Créé le: 25.02.2026
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Une relecture en creux

Nouvelle, Philosophie

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© 2026 a André Birse

Je raconte comment j'ai repris, bien des années après, la lecture du Traité du désespoir de Soeren Kierkeggard. Ce qu'une telle nouvelle approche révèle en soi.
Reprendre la lecture

 

 

J’ai dû lire, il y a plus de quarante ans le Traité du désespoir de Soeren Kierkegaard que je retrouve dans ma bibliothèque parmi les livres intégralement lus. J’ai pris cette habitude de les classer ainsi et de laisser les livres en lecture sur d’autres meubles. Réflexe scolaire probablement, symptomatique chez moi. Distinguer ce qui est accompli et ce qui ne l’est pas. Les étagères parlent au lecteur silencieux, l’invitent à patienter, à se calmer ou à revenir à elles. J’avais parlé de ma lecture à deux personnes proches. L’une s’était étonnée avec distance et l’autre avait attrapé un fou-rire que je peux entendre encore. Cela m’avait marqué et permis de ne pas oublier que j’ai lu ce livre. Pour le texte, les éléments qui me sont restés en mémoire s’affaiblissaient au fil des jours. Je pouvais dire que l’auteur avait examiné la notion de désespoir. Il l’avait fait avec beaucoup de densité et de répétition. Le titre me restait ainsi que son importance dans l’histoire de la littérature. Mais je n’étais plus sûr de rien. Je l’ai repris quelques fois, ce traité en format poche, pour le feuilleter et refaire connaissance avec la sémantique propre à Kierkegaard, la composition de ses phrases. C’était bien ça, la résurgence du moi. Je mettais la maladie de côté comme je le fais pour Nietzsche. Mais à force de mettre la maladie de côté alors qu’elle est considérée comme centrale pour la compréhension du texte, en l’esquivant ainsi, on passe finalement à côté. J’en parlais aussi à l’époque avec une amie que je ne vois plus. Je ne peux ainsi vérifier ce que nous en disions, ce dont elle se souvient et où elle en serait avec cette notion de désespoir dans la vie – mais nous n’en parlions pas ainsi – et dans le texte. A l’époque, je ne pourrais plus dire pourquoi, ce mot désespoir était fortifiant. Il apportait un plus plutôt galvanisant. J’ai de la peine à reconstituer cette construction positive. La jeunesse probablement et le fait de tenir pour vrai qu’aucun livre n’est lu, que le cours des choses s’arrête à cours et non à choses.

 

Le versant négatif du mot désespoir, je le trouvais chez Jacques Brel avec sa chanson « Les désespérés » qui marchaient, et marchent toujours, je suppose, « en silence ». Il fallait oser pour un chanteur, même en portant le nom de Brel, de parler ainsi d’une réalité tragique et triste. Nous ne le chantions pas en famille. Peu l’ont fait. « Je sais leur chemin pour l’avoir cheminé, déjà plus de cent fois, cent fois plus qu’à moitié ». Brel a touché juste avec sa chanson. Sa voix, sa prononciation, les espaces entre les mots et les notes agissantes du piano en font un morceau de vie infréquentable tant il correspond à une vérité pénible à entendre. Le désespoir est inavouable et je ne suis pas sûr qu’il soit reconnu chez les médecins de l’âme car ceux-ci, s’ils existent, n’exercent pas. A mon avis.

 

La présence du mot rapport dans le premier chapitre m’avait marqué. C’est une notion très subtile, si subtile qu’elle reste toujours la propriété de l’auteur. On ne peut pas faire grand-chose en société avec des observations telles que « (…) Un tel rapport qui se rapporte à lui-même (…) ». Le regard de notre interlocuteur est déjà éteint alors que nous en sommes aux premières pages. Je ne sais pas. Je n’ai pas essayé. Je garde ce maigre souvenir de Kierkegaard pour moi exclusivement ce d’autant plus que je dois le comprendre mieux. Je perçois chez lui, dans mon souvenir de ses textes et dans ce qui je relis, que son désespoir parle aussi de fragilité et le fait avec force. Ce livre est aussi un ami que je n’aurais pas revu. Dont on garde le souvenir de certaines conversations, qui est présent en nous mais, inévitablement s’efface quand le dialogue ne se fait plus. Reprendre, dès le début, la lecture de ce traité qui n’en serait pas un me permettra de refaire connaissance avec pas mal de monde. Surtout s’il est question de rapport entre diverses entités. Soi, l’ami, le moi chez les uns et chez les autres. Je reviens à lui surtout, Soren Kierkegaard, une nouvelle aventure au moyen de ses mots. Toutefois, divertir sa solitude en relisant un texte qui, si mon souvenir est juste, ne se prive pas de nous rappeler combien celle-ci est irrémédiable, comprend le risque de se retrouver au nombre des personnages de Jacques Brel. Je compte le faire pourtant, la lecture est un risque toujours incalculé et riche de promesses auxquelles je n’entends pas encore renoncer.

 

J’entamerais ainsi, étant celui que je suis, un rapport avec ma lecture d’alors. Je ne suis pas certain du tout que je parviendrai à assimiler ce terme rapport en toutes ses acceptions tel qu’il est utilisé de façon constante, plusieurs fois par pages dans tout le premier chapitre. Mais je perçois le mouvement. Une entité, une réalité, l’individu que l’on n’est, que l’on devient peu à peu et la façon dont nous recevons, critiquons, acceptons, rejetons, les autres instances de la vie avec lesquelles nous devons traiter. C’est ainsi que je travaillerai en ma qualité de lecteur, avec les récurrences de l’utilisation de ce mot.

 

Quant un livre persiste en nous, au fil des années, que nous y revenons, c’est bien que la vie agit d’une façon différente, par le seul fait de cette lecture et des instants qu’elle a créés. J’ai parlé du Traité du désespoir qu’il m’est difficile de nommer autrement tant ce titre (que l’on sait aujourd’hui illégitime) m’a interrogé, nourri mes interrogations. En chemin à diverses occasions ensoleillées ou non, dans des phases d’apaisement, de reconstruction ou de tristesse tenace, je me souvenais de ces rendez-vous et m’en promettais d’autres. Cela a pu se passer, et ce fut le cas je crois, sous le nuage de Tchernobyl, puis quand l’Union Soviétique s’est dissoute ou disloquée. L’effondrement d’un mur qui à Berlin nous hantait. Bill Clinton entamait sa pente descendante et l’ONU validait la guerre dans les Balkans. L’une après l’autre les décennies. Ce qui s’est passé aux Etats-Unis, la succession des Présidents, tous les quatre ans, pour nous aussi. Le développement du numérique et ses conséquences sur nos comportements. Je me suis retrouvé habitué d’un petit bar des Pâquis, faisais des allers-retours entre la ville et la campagne, voiture, vélo ou pedestrian. Je ne sais plus ce que j’ai fait mais j’ai dû être obstiné et régulier dans l’insistance de mes espoirs en compte-courant. De temps à autres, le Traité du désespoir me revenait à l’esprit, au cœur aussi. Ce n’était pas le seul livre dont je me rappelais périodiquement mais c’est le seul qui se manifestait ainsi. Non que la lecture ait été agréable ou aisée. Mais elle m’avait permis d’entamer seul le creusement utile, peut-être illusoirement, à plus de proximité avec le réel ou le vrai. Il est malséant, sauf avec des livres comme ceux de Kirkegaard de vouloir partager les profondeurs. « Ceux qui creusent » était et demeure une référence humoristique de fin de Western, Le bon, la brute et le truand sorti en 1966 et qui a marqué beaucoup de monde. Le film se termine, et c’est plus désespérant qu’on ne le retient communément, avec un autre assassinat entre cow-boys et par une phrase, plus fameuse que les développements du Traité du désespoir sur les différentes utilités du mot rapport dans la vie. Le personnage héroïque dit à son plus minable adversaire, « il y a deux sortes de gens, ceux qui ont une arme et ceux qui creusent. Toi tu creuses ». On nous racontera souvent encore cette scène autour de laquelle j’ai de beaux souvenirs d’amitié. L’interlocuteur exprimera différemment sa lassitude en réentendant ces mots. Il se méfiera et se demandera où vous en êtes dans ce scénario. C’est simple pour une fois. Je vais creuser et relire Le Traité.

 

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