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© 2021 Eloïz

Les rêves auraient dû l'avertir. Mais à huit ans, un petit garçon rêve avec abondance. Personne ne s'est méfié.
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L’hiver dure depuis trois ans. Personne ne l’avait vu venir. En novembre, on ne s’était pas inquiétés. En avril, on avait eu des doutes. En été, on avait dû admettre qu’il ne partirait pas. Quelques dizaines de mois plus tard, il demeurait.

Ça rendait les gens fous, comme dans les films scandinaves. Une folie patiente et solide, qui se construisait à l’intérieur, doucement, sans remous. Jusqu’au débordement soudain et inattendu. A ce moment, c’était trop tard, depuis bien longtemps.

Je ne dis pas cela pour l’excuser, mais ça peut expliquer certaines choses.

Je n’aurais jamais pensé que Jérémy serait touché par le mal. C’était un enfant placide, avant, déjà. Le froid n’avait rien changé. Même yeux clairs et calmes. Même cheveux drus tombant en désordre sur ses épaules. Même jeans et baskets. A peine quelques centimètres gagnés d’année en année. L’hiver n’est pas propice à la croissance.

Je crois que jusqu’au bout, il n’a pas compris. Le mal n’est pas facile à comprendre. Un battement de cœur décalé. Un regard juste trop fixe, qui met mal à l’aise celui même qui regarde. Une impression diffuse.
Les rêves auraient dû l’avertir. Mais à huit ans un petit garçon rêve avec abondance. Personne ne s’est méfié.

Est-ce que le mal est né de l’hiver ? Ou existait-il déjà, discret, dormant, attendant un climat propice pour se déployer ? Est-ce le mal qui a conjuré l’hiver ? A-t-il une volonté propre ?

Personne n’aime poser ces questions. Les gouvernements et les chercheurs semblent s’être mis d’accord : moins on en parlerait, mieux ça vaudrait. Plus d’un prétend même que c’était une chimère, une excuse.

Mais si le mal n’existe pas, comment expliquer le geste de Jérémy ? Je refuse de croire que le petit voisin est venu au monde avec ce lac sombre au fond de l’âme. Je l’aurais vu déborder de se yeux si ça avait été le cas. Sa peau aurait eu une teinte grisâtre, loin de ce voile couleur caramel apparaissant lors de ces étés perdus. Il y aurait eu une marque, un signe, une difformité du corps ou de l’esprit. Un indice, même le plus infime.

Mais avant le drame, rien, jamais, n’a transpiré. Jérémy sous l’arbre du jardin, occupé à compter les fourmis. Jérémy souriant timidement lorsque je lui offre un chocolat. Jérémy tenant la main de sa mère pour son premier jour d’école.

Et aujourd’hui, Jérémy couvert de sang, un couteau dans chaque main.

Personne ne me fera croire que c’était en lui depuis le début. C’est le mal qui l’a saisi, qui s’est insinué dans ses rêves, sous sa peau. Sa mère l’aimait. Jérémy n’avait aucune raison de la mettre à mort.

En le regardant marcher docilement entre deux policiers, inconscient des trainées rouges qu’il laisse sur l’herbe gelée, je sens le poids de ce long, trop long hiver. Un souffle mauvais se glisse sous ma porte et je frissonne. La lumière chancelle. Pourvu que mes rêves ne reviennent pas cette nuit. Le mal rôde et nous ne savons pas nous en protéger.

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