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Un matin, une annonce inattendue à la radio : un concours d'écriture. Je n'avais jamais écrit auparavant mais j'ai senti une forte impulsion de le faire, de raconter mon histoire de famille, de la libérer d'où je l'avais bien cachée pendant des années. Je me suis assise devant l’ordinateur : les larmes et les mots ont commencé à couler.
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Peut-être que c’est le temps de parler de mon père. Dix ans se sont écoulés, dix ans pendant lesquels je n’ai osé parler à personne de lui, car il y avait toujours des larmes qui m’engorgeaient et qui me laissaient sans voix. Je déteste les larmes : elles ne viennent jamais au bon moment. Parfois, toute seule à la maison, j’aurais tellement envie de pleurer ! Pour rien de spécial et pour tout, pour toute cette vie qui passe, pour ce qu’on a perdu, pour vider ma tête, pour sentir la douce mélancolie lointaine qui s’installe après que les larmes ont fini de couler. Mais elles ne veulent pas venir. Et parfois, au moment le plus inapproprié, pendant une consultation avec un patient ou pendant que je marche en pleine foule dans la rue, je les sens s’installer d’abord dans ma gorge, ensuite monter chatouiller les coins de mes yeux. Je vais parler donc de mon père. Non pas de sa vie, qui n’a eu rien d’extraordinaire, mais de sa mort, qui m’a appris beaucoup plus sur la vie que toutes les études faites et les livres lus.

C’était mon année de liberté, mon année de grâce qui m’a été offerte pour moi seule, où tout pouvait arriver. J’ai fini mes études en médecine, j’ai obtenu une bourse à l’étranger et je suis partie. Quelques années auparavant, lors d’une dispute « existentielle » avec ma famille, avec mon monde, j’avais déposé tout mon argent de poche dans la boîte pour les pauvres devant une statue de Saint Antoine et je me suis promis à moi-même : « je vais partir, je vais quitter ce pays et je ne retournerai jamais ». Et maintenant… j’étais loin. La première fois libre pendant une année entière, mon argent dans la poche, dans un foyer d’étudiants qui venaient des quatre coins du monde, dans un pays idyllique, à étudier et à faire des choses que je n’aurais jamais rêvé de faire.

Janvier, la période des examens. Mes collègues étudiaient ensemble dans la cuisine de l’appartement où on avait chacune notre chambre. Sur un plateau de cuisine, je préparais des fruits coupés en morceaux, comme ma mère avait l’habitude de me préparer pendant mes études. Mon téléphone a commencé à sonner et je suis rentrée dans ma chambre pour le chercher. C’était un appel de chez moi. Bizarre, car ma mère ne m’avait jamais appelée avant: pour elle, un appel international était trop cher. Elle me disait d’une voix rassurante qu’il y avait un souci avec mon père : ils lui ont trouvé une tumeur au cerveau. Ils vont l’opérer lundi et on saura plus sur la nature de la tumeur. Pour le moment je n’ai rien senti. J’entendais ses mots comme venir de très loin, mais pas à cause de la distance ou de la liaison téléphonique. Je l’ai rassurée et j’ai éteint le téléphone. Je suis sortie voir ma meilleure amie qui habitait dans un immeuble à côté. Elle n’était pas là. Dans les escaliers j’ai rencontré un collègue de la Clinique où je travaillais. Il m’a demandé comment j’allais. J’ai commencé à parler mais mes dents cliquetaient. Je tremblais. Je suis arrivée à lui expliquer en quelques mots ce qui s’est passé. Il m’a dit quelque chose de très simple : « Vas-y ! Je vais t’excuser moi devant le professeur si tu veux aller voir ton père ». Je n’avais pas pensé à ça. C’était mon année, ma chance, mon père n’entrait pas dans le calcul. C’était vendredi soir. Le lendemain matin j’étais à l’aéroport. J’ai donné tout mon argent pour le billet d’avion et je suis partie.

J’ai vu mon père à l’hôpital. Il était étonnamment très joyeux. Encore plus beau et plus jeune avec le crâne rasé. Mon frère venait de lui faire ce service et maintenant il se moquait de lui-même. Il était en forme, il n’avait pas du tout l’air d’un malade. Il était fier que je fusse là. Il me présentait à tout le personnel: sa fille, doctoresse, qui est venue de l’étranger pour le voir.

Ils l’ont opéré le matin. En route vers la salle d’opération, sur le lit de transport, il avait dans ses mains une croix et une petite médaille de la Vierge. Ils les lui ont enlevés. Ce n’était pas autorisé dans la salle opératoire. J’ai vu que ceci l’avait déstabilisé plus que toute la préparation pour l’intervention. C’était la première fois que je voyais la peur dans les yeux de mon père. Comme s’il avait soudain compris que là où il allait il ne pouvait rien prendre avec lui.

Il est ressorti quelques heures plus tard. On ne pouvait pas encore le voir. On attendait devant le bureau du chirurgien pour avoir des nouvelles. A cet instant de la vie tout me semblait possible, j’avais confiance, Dieu a toujours été de notre côté. Mon père n’avait jamais été malade auparavant, il ne buvait pas, il ne fumait pas, il prenait très peu de café, il ne faisait pas d’ excès, il était un

« homme de Dieu », toujours à sa place, vivant sa vie sans se mettre en évidence ou peut-être seulement par modestie et timidité. Souvent je le méprisais pour ça. J’aurais voulu un père avec un caractère fort, quelqu’un de passionné, quelqu’un devant qui tout le monde s’inclinait avec respect et admiration.

C’était le cas de son neuro chirurgien. Il est apparu comme un roi entouré de sa suite de stagiaires, internes, assistants. Il était grand, il avait la tête rasée comme ses patients. Il inspirait confiance, autorité, une sorte de peur mystique. Pas seulement la vie, mais le cerveau de ses patients avait été dans ses mains énormes et fortes. Il a appelé ma mère. Elle l’a suivi comme une petite fille craintive suit son père. Après une dizaine de minutes elle est ressortie, petite fille toujours, mais les yeux rouges des larmes retenues. C’était simple : la tumeur était maligne, elle pouvait repousser en vitesse. Mon père avait encore 1 année à vivre…au maximum.

C’était le silence entre nous : les trois enfants et la mère. On ne pleurait pas, on était dans le couloir de l’hôpital, devant la porte derrière laquelle mon père se réveillait. On ne savait pas s’il fallait croire ou pas au diagnostic, on ne savait plus rien. Heureusement qu’il y avait des choses à faire : il fallait s’encourager un à l’autre, s’occuper de mon père. La journée est passée vite, on essayait de discuter, de s’amuser, d’encourager mon père : l’opération s’est bien passée, il fallait attendre le résultat de l’analyse histopathologique en quelques jours. Il disait qu’il était content qu’ils lui aient enlevé la méchante tumeur et qu’il allait bientôt se sentir mieux. On regardait le plancher et on essayait de trouver un autre sujet de conversation. Le soir, une fois à la maison, dans le noir et le silence du salon, ma mère s’est assise, elle nous a entourés de ses bras et nous avons pleuré. Le temps n’existait plus, il y avait seulement la chaleur de nos corps un contre l’autre et nos larmes qui ne s’arrêtaient plus. C’était doux et exaspérant en même temps. On était une famille, un tout, qui pleurait sa propre maladie.

Ma mère est retournée le soir même à l’hôpital. Il lui a été permis de rester en permanence à côté de mon père. Pendant presque une année elle a dormi assise sur une chaise en bois au chevet de son lit. Je n’avais jamais su combien ils s’aimaient avant de voir ma mère penchée sur le visage de mon père pour le caresser, pour le nourrir, pour le laver, pour l’aider à dormir. C’était un couple normal, 30 ans de mariage, une vie pas facile dédiée entièrement à nous, leurs trois enfants. Les signes de tendresse n’avaient pas été leur priorité. C’est pour ceci que l’amour qui se dégageait ces jours de leurs gestes, de leurs mots, de leurs regards m’étonnait et me bouleversait.

Les jours passaient. Mon père avait arrêté même de nous interroger sur la nature de la tumeur. Je crois que dans l’esquive de nos réponses il avait tout compris. Maman passait ses journées à côté de lui, je la remplaçais pour qu’elle aille se laver, se changer à la maison. Les quelques heures par jour passées au chevet de mon père me semblaient longues. Il faisait des progrès, mais il n’avait pas encore assez de mobilité pour se lever, pour se tourner. Il restait couché, les yeux fermés, en silence. Il me demandait très rarement un service, seulement quand il ne pouvait pas faire autrement (comme lui tenir le pot pour faire ses besoins). Parfois il essayait de me parler, comme pour m’avertit avec précaution qu’il allait partir pour toujours… mais je l’arrêtais court en lui répétant qu’il ne devait pas dire des bêtises. Alors il me demandait de prendre soin de ma mère. Il me disait toujours cela : pas de moi-même, pas de mes frères, mais de ma mère. A ce moment je ne comprenais pas, parce qu’elle a toujours été la plus forte de la famille, c’était elle qui savait à chaque instant ce qui était juste à faire. J’avais peur de ces discussions, d’un côté parce que je ne savais pas comment les éviter ou leur mettre fin sans être brutale avec mon père et d’un autre côté parce que je ne pouvais pas supporter d’entendre la vérité de sa bouche.

Quand ma mère était de retour, il se réanimait, il bougeait plus, il était présent, il essayait de manger. La chambre d’hôpital se remplissait alors de couleurs, de vie, d’amour. Chaque jours, pendant les heures de visite, mes frères venaient le voir, on se réunissait tous, on parlait, on rigolait comme si rien n’avait changé. Nous n’avons plus jamais parlé de la mort, plus jamais pleuré…du moins devant les autres. La vie était « ici et maintenant ».

Je suis repartie pour continuer mon doctorat. Une fois il m’avait demandé de ne pas renoncer pour lui à tout ce que j’avais acquis. Il faudrait continuer, étudier, se faire un chemin, devenir quelqu’un. C’était cela mon intention aussi….plus que jamais j’avais envie de vivre. Quelques mois d’espoir et d’acceptation se sont écoulés. Ma mère espérait, luttait pour les deux, essayait des régimes, des traitements naturels, des prières, des neuvaines. Mon père acceptait, subissait, se remettait entre les mains de ma mère et surtout entre les mains de Dieu. Je l’appelais de temps à autre. Il était calme, à méditer, à attendre. Il s’intéressait à moi, à mon travail, mais il parlait très peu de lui, il parlait très peu en général.

La vie frémissait autour : mon frère plus aîné préparait son mariage, le deuxième avait décidé de prendre la vie dans ses mains et il est allé vivre seul. Moi, je voyageais, étudiais, rencontrais des gens, m’émerveillais devant le monde. En revanche, pour mes parents le temps s’était arrêté. Ils vivaient l’instant, un instant rempli d’un arc-en-ciel de sentiments : amour, joie d’être ensemble, espoir, désespoir, besoin de l’autre, abandon, révolte et de nouveau espoir.

J’ai revu mon père pendant les vacances d’été. Ils étaient tous à la maison, ils m’attendaient, quand il a eu la crise. Il était conscient mais il ne réagissait plus, il regardait dans le vide, il ne parlait plus. Il me voyait mais il n’arrivait à exprimer rien. C’était comme s’il avait résisté jusqu’au moment de mon arrivée, mais les émotions ont été trop fortes pour lui. Une deuxième opération, des ponctions lombaires, des examens radiologiques et de résonance magnétique nucléaire. Des soins palliatifs, dans le but de lui prolonger la vie de quelques semaines. La vie n’était plus une vie.

Maman le traitait comme un bébé, ce n’était plus son mari, c’était son enfant qui valait plus pour elle que sa propre vie. C’est pour ceci aussi que mon père restait en vie…pour elle. Pour lui donner le temps d’accepter, pour qu’elle puisse avoir la conscience qu’elle a tout essayé pour le sauver. Je restais de nouveau quelques heures par jour à son chevet pour remplacer ma mère. Cette fois je ne m’ennuyais plus. Je n’avais plus peur des discussions douloureuses. Je gardais longtemps ma main sur la partie opérée de son crâne pour lui transmettre mon amour et mon énergie à cet endroit. Je pensais diminuer la douleur…mais je ne savais même pas s’il avait des douleurs. Il était immobile. Il avait un peu de mobilité seulement dans la main gauche. Parfois, quand je lui tenais la main dans la mienne, j’avais l’impression qu’il bougeait son pouce, très lentement, comme pour me caresser. J’étais heureuse.

Un mois est passé ainsi et j’ai dû retourner à mon travail, à mes études. Dans le bus qui m’amenait à l’aéroport, j’ai appelé ma mère et elle m’a dit : « papa veut te dire quelque chose ». Mon cœur battait fort. J’ai entendu sa voix mais je ne comprenais pas les sons. C’était comme des sifflements, des ronflements mais je savais que ceux-ci voulaient dire : « je t’aime, ma fille ». A cet instant j’ai soudain compris que c’était la dernière fois que j’entendais la voix de mon père. Ma voix tremblait mais je suis arrivée à murmurer, très bas, si bas que j’ai peur qu’il n’ait même pas pu comprendre : « je t’aime aussi ».

Un jour de novembre, à 5 heures du matin, j’ai reçu un message vocal de mon frère : « Tu peux te préparer pour venir à la maison ». Il disait seulement ceci, avec une voix douce, pleine de paix.

Je ne me souviens pas beaucoup du voyage ou de l’enterrement. On était tous comme dans une transe. J’ai fait quelques photos pour me souvenir plus tard. Quand j’ai reçu l’enveloppe de l’entreprise des produits photos, il y avait un petit mot : « négatif endommagé » et une facture à zéro. En fait, sur toutes les photos où mon père apparaissait, il y avait une sorte d’auréole multicolore juste au-dessus de son cercueil. Pour moi ceci n’était pas un dommage du film. C’était l’âme de mon père qui rayonnait …comme pour nous dire : je suis avec vous, la Vie continue.

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