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© 2020 Mouche

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Jules menait une vie sans histoire... du moins jusqu'à ce matin-là.
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Jules menait une vie sans histoire. C’était celle des autres qu’il racontait dans ses articles ; la sienne coulait sans à-coups, elle n’aurait même pas eu droit à un entrefilet. Les gens heureux n’ont pas d’histoire, son métier de journaliste le lui avait moultes fois prouvé, et il se pensait, se savait heureux. Du moins jusqu’à ce matin-là.

Comme à l’accoutumée, il se leva du bon pied, se glissa sous la douche qu’il finit à l’eau froide et se rasa soigneusement. Il sourit à son reflet : il se trouvait bel homme. Il enfila avec plaisir sa nouvelle chemise bleue fraîchement repassée et son jeans qui lui faisait « un si joli petit cul », comme aimait à dire sa femme avec un sourire qui creusait ses fossettes. La laissant dormir encore quelques minutes, il alla frapper à la porte de la chambre de Marc qui répondit d’un grognement d’ours, et entra dans celle des plus jeunes pour les réveiller. Il aimait leur odeur de sommeil, leurs frais minois qui s’illuminaient à sa vue. Quelques bisous plus tard, il descendit à la cuisine, dressa la table et prépara le petit-déjeuner familial. Savourant son excellent café italien, il rit des manières que devant son bol de céréales faisait sa seule fille : affairée à les trier par ordre de grandeur, elle était dépitée de constater qu’elles avaient toutes exactement le même format.

–          Regarde, papa, c’est pas normal ! Dans la vie on est tous différents, non ?

Puis elle ajouta sur un ton péremptoire, en repoussant son bol :

–          Ces cornflakes sont morts, j’en veux plus.

À quoi Stéphane répliqua du haut de ses onze ans et du ton sentencieux des futurs savants :

–          Tu es sotte. Leur beauté réside justement dans cette parfaite identité.

–          Eh bien moi, j’affirme que ce qui est beau, c’est la vie, c’est la variété ! N’est-ce pas, papa, que j’ai raison ?

–          Je ne sais pas, ma chérie. Je pense que vous avez raison tous les deux : la variété est source de vie, mais il y a aussi du bonheur dans la répétition, dans la stabilité d’un monde connu… Cela dit, mange, ma chérie, demain je ferai une salade de fruits et je te promets que chaque morceau aura une forme différente !

Avachi et mangeant distraitement sa tartine de Cénovis tout en pianotant avec alacrité sur son iPhone, Marc, son ado, d’un reniflement sonore exprima son mépris devant tant de diplomatie :

–          Mouais… tu veux dire qu’ils sont aussi nuls l’un que l’autre, marmonna-t-il sans lever le nez.

Jules ignora la remarque. C’était juste un matin comme les autres, l’ambiance habituelle d’une famille normale dans une maison normale, et qui prend des forces avant que ne s’éparpille chacun de son côté.

Quand Claire arriva, lui demandant du regard de l’aide pour soulever le petit dernier de sa hanche et l’installer dans sa chaise haute, Jules nota son teint éteint et ses cheveux ébouriffés. Il effleura son cou d’un léger baiser et lança :

–          Tu es très en beauté, ce matin, ma chérie !

Elle éclata de rire :

–          Vraiment, tu dis n’importe quoi !

Tous levèrent les yeux, même Marc brièvement, et constatèrent qu’en effet, malgré son épuisement et son peignoir débraillé, elle était belle, leur mère, avec son sourire tendre et ses yeux pétillants.

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Vingt minutes plus tard, il était au volant de son cabriolet rouge. Il en avait tant rêvé, son acquisition était toute fraîche et lui procurait, mêlés, le plaisir de la nouveauté et celui du confort et du luxe. Après avoir déposé l’aîné devant son collège technique, Jules se surprit à fredonner un air joyeux surgi inopinément de son enfance lointaine. Pirouette, cacahouète… Heureusement que ma maison n’est pas en carton, pensa-t-il, mais il fut incapable de se souvenir de la suite, après que l’on eut recousu le nez du facteur avec du joli fil doré… Il faudra que je la chante à mes petiots, c’était une jolie chanson; ce serait dommage de perdre ce patrimoine, il nous faut faire face à la déferlante du Net.

Après un trajet sans histoire, incluant donc les ralentissements habituels dus au fort trafic du matin, il arriva au journal et gravit deux à deux les marches menant au troisième étage. Ayant passé son badge devant le lecteur magnétique, il s’apprêtait à saluer les collègues déjà arrivés – toujours les mêmes, les malins qui évitaient les bouchons, matin et soir, en décalant leur horaire de travail. Or il découvrit une salle totalement vide. Les meubles de rangement remplissaient bien leur rôle de séparateurs, les rares plantes vertes périssaient d’ennui, les bureaux et les ordis étaient tous à leur place, mais il ne voyait âme qui vive. Même le coin café était inoccupé, un fait totalement inconcevable à cette heure.

Où donc étaient ses collègues ? Sans grand espoir, il se rendit jusqu’à la salle de réunion, mais elle aussi était vide. Seuls signes de vie humaine, une cigarette languissait à côté d’une paire de lunettes de myope, qu’il reconnut pour être celles de Pierrot, le comptable, qui n’y voyait goutte sans elles. Pourquoi les avoir laissées là ?

Prenant une profonde inspiration pour chasser l’angoisse qui telle un lombric se creusait un chemin dans sa poitrine, il couvrit tout l’open-space d’un regard circulaire. Finalement, sa fille Fabienne avait raison : sans la variété propre des êtres vivants, de chair et d’os plus ou moins saillants, de peaux douces ou grêlées, de couleurs pastel ou fluo, sans leurs conversations, leurs rires, leurs coups de gueule, ce lieu semblait « mort ». Un frisson parcourut son échine.

Il voulut réagir et, décidé à éclaircir ce mystère, il parcourut l’espace à grandes enjambées, entra chez le rédac’ chef dont l’ordi crépitait sans que nul ne soit assis devant. Il haussa les épaules, repartit, regarda partout, ouvrit toutes les portes : personne.

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Soudain, il sursauta. Un bruit familier, tellement familier qu’il n’en avait perçu l’incongruité, atteignit sa conscience : les touches de clavier s’enfonçaient sous des mains invisibles, l’imprimante crachait des liasses de documents, il vit même un téléphone dansant dans l’air, mais tenu par quelle main, collé à quelle oreille ?

Il secoua la tête, se gratta vigoureusement le crâne, se frotta les yeux puis les rouvrit brusquement, pour tenter de surprendre la réalité : rien n’y fit. Le bureau vrombissait, le travail visiblement s’accomplissait, mais il n’y avait personne. Ce bourdonnement sur fond de silence éthéré lui fut insupportable. Cette absence d’humanité lui trépanait le cerveau, comme un marteau-piqueur entre les mains d’un ouvrier qui se serait cru grand chirurgien. Il craignit la migraine qui parfois, rarement heureusement, l’abattait pendant des heures.

Tremblant, il revint instinctivement vers sa place de travail, proche de la baie vitrée que transperçaient les clairs rayons d’un soleil printanier. Jetant un œil dans la rue pour se rassurer, ce fut pire. Il n’y vit aucun piéton : pas d’employés pressés de rejoindre leur poste, aucune mère de famille guidant ses poussins vers l’école toute proche, pas même le clochard qui aurait dû cuver son vin, comme tous les jours, endormi sur son banc. La rue était intacte, mais vide.

Est-ce que je deviens fou ?

Pris de terreur, Jules fila aux toilettes. Quel ne fut son soulagement quand il se reconnut dans le miroir ! Il tâta son visage, cligna des yeux, fit quelques moues et se rassura.

Bon. C’est déjà ça… Si je me vois, c’est que j’existe. Mais où sont les autres ? Et s’ils sont là, pourquoi sont-ils invisibles, inaudibles… en un mot, absents ?!

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Jules était un être rationnel. Porté sur l’humour et la légèreté, certes, mais doué d’un cerveau potentiellement capable de déchiffrer l’énigme. Il décida de se faire un café pour reprendre ses esprits. Il y avait forcément une explication logique à ce cauchemar, non ?!

Tandis qu’il approchait de la machine rutilante, il sentit clairement les vapeurs du parfum de Véronique, la blonde secrétaire de rédaction qui, à défaut d’être d’une intelligence brillante, arborait constamment un sourire ravageur et un décolleté généreux d’une profondeur abismale. Elle était là, il en était certain ! À moins qu’un désir enfoui au plus profond de lui ne se fasse jour dans ces circonstances particulières ? Non, sûrement pas. Quoique… s’il était sincère avec lui-même, il devait bien admettre que Claire n’était plus très vaillante depuis la naissance de leur quatrième enfant, et il lui était arrivé de songer à… mais non, mais non, je m’égare ! Arrête Jules, ta libido en berne n’est pas la question ! Ressaisis-toi, bois ce café et réfléchis !

Appuyant sur les boutons convenus, il fut rassuré par les couinements mécaniques et le glouglou du chaud liquide noir s’écoulant dans la tasse. C’était un fait : toutes les machines fonctionnaient, seuls les humains manquaient.

Repartant pensivement vers sa place, soudain les poils se dressèrent sur sa peau : on l’avait frôlé. Une silhouette (mais qui ? et pourquoi invisible ?!) était passée si près de lui qu’il en avait senti le souffle : elle avait même effleuré sa manche. Se retournant brusquement pour tenter de la surprendre, il renversa son café qui lui ébouillanta le torse. Il jura à haute voix :

–          Putain, mais c’est pas vrai !

Effrayé de son propre éclat qui semblait déplacé dans ce silence pesant, il s’empara d’un mouchoir pour se nettoyer et constata que ses mains tremblaient. La situation le dépassait complètement. Il s’assit sur un bureau, prit sa tête entre les mains et resta prostré, longtemps. Il n’avait plus le courage de lever les yeux : à quoi bon, puisqu’il était seul. Cette idée lui permit de se ressaisir. Mais non, c’est absurde, je ne suis pas seul au monde… je vais appeler Claire !

Il revint à son bureau où il avait laissé sa veste posée sur le dossier de sa chaise et s’empara de son portable. Avant de marquer le numéro, il regarda l’heure : c’était tout bon, Stéphane et Fabienne étaient déjà partis pour l’école primaire, et il était probable qu’Antonin gazouillait dans son lit, peu enclin à s’endormir mais ne réclamant pas de manière véhémente la présence de sa mère. Il lâcha un gros soupir. Il réalisait qu’il allait être difficile d’expliquer ce qui lui arrivait et il consacra un moment à se préparer à cet entretien. A priori, il ne dirait rien de tout cela. Si tout allait bien à la maison, c’est que rien de grave ne s’était abattu sur la planète. Mais Claire était perceptive, elle s’étonnerait de cet appel et comprendrait vite qu’il n’était pas dans son assiette. Elle insisterait, et il lui faudrait lui dire… lui dire quoi ? Qu’il était au bureau, où tous travaillaient mais qu’il n’y avait personne ? Que même dans la rue, les humains avaient disparu ? Qu’il avait renversé son café sur sa belle chemise bleue ? Il se sentait tellement stupide.

Promenant son regard sur le grand open-space, il constata que rien n’avait changé. Le bourdonnement des machines était bien présent, et les hommes bien absents. Il devait faire face, faire front à cette nouvelle réalité et le meilleur moyen de savoir s’il était devenu fou, c’était d’appeler au secours. Au secours ? Non, s’il prenait ce ton-là, il affolerait Claire, elle n’en avait pas besoin et cela ne servirait à rien. Alors, quoi ? Un ton calme, voire câlin. « J’avais envie d’entendre ta voix, on a si peu de temps ensemble le matin… » Oui, ça c’était une bonne idée. Elle serait étonnée, mais pas sur le qui-vive. Il pourrait lui rappeler les temps bénis de leur premières amours, quand aucun gamin ne venait réclamer son dû, ou ce qu’il considérait tel. Lui dire qu’il était sincère ce matin, quand il l’avait trouvée très belle, qu’elle était merveilleuse et que… Sa gorge se serra. Qu’adviendrait-il de lui sans Claire, sans les enfants, sans cette chaleur humaine dont il comprenait aujourd’hui à quel point elle était essentielle à sa vie ?

Un nouveau soupir, presque un sanglot, secoua son corps. C’était tout de même le comble : lui qui menait une vie sans histoire, épanoui dans son boulot, heureux surtout de sa vie personnelle, trouvant toujours que le verre était presque plein même s’il ne restait qu’un fond de lie au fond, il comprenait aujourd’hui à quel point tout cela était fragile. Et il resta de longues minutes ainsi, avachi sur sa chaise de bureau, sans oser lever les yeux qu’il maintenait fixés sur son téléphone, désormais éteint.

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Un courant d’air frais le sortit de sa torpeur. Quelqu’un avait ouvert la fenêtre derrière lui. Mais qui ? Qui ?! Alors il se mit à appeler, à crier le nom de ses collègues :

–          JiPé, t’es où ? Christophe, Axelle, Patrick, Killian, répondez, putain ! Je sens que vous êtes là, vous ne pouvez pas ne pas être là puisque je vous sens, que vos machines crachotent leur flux habituel d’inepties plus ou moins justifiées… vous êtes où ?!! Si c’est une blague, elle est mauvaise ! Et elle n’a que trop duré, j’en ai marre ! Où êtes-voouuuuus ???!!!

Son hurlement vibra longtemps dans le vide. Il lui fallut se rendre à l’évidence, ce n’était pas une blague. D’ailleurs, comment auraient-ils pu la réaliser ? Même un auteur de science-fiction aurait dû déployer tout son talent pour réaliser une telle prouesse. Or il n’était qu’un simple journaliste (promu chef de rubrique, il est vrai, depuis quelques mois), il se trouvait dans une salle de rédaction commune et tellement normale, pas dans un studio de Hollywood… Il s’effondra à nouveau.

Le silence s’imposa, oppressant. Il voulut ignorer les machines, même si, tendant l’oreille, il constatait qu’elles ronflaient toujours.

Prenant son courage à deux mains, il se décida à appeler : il avait besoin, un besoin irrépressible d’entendre une voix humaine, une voix chère et rassurante. Il marqua le numéro de la maison mais, après de nombreuses sonneries inutiles qui résonnèrent dans son crâne comme autant d’appels égarés dans l’espace, il interrompit l’appel et marqua le numéro du portable de Claire. Là aussi, seul le vide lui répondit, suivi d’un message qu’il ne connaissait que trop bien : « Bonjour très chers, c’est bien Claire que vous avez appelée mais je ne suis pas disponible en ce moment, laissez-moi un message et, c’est promis, je ne vous oublierai pas ! » Son ton enjoué aurait dû déclencher son sourire mais, asphyxié par l’angoisse, il ne put articuler le moindre son… il raccrocha, plus désemparé qu’avant sa tentative.

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Enfin, après ce qui lui sembla des heures, après avoir tourné en rond dans l’immense salle vide, après avoir vérifié face au miroir qu’il existait toujours, après s’être assuré que la rue, là-bas en bas, restait désespérément vierge de toute présence humaine, il se décida à allumer son ordinateur. Comme les autres, il fonctionnait. Après un court laps d’attente, l’écran s’alluma. Désabusé, Jules introduit son code : la date de sa rencontre avec Claire, suivi des initiales des prénoms de ses enfants.

Et soudain, il comprit : la solution était affichée là. Il éclata d’un rire strident, sardonique… Comment avait-il pu se tromper à ce point ? Et pourquoi avoir tant tardé ? Les machines étant les seules fiables dans un monde dépourvu d’humanité, il aurait dû leur accorder plus d’importance, il aurait dû leur poser la question à elles. Car la réponse brillait sur son écran, lumineuse, en chiffres et en toutes lettres : 29 février 2019.

Un jour impossible, inexistant, où que l’on se trouve sur la planète. Il ne lui restait qu’à se réveiller. Son cauchemar prendrait fin et sur Terre le mois de mars pourrait enfin débuter.

Commentaires (2)

Mouche
16.09.2020

Évidemment, quand on connaît le thème du concours, la fin est téléphonée... mais sans cela, je pense que le suspense tient assez bien - enfin je l'espère ;) Bisous ma belle !

DC

Denise Campiche
16.09.2020

J'aime beaucoup Mouche... Mais malheureusement je me doutais de la fin trop vite ! J'aime ta façon de raconter les choses. Bravo!

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