac.

– Et comment tu fais pour oublier leurs yeux ? je lui demande entre deux hoquets.

J’entends son sourire.

Miguel, que je connais peu, apparaît comme quelqu’un d’insouciant, que la violence de notre vie semble peu atteindre. Du moins, c’est l’image qu’il me renvoie à cet instant. Il doit avoir dans les vingt-cinq ans, un âge respectable pour un membre de la MS-13.

– Tu veux savoir mon pote ?

Voyant que je ne réponds pas, il se lance dans une longue tirade :

– Ma mère (il se signe), cette merveilleuse femme m’a élevé, nourri. Pour subvenir aux soins dont elle avait besoin dans sa lutte contre le crabe, je n’ai pas eu d’autres choix que de m’enrôler à la Mara. Ces hijos de puta de médecins m’ont dit que malgré les traitements, ils ne pouvaient rien faire, la maladie l’avait déjà rongée. Elle est partie le jour où j’ai eu mon premier contrat. Une vie pour une vie. Je n’ai même pas eu l’occasion de lui dire adiós. Ma mère était ma seule familia, maintenant, c’est la Mara. C’est elle qui m’a fait grandir, prendre de l’importance, permis d’être respecté dans le quartier.

Il n’y a aucune colère dans le ton de sa voix, seulement des regrets. J’opine, comprenant le désarroi dans lequel il a dû se trouver à l’époque.

– Mais comment tu fais pour ne pas voir leur terreur ?

Je repense au médecin qui m’avait annoncé qu’elle ne s’en sortirait pas et l’envie de meurtre que j’avais éprouvé à ce moment-là. A chaque contrat, je remets la tête de ce hijo de puta de toubib sur mes victimes, et là, tout devient plus facile. entiendes ?

Je comprends, oui.

– Et aussi ça mon pote, ajoute-t-il en me tendant le joint. Ça te libère.

L’herbe chargée d’épices envahit mon odorat. Mon estomac s’emballe à nouveau. Je refuse.

Dans la rue, plus loin, ça s’agite. Des cris commencent à fuser. Une bagarre éclate entre voisins. Un nuage de poussière, soulevé par un rodéo de motos est vraisemblablement la cause de la rixe.

Miguel me scrute, non pas comme Antonio l’a fait, mais plutôt comme un père, fier de son fils.

–    Rentre maintenant, mi hermano, demain est un autre jour. Rejoins tu familia, tu mama.

Je le remercie et prends le chemin de la maison.

 

Alors que défilent les rues, les regards vont sur les tatouages que j’ai fait réaliser quelques mois auparavant. On les inspecte avec une déférence religieuse. Ce respect que je n’ai pas demandé, seulement arraché par la violence, et exigé, l’arme au poing.

Je suis un usurpateur.

J’ai envie de me cacher pour ne plus avoir à supporter leurs regards, la peur qui s’en écoule, et qui n’a rien à voir avec le respect.

J’arrive aux abords de notre maison, l’une de celle que San Salvador en compte par milliers dans ses favelas.

Soudain, j’entends des cris s’en échapper.

Mon sang ne fait qu’un tour. Je me précipite sur la porte au rez-de-chaussée qui débouche sur l’escalier qui mène à l’étage.

Dans la pièce principale du haut se tiennent ma mère en pleurs, entourée de mes deux frères, Diego, Rafaël, de trois ans mon cadet, et Emiliana, ma petite sœur, âgée de six ans qui ne comprend pas ce qui arrive. Elle est, comme la fillette de cette nuit, accrochée aux jupons de ma mère, auréolée d’un air de déjà-vu.

La pièce est lourde, chargée d’ondes négatives que je reçois comme un coup de poing.

– Mama ? Qué pasa ?

– Es tu culpa ! éructe-t-elle en me désignant.

Devant son visage en larmes, ses traits figés par la colère, j’interroge du regard mes frères.

– Mais qu’est-ce qui se passe. Diego, Rafaël ?

Diego répond :

Rafaël vient d’être enrôlé à la Mara.

 

Sur le toit de notre maison, une cigarette à la main, j’entends les sanglots étouffés de ma mère à l’étage inférieur. Un flot qui ne s’est pas tari depuis l’annonce de Rafaël.

La nouvelle était tombée sans que je m’y attende. Elle m’avait transpercé comme une dague froide.

Moi qui croyais naïvement que ce jour n’arriverait jamais.

La nuit est sèche, chaude. Le matin ne tarderait pas à se lever.

Je n’ai pas dormi de la nuit. Repassant le film dans ma tête. Le regard de défi de mon petit frère, lui qui avait tellement fondé d’espoir sur ce moment. Mais voilà qu’il se retrouvait devant l’incompréhension de son grand-frère. Ce même sentiment que j’avais affronté lorsque moi-même je l’avais annoncé à ma mère.

Comment pourrais-je accepter d’envoyer mon petit frère à une mort certaine ?

Son choix, dicté par un manque de maturité, est la preuve de son ignorance face à ce qui se trame au sein de la pieuvre. A douze ans comment peut-il comprendre d’ailleurs ?

Tout ce qu’il voit c’est les chicas faciles, une vie enrobée d’un pseudo-respect, et l’argent qui coule à flots. Tout ce que je lui ai montré jusqu’ici. Tout ce qui me fait vomir à présent.

Je revois son regard. Et ma désapprobation, ma détresse.

Cette crainte qui s’était muée en une colère sourde. Celle-là même qui m’avait embrasée lorsque j’avais fait le choix de rejoindre la MS-13.

Je n’ai pas su appréhender la situation autrement. Je suis, d’une certaine manière, enchaîné à ma propre violence.

Lorsque nos regards se sont croisés, j’ai compris qu’il était inutile de le convaincre de renoncer à cette folie de suivre ma voie. Il était déjà trop tard.

Je suis responsable de son endoctrinement.

Incapable de gérer la situation de manière intelligente, ma rage avait emporté ma raison dans un tourbillon de violence.

Sous les yeux terrorisés de ma mère, de Diego et d’Emiliana, j’avais laissé s’exprimer toute la colère dont j’étais capable.

Nous nous sommes battus.

Bien plus grand et plus fort que Rafaël, je l’avais rapidement maîtrisé. Et lui, vaincu, s’était mis à pleurer, tandis que je lui crachais l’interdiction formelle de rejoindre la Mara.

Je venais de lui voler son rêve. L’image que je lui renvoyais était celle d’un usurpateur. Celle d’un traître à la cause.

 

La nuit suivante, Antonio nous a demandé d’aller racketter un petit commerçant récalcitrant.

Nous sommes quatre dans la Buick ’68 de Miguel. Il y a un jeune de quatorze ans du nom de Javier. Un gamin déterminé, au regard d’acier, entièrement dévoué à la MS-13. A côté de moi, sur la banquette arrière, est assis Jorge. Un type balèze qui me dépasse d’une tête, dont une série de X couvrent le cou et une partie du crâne. Je sais qu’il s’agit du nombre de ses victimes. J’en dénombre quatorze.

L’autoradio de la Buick crache un hip-hop agressif. Montée sur des amortisseurs souples, la voiture avance sur un rythme chaloupé en remontant les allées poussiéreuses, faisant défiler les façades comme un film sans fin.

L’odeur d’herbe, omniprésente dans l’habitacle, me soulève le cœur.

Peut-être est-ce aussi l’idée d’aller menacer un homme pour le contraindre à s’agenouiller devant la Mara qui me met dans cet état.

Depuis que Rafaël m’a fait part de son intention de rejoindre la Mara, je ne cesse de ressasser la situation dans laquelle ma famille est empêtrée. Jamais je ne me pardonnerai les souffrances que je leur inflige.

Comment nous sortir de là ?

La Buick s’arrête devant une énième maison miteuse.

Nous descendons de la voiture. Miguel, en tête du groupe, sort son flingue.

Quelques têtes s’extirpent des fenêtres entrouvertes et disparaissent aussitôt rien qu’à la vue de nos tatouages et nos regards circulaires qui signifient : « Rentrez chez vous, y a rien à voir ».

Miguel frappe à la porte.

Jorge, le gros balèze au crâne occulté par l’encre noire, sort un long couteau de son ceinturon. Un sourire malsain se peint sur ses lèvres.

Un petit homme chauve muni de quelques cheveux broussailleux sur les tempes et une moustache tombante nous ouvre. Ses yeux s’agrandissent aussitôt. Il n’a pas le temps de réagir que Miguel le saisit par le collet et le pousse jusqu’à la cuisine.

L’un après l’autre, nous pénétrons dans la maison.

Miguel pointe son arme sur la tête du petit homme terrorisé, prostré dans une attitude déférente sous l’éclairage blafard.

Jorge s’immisce entre eux, pose la main de l’homme à plat sur le plateau de la table, et appuie le tranchant de la lame sur ses phalanges.

Le type sait ce qui l’attend. Car ce qui court comme rumeurs dans ces rues est vrai. Il sent la réalité de la lame entailler sa chair.

Tous ceux que la Mara n’a pas réussi à contraindre de rejoindre leurs rangs et payer pour leur protection subissent le même sort. Tout d’abord mutilation, amputation, et si ce n’est pas suffisant, on prend un membre de sa famille et on le débite devant ses yeux. Généralement, même les plus réfractaires cèdent avant.

– Tu vois que t’as besoin de protection, assène Miguel en poussant le canon de son arme contre son crâne.

Le couteau de Jorge entame la chair, venant répandre du sang sur le bois de la table.

– Arrêtez, couine l’homme.

Soudain, à l’étage une petite voix piaille :

– Papa, c’est qui ?

Aussitôt, Miguel adresse un signe de tête à Jorge et à Javier.

Leurs pas lourds claquent sur les marches de l’escalier. Je reste seul avec Miguel, empreint d’une insécurité qui grandit à mesure que se profile un nouveau massacre.

A l’étage une petite fille crie.

– Y a qui d’autre dans la maison ? murmure Miguel à l’oreille de l’homme.

– Personne… personne d’autre que moi et ma fille… par pitié, ne lui faites pas de mal…

Je sens monter en moi cette peur mêlée de colère que j’avais éprouvé la veille, lorsque moi-même j’étais monté dans cette maison dans le but d’y assassiner un homme. L’impression de dérouler ce même film, dont la fin m’est déjà connue, vient subitement briser mes chaînes. Cette réalité s’imprime en moi comme une évidence : le scénario de ta vie est déjà écrit et va se répéter encore et encore Où que tu ailles, il y aura toujours une fillette...

Dans les yeux de l’homme, je revois la même terreur se figer, quand Javier et Jorge redescendent, maîtrisant une petite fille qui se débat entre leurs bras. Elle griffe, gifle, et crache ce qu’elle peut. Une vraie furie.

Lorsqu’ils la relâchent, elle se précipite dans les genoux de son père à la recherche de sa sécurité, mais de sécurité, il n’y en a aucune. Que la mort au bout du canon.

Miguel, son flingue toujours pointé sur le crâne du petit homme, me jette un coup d’œil.

Je tremble et dois être complètement livide, pétrifié par l’effroi. Il doit le remarquer.

Des morts j’en ai vu tout au long de cette année écoulée. Sans appuyer sur la détente, j’y avais pourtant participé. Et jamais je ne pourrais effacer ces yeux d’enfants qui, de leurs regards terrorisés imploraient la pitié. Et nous, sans aucune once de remords, appuyions sur la détente.

Avec ce geste, s’envolait notre humanité. Volait en éclats. Nous étions condamnés à errer au milieu des morts. Des damnés. Nous avons oublié le regard de nos mères, de nos petites sœurs.

Moi, je n’ai pas oublié les yeux de ma petite Emiliana.

Et malgré cette peur qui domine maintenant tout mon corps, ma réflexion s’évanouit. Je ne raisonne plus lorsqu’impulsivement je sors mon arme.

Les détonations enveloppent toute la pièce. Assourdissantes.

L’épaule de Miguel vole en éclat sous l’effet de l’impact, envoyant son arme dans un coin de la cuisine.

Surpris, Jorge, qui vient de lever son long couteau luisant de sang, est emporté dans son élan par une balle qui explose sa gorge, tandis que Javier, le jeune prétentieux, n’a pas le temps de sortir son arme de son pantalon, que déjà son crâne se fracasse dans une gerbe sanguinolente. Le père et sa fille, dès le premier coup tiré, se sont réfugiés sous la table.

Miguel se relève, un masque de fureur figé sur son visage.

Qu’est-ce que tu fous, hijo de puta ? hurle-t-il en titubant, l’épaule imbibée de sang.

Je reste là, tétanisé par ce que je viens de commettre. Je songe aussitôt à ma famille.

Ce n’est pas fini. Ils n’en resteront pas là.

Miguel s’effondre, inconscient.

Sous la table émergent les deux têtes ébouriffées du petit homme et de sa fille tremblante.

– Vous devriez fuir, leur dis-je.

Le petit homme me toise d’un regard où se disputent la stupéfaction et la colère.

– Mais pour aller où ? m’interroge-t-il d’un ton froid.

Je hausse les épaules.

– Si je n’avais pas été là, vous seriez morts.

J’aurais au pire perdu deux doigts, mais j’aurais signé leur foutue protection.
Ça n’est rien en comparaison de ce qui nous attend. Vous avez mis la vie de ma fille en danger… Pour la Mara, je ne serais jamais qu’une cible. Alors maintenant, partez !

Je tourne les talons, envahi de rancœur. Je viens pourtant de leur sauver la vie, non ?

Je vole la Buick, remonte les allées sinueuses et me dirige vers notre maison. Tout s’enchaîne dans ma tête de manière incohérente.

Où vais-je aller maintenant ?

Je me rends compte que dans un certain sens, ce petit homme a raison. Moi et ma famille ne sommes plus en sécurité. Nous ne le serons plus jamais. Il est évident qu’Antonio ne laissera pas passer l’occasion de nous faire souffrir.

Après de longues minutes où mes pensées gambergent pour trouver la meilleure issue à cette voie que je viens d’emprunter, je stoppe la Buick devant ma maison.

De la lumière s’échappe des volets mi-clos de l’étage.

Je laisse le moteur tourner, sors et monte les marches quatre à quatre.

Dans la pièce principale, ma mère regarde la télévision sans la voir. Quand elle me voit arriver, elle sent aussitôt que quelque chose ne va pas.

– Querido, que esta pasando ? demande-t-elle, inquiète.

Cette question m’interpelle. Juste cette petite question, et ce querido. Ce chéri. Rien que ce mot résume cette femme qui se tient devant moi. Peu importe ce que ses enfants feraient ou accompliraient, ils resteraient toujours ses queridos.

A croire que les mots abandonner ou renier ne font pas partie de son vocabulaire. Elle qui a toujours été là, et le sera toujours. Traversant le monde violent qui l’entoure avec les mains de ses enfants bien calées dans la sienne. Ce petit bout de femme, auréolée de sainteté, forte, avait surmonté la mort d’un époux violent, tentant malgré tout de nous élever à l’abri de la rue.

Et moi qui me crois fort avec mon flingue, fort dans le gang. Mais à elle seule, elle l’est bien plus que nous quatre réunis. C’est moi qui la vois d’un œil différent maintenant.

Sur ce constat, je suis incapable de lui mentir comme je l’ai déjà fait à maintes reprises.

Mes frères et ma sœur pénètrent dans le salon, les yeux embrumés.

J’ai fait quelque chose de terrible, mama. Nous allons devoir partir. Tout de suite.

Elle comprend instantanément.

Rafaël s’apprête à cracher une réplique. Ses yeux sont comme deux fentes noires.

Ma mère le fait taire d’un seul regard, et me demande :

– Dis-moi ce que nous devons faire.

Fuir. Une voiture nous attend en bas. Ne prends que le strict nécessaire, nous allons devoir mettre de la distance entre nous et la Mara.

– Où ?

– Je ne sais pas, je n’ai aucun plan précis.

Subitement le visage de ma mère s’illumine.

– Si tu veux leur échapper, il faut quitter le pays. Nous avons de la famille au Belize.

 

En moins d’une heure, ma famille s’embarque dans la Buick. Notre vie tient dans le volume du coffre du véhicule.

Nous prenons la route, ma mère sur le siège passager, mes frères et ma sœur sur la banquette arrière.

Un silence mortifère s’abat dans l’habitacle.

Je conduis prudemment, évitant de soulever le moindre bruit suspect. La Buick de Miguel est connue dans le quartier.

Je repense à lui. Il ne tardera pas à donner l’alerte au gang qui se mettra aussitôt à notre recherche. Quant à Jorge et Javier, je ne m’en inquiète plus, ils n’ont que peu de chances de s’en sortir.

L’angoisse m’étreint tandis que défilent les rues et l’espoir de sortir enfin de cet enfer.

Rafaël m’interpelle depuis le siège arrière et me demande de m’arrêter, il a besoin de se soulager. Je fais non de la tête, mais sur son insistance, je stoppe le véhicule sur le bord de la route. Nous ne sommes pas encore sortis de la ville.

Il ouvre la portière et sort de mon champ de vision.

De longues secondes s’écoulent. Je regarde ma mère dont les yeux fixent un point au-delà du pare-brise.

Soudain, une intuition.

Rafaël ne revenant pas, je me précipite hors du véhicule. Sur le bas-côté, il n’y a personne.

– Que pasa ? Où est Rafaël ? s’inquiète mama.

Je me remets au volant, fais demi-tour, et sinue dans les ruelles que je connais comme ma poche. Je reste muet rien qu’à la pensée qui vient de germer dans mon esprit.

Après quelques minutes, je gare la Buick à distance raisonnable du Chicanos. Malgré l’heure avancée, il y a du monde à l’extérieur. De l’angle sombre où je me trouve, ils ne peuvent me voir.

Après quelques minutes, Rafaël débouche d’une ruelle et se dirige vers le bar.

– Attendez-moi ici, dis-je, sur le point de sortir de la voiture.

– N’y vas pas, rétorque Diego.

Ma mère se tourne vers lui :

– Ne t’inquiète pas, Ottavio reviendra vite, n’est-ce pas ? dit-elle en se détournant pour poser des yeux inquiets sur moi.

– Si.

Fais attention, mi pequeño.

Je lui serre la main. Elle est froide et dure.

Comme le bois de la machette d’Antonio.

– Où il va Rafaël ? pépie Emiliana.

– Vers la fin, dis-je en posant le pied à l’extérieur du véhicule.

Je vais vers mon destin, car je marche dans la vallée de l’ombre de la Mort. Damné pour tous les méfaits que j’ai accompli.

Mais je suis serein. J’ai obtenu l’absolution. Le pardon de ma mère qui, par son regard, m’a accordé le droit de faire mon dernier choix, comme celui de faire mes premiers pas dans ce monde.

 

Rafaël m’a devancé et a déjà pénétré dans le bar.

Dans l’enceinte, ça s’agite, ça rigole, boit, sort ses flingues, montre ses derniers tatouages. On me salue, mais je ne réponds pas, déterminé par ce qui me reste à accomplir. Je fends cohue. On me voit, mais eux, je ne les vois plus.

Le bar aussi miteux que dans mes souvenirs de l’avant-veille, avec ses putas, ses mecs défoncés, n’est que l’image de ce que renvoie la MS-13 : un gros bordel.

Je longe le bar, le contourne dans le fonds et m’immisce dans le fief d’Antonio. L’odeur y est toujours aussi nauséabonde, saturée d’un mélange de sueur, d’herbe et d’alcool. Je passe les draperies, élément de décoration qui n’a qu’un seul objectif : délimiter la hiérarchie. Tout le monde ne pénètre pas impunément dans l’antre de la Mort, à moins d’en payer le prix.

Écartant les rideaux, je suis reçu par les deux chiens d’Antonio.

L’un me repousse.

– Je veux voir Antonio.

Il me toise.

– Espera aqui.

J’attendrai que la Mort veuille bien m’accueillir, oui.

Il revient et me fait entrer dans la pièce faiblement éclairée. Antonio y est attablé avec Rafaël. Une liasse de dollars traîne devant lui.

Le bruit du bar diminue à mesure que je pénètre dans le cagibi, et disparaît presque complètement lorsque les rideaux sont tirés. Les deux balèzes me laissent seul, planté au milieu de la pièce où la chaleur est suffocante. Du bruit, il ne subsiste plus qu’un brouhaha indistinct.

Antonio ne se lève pas et toise d’un œil intense mon frère.

Il m’invite à m’asseoir. Je n’ai plus peur, mais je crains pour Rafaël, lui, encore si fragile, presque un enfant.

– Rafaël m’a raconté une drôle d’histoire, Ottavio, commence Antonio.

Son ton est paternaliste. Mais en dessous, je sens poindre la colère sourde qu’il tente de contenir.

– Que t’a-t-il raconté Antonio ?

Rafaël est mal à l’aise, il observe la table sans oser me regarder.

– Il m’a dit que tu voulais quitter tu familia pour quelque chose que tu avais fait… Qu’est-ce que tu as fait Ottavio ?

Pour une raison inexplicable, Antonio ne doit pas encore être au courant pour Miguel, Jorge et Javier, sinon, je n’aurais pas eu l’occasion de passer le seuil du bar.

– J’ai abattu Miguel, Javier et Jorge.

Je passe sous silence l’assassinat que je n’avais pas commis sur la famille avant-hier. Peut-être auront-ils une chance de survivre.

Antonio médite ma réponse. Il jauge les options et quelles mesures il va devoir prendre. Mais à l’instant où je prononce ces paroles, je me dis qu’il doit déjà en avoir une idée.

Rafaël blêmit et se met à trembler.

– Donc, tu viens ici (son ton monte crescendo), sans les doigts de Francesco, me défier, et me raconter ta putain d’histoire de mierda aussi tranquillement que si t’étais allé faire tes courses, hijo de puta ! Pas de ça avec moi…

– Laisse partir mon frère Antonio. Fais de moi ce que tu veux. J’ai toujours été à vous, mais laisse partir Rafaël, il n’a rien à voir avec ça.

– Je vais le dépecer devant tes yeux, crache-t-il en faisant claquer une machette sur le plateau de la table.

Soudain, et malgré le brouhaha presque devenu indistinct, un silence s’étend dans le bar.

Cela n’échappe pas à Antonio qui se lève, sort un flingue, le pointe sur ma tête et passe derrière moi pour aller voir ce qui se passe.

Je le vois repasser dans mon champ de vision à reculons. Il range son arme.

Rafaël relève la tête, et s’écrie :

– Mama !

– Qu’est-ce que vous venez foutre ici ? éructe Antonio.

– Silencio Antonio Gutierrez ! dit la voix forte d’une femme que j’avais déjà à maintes reprises entendue m’interpeller sur ce ton.

Antonio se tait, tandis qu’enchaîne ma mère :

Pas de ça avec moi Antonio. Je t’ai nourri quand tu étais petit. C’est ainsi que tu me remercies ? J’ai aidé tu mama quand elle était dans le besoin. C’est comme ça que tu l’honores ? Tu m’arraches mes enfants, tu en fais des meurtriers, la honte est sur toi, Antonio. Que penserait ta mère si elle te voyait de là où elle est, que penserait-elle de toi ?

Antonio la défie.

On n’arrache pas si facilement une vie de pêchés à la nature de quelqu’un en un tour de main.

– Ton fils me doit trois vies.

Mama me regarde, l’œil emplit de toute sa bienveillance. Rien que mon seul regard lui fait comprendre que ma fin est au bout du chemin.

Une larme roule sur sa joue.

J’opine.

– Garde-le, lui jette-t-elle, il t’appartient selon ton code ridicule. Une vie pour une vie.

Sa voix tremble sur ces derniers mots.

Comprenant que l’issue est inéluctable, ma mère prend Rafaël par le bras et l’entraîne dehors, sans un regard en arrière.

Je suis un damné.

Condamné à errer.

Car je marche dans la vallée de l’ombre de la Mort.

Et je n’ai pas peur.

 

FIN

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