Créé le: 29.04.2026
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Une connaissance heureuse
"Comme un bon nageur qui se pâme dans l'onde, tu sillonnes gaiement l'immensité profonde". Pas sur d'être "bon", comme le nageur de Baudelaire (Elévation), mais j'ai essayé en réfléchissant sur le caractère heureux ou non de l'étude de la botanique comparée à celle de l'univers.
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Une affirmation, en guise d’ensemencement. Quelque chose de doux, qui permette de poser une question sans volonté d’être à tout prix dans le vrai – de distinguer le grain de l’ivraie – d’une façon qui serait définitive ou péremptoire. Au cours de la vie, nous apprenons, sur tous les sujets que comprend le monde et ses au-delàs. La réalité terrestre et universelle se fait jour, en nous, peu à peu et si partiellement. Sachant que jamais l’on ne peut tout connaître puis dire ensuite ce qu’on n’en pense, je vais faire l’inverse, sur un point précis : je dirai ce que j’en pense et vérifierai ensuite de cette pensée l’éventuelle pertinence.
Je vais choisir de mettre en perspective l’univers, ce que nous pouvons connaître de lui, avec tout ce qui, dans notre monde terrestre, est végétal. Les arbres, les fleurs, les plantes. Je pars d’un principe, d’où mon affirmation, la connaissance de l’univers, quand elle progresse en nous à notre degré de conscience et de perception du réel, est une connaissance malheureuse car anxiogène. Savoir qu’il faut deux-cent trente millions d’années à notre galaxie pour faire un tour sur elle-même (l’année galactique) ne donne guère de repère à celle ou celui qui voulait en y réfléchissant passer une belle fin d’après-midi. Redécouvrir qu’il y a dans l’univers probablement deux-mille milliards de galaxies comprenant chacune d’elles des milliards de soleil, nous étonne et nous fascine sans pourtant, au-delà de la foi, nous rassurer vraiment. Existences passées, présentes, en devenir d’un tout en formation. Ce tout et la vie du particulier. En quoi nous sommes inclus, ce qui fait, entre la réalité et nous, une exclusive différence ou une évasive et commune déférence.
Où donner de la tête alors. Le sait-t-on ? Regardant les étoiles, le faisant sérieusement, avec l’envie de comprendre un peu, je me perds, avec d’autres, dans l’immensité et ne fais que contempler, de si près de si loin, une réalité qui m’absorbe et qui s’ignore. Je n’ai pas ce sentiment en présence des herbes, des arbres et des fleurs. Ma connaissance de l’inframonde végétal, accessible et transparent, moins immense que l’univers, mais infini lui aussi, n’est pas meilleure, bien que nous en fassions l’expérience, concrètement et de façon continue, que celle des espaces stellaires ou galactiques. Cette connaissance est toutefois plus apaisante, plus immédiatement nourrissante. Et j’en reviens à ma toute arbitraire affirmation selon laquelle la connaissance du ciel effraye, celle de la botanique rassure. J’ai à peine formulé tant bien que mal cette assertion que j’en devine la précarité. Mais ce qui est précaire en nous subjectivement mérite attention, peut valoir une visite. Penchons-nous sur la question et donc plus encore sur ces graines, ces inventaires, cette vie végétale et ses couleurs.
Chacun de nous possède imaginairement l’herbier qui s’est constitué en sa mémoire. Marchant dans une forêt profonde comme celle du Risoud, nous avons sous les pieds des mousses inexplorées, à hauteur de vue des troncs et branches immobiles, au-dessus de nous les cimes qui, du haut de leur silence, semblent nous parler. Ces jours de janvier, quand nous guettons les silhouettes nues et frêles des branches qui semblent devoir se fixer, dans un figement qui durerait. Si rapidement vient avril, à sa place dans le cortège, et la verdure s’est immiscée puis déployée dans l’entier des paysages. Sursaut de verdure, en soi, dans les sols et les horizons. Nous sommes encore surpris et nous pressentons la suite du défilé. Viennent les blés, viennent les fleurs. Où les ai-je trouvées ? Sur un tableau d’artiste, dans un vase, artificielles, dans une main d’enfant. Sur un mur au centre du village, jaunes, si magnifiquement jaunes, les fleurs menues d’une plante accrocheuse. Corbeille d’or, me glisse à l’oreille une passante. Un instant, transfigurant ma perspective je vois cette petite masse comme on regardera bientôt un champ de colza, ou plus tard en août, l’attroupement massif des tournesols.
…
Je ne sais pas s’il existe une complexité dans l’univers. Il faut retenir que oui, tout en reconnaissant que nous ne savons pas. Un grand chaos quantique sans que nous sachions s’il y a vie, réalité biologique. Il existe une complexité dans le végétal qui est notre frère, notre cousin. Pas d’ADN connu dans l’univers. Des ADN multiples observés, et oh combien ! dans les herbes, les fleurs et les plantes. Nous ne savons pas absolument si le mal existe dans l’univers ailleurs que sur terre où il est abondant. Ces immensités ne font pas le mal qu’elles rendent possible. L’espace accueille les diversités ou les génére. Les avis seront variables, tout autant, mais je crois pouvoir écrire que le végétal ne fait pas le mal. Les « mauvaises herbes », l’ivraie biblique, ne sont au pire et au-delà des symboles que incommodantes. On ne les imagine pas tueuses bien qu’on les connaisse aussi carnivores. Mon édifice de bienveillance déjà semble s’effondrer. Qu’en n’est-il alors de la souffrance ? Nous ne l’avons pas observée ailleurs que sur terre. Partie infime et bien plus que cela du tout temporel et spatial. Je ne sais pas si le végétal souffre, mais il faut – trivialement – croire que oui. Cet arbre blessé par l’ours ou le pic-vert. La plante est source à mes yeux d’abondance, de présence, d’étonnement de surprise et d’émerveillement. C’est un règne, en vrai dans l’esprit humain. Authentiquement naturel. Et cette luxuriante beauté pourrait porter en elle l’ambivalence des autres êtres.
Prêter attention à un individu végétal (j’ignore si l’individuation est admise botanique, mais retiens que oui) revient à entrer dans un échange silencieux entre deux existences. Une humaine, en conscience, une autre végétale. On ne sait pas. Mais ce que l’on sait, c’est bien l’évidence de ce lent et régulier surgissement, de cette présence complexe et renouvelée. Comme dans le jardin de grand-maman.
(…)
C’était il y a quelques décennies, je rêvais enfant devant le jardin de grand-maman. Elle aimait nous présenter ses fleurs. Nous l’écoutions, nous regardions. Le moment était réel, ce réel assurait une présence. Je ne peux pas le prouver puisqu’il a disparu. Mais il était là et nous aussi. Il y avait une ambiance, une attente, sa joie de voir exister les fleurs et de nous savoir là, avec elle. Le ciel peut avoir été nuageux en ces instants, il avait peut-être plu. Le soleil réapparut. Elle nous proposerait un thé sous le pommier. Inutile de cueillir les fleurs. Eût été pertinent de savoir cueillir l’instant. Il est loin. Il s’est échappé. On pouvait se recueillir en s’y transposant dans la puissance de l’avenir. Rien ne dit notre impuissance à rattraper les anciens moments présents. Qu’elles étaient belles ses fleurs. Que mon cœur et mon regard furent pauvres alors que j’en savais assez. Tout était là devant moi, pour revivre sans cesse ces visites du devant de la maison, qui n’était pas seulement le jardin de grand-maman mais bien celui de l’existence à laquelle je pouvais et peut encore avoir accès. Percevais-je cette profusion florale et verbale. Le nom de chaque fleur et ses couleurs. Géranium, Lys Martagon, Ortensia, ce n’était qu’un début, hors de l’instant c’est aussi déjà une fin. Alors que les sources de déception sont nombreuses dans une vie. La présence végétale peut-elle constituer une source d’apaisement ?
(…)
La blessure serait celle qui résulte du fait de n’avoir pas su regarder. Avoir été inattentif à une présence que l’on sait essentielle. Mais la fleur revient, elle sait dire et accepter le passage du temps par le seul fait de son renouvellement. La réapparition qui dément et qui affirme. Il y a donc la qualité du regard et celle de l’interrogation. Le renouvellement continu est aussi un infini. Les fleurs par milliards autant que les étoiles. Je suis heureux de comprendre que les arbres étaient présents du temps de l’enfance de mes parents. J’ai avec eux une même complicité. Je ne dirais pas que la plante est étrange en soi alors que le ciel l’est pour mes yeux ébaubis. S’intéresser à la racine, préparer le lieu terreux pour planter un jeune arbre. La plante avec ou sans croyance, avec ou sans néant. Je peux entendre un discours végétal ou floral. Un discours qui serait silencieux et parlant. J’entends déjà un contradicteur ou une contradictrice me dire combien je fais erreur. En celle-ci sereinement, avec le sentiment de ne trahir aucune vérité, m’est rendue
la liberté de persister.
La persistance justement est fille ou mère du végétal. Elle serait compagne de qui veut visiter l’univers. Mais c’est irréalisable physiquement tout autant que mentalement. Je ne me promènerai jamais au bord des « sphères étoilées » baudelairienne. Une promenade près des étangs ou des lisières ou dans un parc botanique reste possible à tout instant même s’il est préférable, comme on nous le rappelle sur le site numérique du Jardin botanique, de bien préparer sa visite. Dans ces autres sites naturels avec présences herbeuses et fleuries je pourrai penser à tout. Les extrémités de la vie et celles de la solitude. Les espèces végétales nous donnent toujours un type de réponse, souvent positives et avec un brin de réjouissance quand elles ne sont pas plus simplement apaisantes. Je comprends ainsi que ma préférence n’était pas feinte. Chapeau au végétal. Prolongeant ou entreprenant une balade plus tard le soir, je pourrai confronter les mondes et «par-delà les confins des sphère étoilées » (Baudelaire encore en ses fleurs … du mal) poursuivre ma réflexion jusqu’à me perdre, comme on vit un aboutissement par le corps ou la pensée.
Les noms de fleurs font partie de notre langage, l’agrémentent par images et associations. Les clochettes, bleues blanches violettes. Vergiss mein nicht, aux abords des jardins et sur les broderies. Les pensées et leurs pétales ondoyants, chères à grand-maman. Rhododendrons que nous allions chercher plus haut. Une fleur encore qui illumina le regard d’un être cher. Laniakea toutefois, n’est pas un nom de fleurs. C’est le nom donné à un superamas de galaxies comprenant celui de la Vierge et donc la nôtre aussi, la Voie lactée. Nominalisme ou réalisme dans la perception de ces réels botaniques ou sidéraux. Les infinités de tous ces mondes que les fleurs pourraient peupler si on leur en laissait l’occasion. Mais il faut une atmosphère, donc moins de glace et de feu. Les végétaux sont dans mon voisinage sensible. Ils invitent mes sens à se rapprocher d’eux et mon esprit à mieux les reconnaitre. Ils ne me précipitent pas dans un abîme. Entre le ciel et les fleurs nulle préférence, mais j’ose parler d’amour en étudiant les objets de la botanique. Sur les tombes, des fleurs toujours, que regardent les étoiles.
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