Créé le: 17.03.2026
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Une brève délibération
Chapitre 1
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J'ai comme d'autres suivi ce procès Kouri Richins en Utah. Le verdict a été rendu la nuit dernière. Certains commentateurs disent attendre le documentaire Netflix. Je n'ai pas attendu. A titre d'exutoire, j'ai écris ceci :
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Quelques jours durant, j’ai été captivé par le déroulement d’un procès en Utah. Une mère de famille, dans la trentaine, jugée pour l’empoisonnement de son mari qu’elle conteste. Filmée comme on est fusillé, elle est exposée au monde par l’image. J’aimerais la croire et, même plus, la savoir innocente. Mais seul comptera l’avis des jurés, qui doit être exprimé à l’unanimité. Eric est décédé dans le lit conjugal en mars 2022. Elle pleurait au milieu de la nuit. La caméra du policier rendu sur place a saisi ce moment « abnormal » comme il le précisera lors de sa déposition par-devant le jury. Tout ce qu’il peut y avoir de vrai et de faux en une seule personne. La duplicité égare les innocents et ceux qui ne le sont plus. Kouri, l’accusée, a publié quelques mois plus tard un livre pour permettre à ses enfants de faire leur deuil en admettant que leur père, bien que parti, serait toujours là. Un peu plus tard encore, elle a été arrêtée. Une enquête à son encontre permet à l’Etat de retenir avec fermeté qu’elle a tué Eric en lui administrant une dose cinq fois létale de Fentanyl. Les éléments de preuve vont apparaître les uns après les autres. Leurs échanges de messages. Un autre texte qu’elle a adressé à une amie en notant combien la vie serait meilleure si son mari n’était plus. La fortune de celui-ci, son infortune à elle, lourde et insurmontable, même en Utah. Une assurance vie, qu’elle perçoit. Un amant qui se fait jour. Une pourvoyeuse de Fentanyl, qui travaillait au service de cette famille. Des échanges avec celle-ci et ce celle-ci avec un revendeur. Que d’erreurs, que de criminelles candeurs. La preuve de l’acte ne sera pas apportée, mais les éléments circonstanciels sont accablants.
On aimerait pour elle autant que pour son mari défunt, et pour toute la famille, qu’elle n’ait pas eu ce geste subreptice – le vocabulaire anglais semble plus riche à ce propos – qui a tué. Les procès sont filmés aux Etats-Unis. Les carcans médiévaux se sont transformés en instants vidéo. Les accusés sont momifiés avant l’heure et cette momification est publique, livrée au monde et à la matérielle éternité. Sur la fin des débats, l’avocate de Kouri a plaidé un « mistrial » en invoquant notamment le fait que sa cliente avait été déshumanisée dans l’intervention du procureur qui l’a présentée en veuve noire. Elle n’a pas été entendue La déshumanisation numérique est une évidence. Les visionneurs dont je suis sont des insectes qui se posent sur sa peau et devinent intuitivement la dévastation de son regard. Elle a probablement fait ce geste. Son pensum n’en n’est que plus définitif. Nous sommes tous témoins. Ses derniers habits civils ou les habits civils de ses derniers temps de présomption d’innocence (qui empêche qu’on lui impose le costume carcéral). Une chemisette, blanche et légèrement fleurie pour les plaidoiries finales et le verdict. Un pull noir, un autre bleu, un chemisier gris. Enfin c’est comme ça que je l’ai vue. Bientôt elle n’aura droit qu’au vêtement des détenus, des « inmates), ceux de l’intérieur. Et ce sera à vie. Avait-elle de l’espoir ? Elle qui mieux que nous connait la vérité, quelle qu’elle soit ? Cet accablement, humiliant et dégradant, en soi, par soi et pour les autres. A chaque nouveau témoin. Un enquêteur, sur de lui et déjà triomphant. Elle ne dit rien, jamais, mais laisse passer une expression, de lassitude ou de désagrément, assortie d’une autre de désaccord. Mais elle n’a plus la latitude de marquer ou non son accord. D’autres décideront pour elle. Qu’il est profond ce fluvial désarroi. Elle est fascinante parce que paradoxale. C’est tout ce que je peux dire, ne comprenant guère plus que ce que je vois. Trois enfants de ce couple parental quelle a annihilé, par la mort du mari. Confiés à la famille riche et revancharde du disparu. En Europe, la privation de tout ne durerait pas toute la vie. C’est plus sévère aux Etats-Unis. On n’y changera rien. Des millions de vies encore. A venir et qui disparaitront, dans les campagnes et les prisons. Des millions encore.
Ses avocates ont fait le pari de la sobriété. Pas celle de leurs habits qui étaient étincelants, mais de leurs interventions. Elles ont misé sur l’absence de preuve. Sont-elles redoutablement compétentes ou franchement à côté de leur mission ? On attend. Le juge est charismatique tout autant que hiératique. Ne dire que cela me sert déjà d’exutoire. Une ombre solennelle pourvue d’une voix qui rappelle qu’il y a un fond dans les plus vastes forêts. La raison semble exister dans les propos de certains êtres qui sont prêts à les partager avec nous. Et cette raison sera constitutive du ciment qui fait que tiennent les murs du pouvoir et ceux des prisons. Kouri le savait, mais elle doit l’apprendre encore. Ses paris avec son mari à l’insu et au détriment de celui-ci et de ceux qui tenaient à lui – les peoples aussi – la condamneront vraisemblablement. Chaque regard est plusieurs fois figé. Sur l’instant, face à la caméra, premiers drones dont on a ignoré les impacts, dans les archives visuelles de nos bibliothèques immatérielles. Kouri dispose encore de son vocabulaire, de sa pensée, mais elle n’en sera plus enrichie. Elle est placée dans un angle de vie que la société assombrira sans limite et sans espoir. Pour un geste, qui pourrait bien avoir été par elle accompli et préparé. Parfois l’acte criminel peut être subi par son auteur autant que par la victime. C’est une pensée intuitive et furtive que j’aurai de la peine à développer efficacement. Ecouter le juge, endurer le récit du procureur, entendre derrière leurs voix le silence dévoreur de ses avocates. Les charges circonstancielles ont continué de se répandre dans tout l’auditoire qui est fait de ce bois qu’on voit dans toutes les salles d’audiences d’Amérique. Comme si un même menuisier avait travaillé toute la nuit. Mais c’est Dieu qui a fait le monde et de façon plus spécifique encore en Utah. L’argent, l’amant, les messages, les assurances vie, la pourvoyeuse, les enquêteurs si sûrs de leur fait. Ça tourne dans les têtes. Le New York Post a saisi un instant dans les mouvements faciaux de l’accusée (la « defendant »), qu’ils présentent comme étant un persistant sarcasme. Pourquoi taper encore ? Sur le parking du Tribunal, après le verdict, une des sœurs d’Eric semblait rayonnante. Un sourire satisfait. L’ombre de la mort et celle de la prison. Comment a-t-elle réfléchi ? Ce n’est pas possible de se tromper ainsi. Il y a eu chez elle une confusion des moments de la vie. Celui de l’acte, la configuration mensongère de son avenir et de celui des enfants. Elle a dû vouloir se faire un après … Sa présence en laissait une impression de délicatesse comme s’il n’y eût aucune violence en elle. Les jurés ont ainsi dû se forcer à la voir autrement, laisser l’histoire entrer en eux et la lui renvoyer à elle, l’accusée, qui ne le sera plus que pour quelques heures. L’avocate de la défense a terminé sa plaidoirie en exprimant sa crainte de céder la parole au jury. Comment l’accusée a-t-elle vécu ce moment qui met fin à tout et donne lieu à un nouveau et désespérant début? Il est vrai que donner la mort revient à fabriquer plusieurs désespoirs.
… cette nuit, après moins de trois heures de délibération, le jury a reconnu Kouri coupable des cinq crimes pour lesquels elle était poursuivie …
Commentaires (1)
Starben Case
18.03.2026
Un fait divers lourd de conséquences. Un acte irréparable, 3 petites heures de délibération du jury et 25 ans ou la perpétuité en prison. Ce qui est m'interpelle, c'est l'accès de la justice à l'historique de recherche de l'accusé qui contribue à convaincre de sa culpabilité. Imaginez un romancier qui cherche des informations sur les pires crimes pour écrire son prochain roman.Manque de chance, quelque temps après, il est soupçonné de meurtre...
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