Impressionné par le livre qu'il est en train de lire, Loïc se demande si un évènement extraordinaire se produira le jour de ses douze ans, ce 29 février qui cette année-ci coïncide avec la nouvelle lune.
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Un 29 février

 

Lorsque Loïc posa son livre et éteignit sa lampe de chevet, il était presque minuit. Il repensa à cette histoire qu’il venait de lire : une malédiction qui ne se manifestait que le 29 février et uniquement par une nuit de nouvelle lune. Or demain, on serait le 29 février ; il aurait douze ans, son troisième anniversaire quadriennal, et cette nuit-ci il y aurait une nouvelle lune ! Se passerait-il quelque chose de spécial ? Il décida de rester éveillé et d’attendre …

Après le déjeuner, son gros paquet ouvert (la PS4 de ses rêves !), il discutait avec ses parents des évènements de la matinée. La radio en avait parlé et la chose était si étrange que son père avait allumé la télévision pour suivre les développements en direct. Regarder la télévision pendant un repas, voilà une entorse aux règles familiales que Loïc n’avait jamais vue. La situation était donc d’importance.

Les nouvelles parvenues des quatre coins du monde pendant la matinée, montraient que le phénomène était apparu dès les premières minutes de ce 29 février. Rien ne distinguait d’abord la chose d’autres faits divers courants. D’autant moins que cela ne concernait aucun pays en particulier, aucune zone géographique spécifique, ni aucun climat caractéristique. Il existe de par le monde, chaque jour, des milliers de disparitions plus ou moins explicables, les plus rares étant les criminelles et les plus nombreuses, les conjugales. Il y eu bien quelques rapports de police où le rédacteur, en veine littéraire, signalait une absence inexpliquée ne laissant pas plus de trace que « neige au soleil » (plus particulièrement dans les pays nordiques) ou dans des régions anglophones, des personnes qui se seraient volatilisées « like thin air ». Mais rien qui puisse alerter un journaliste en quête de sensationnalisme.

Jusqu’en milieu de matinée, lorsqu’une fuite anonyme révéla que la NSA (à moins que ce ne fût le FBI), le KGB en coordination avec le MI5 et même le SRS helvétique se penchaient sur ce qui paraissait être un mystère qui prenait de l’ampleur. Quelques lanceurs d’alerte secouèrent la léthargie de journalistes de renom et bientôt des titres accrocheurs apparurent dans la presse internationale qui furent rapidement répercutés dans les provinces les plus reculées.

Cela déclencha alors une avalanche de témoignages plus bizarres les uns que les autres. Il y eut bien quelques vaines tentatives de fonctionnaires, zélés à protéger la quiétude de leurs paisibles habitudes, de cacher la poussière sous le tapis et ceci jusqu’aux plus hautes sphères de l’Administration, mais ce ne furent là que de bien faibles barrages pour contenir le déferlement d’informations de toutes provenances.

On parla d’abord de loufoqueries nées de l’imagination plus ou moins embuée de témoins aussi fiables qu’une canette de bière écrasée aux abords d’un pub irlandais. Puis la concomitance d’évènements semblables entraînant des conséquences aussi inattendues qu’équivalentes commencèrent à agiter les esprits.

Passe encore la disparition subite d’individus, ici ou là, sans trace de violence, sans motif apparent. Leur réapparition, tout aussi soudaine, dans un délai certainement plus proche que lointain aurait suffi pour clore le dossier. Mais lorsque la police et même des témoins se précipitant, par exemple, au secours de victimes d’un accident de la route, ne découvraient que des carcasses de véhicules vides de leurs occupants, il y avait lieu de se poser des questions …

Le phénomène semblait croître de façon exponentielle. Il s’étendait uniformément à la surface entière de la Terre. Des études furent initiées par les plus grandes universités. Tous les savants de toutes les sciences furent mis à contribution toutes affaires cessantes. D’innombrables publications révélèrent autant d’observations toutes plus inexplicables les unes que les autres.

Loïc discutait de ces choses étranges avec ses parents.

« Dis, Papa, est-ce que vous allez disparaître à votre tour ?

– Je ne sais pas, mais c’est très possible. Chacun de nous peut se volatiliser

inopinément, que l’on soit riche ou pauvre, blanc ou noir, bouddhiste ou chrétien…

– Alors moi aussi ? Comment je le saurai ?

– Il paraît qu’aucun signe annonciateur n’est perceptible ni par l’individu concerné

ni par son entourage et qu’on ne sent rien du tout.

– Ce matin, ils ont dit qu’on a observé deux principaux modes de disparition :

ordinaire et extraordinaire. Pourquoi ? demanda Loïc.

– Oui, on désigne par « mode ordinaire » lorsqu’il se produit lorsqu’il n’y a

aucune intervention extérieure à l’individu, répondit sa mère.

– … et le mode extraordinaire, poursuivit son père, c’est lorsqu’il y a un accident

impliquant plusieurs personnes. L’expert a dit que si le conducteur disparaît, les

passagers disparaissent en même temps. Mais la voiture continue toute seule et c’est

ce qui cause l’accident !

– Mais si cela m’arrivait, à moi, ce serait comment ?

– Tu te souviens, Loïc, nous l’avons vu à la télévision : la personne s’efface

progressivement en l’espace de quelques dizaines de secondes ; quelque fois plus,

quelque fois moins.

– Et c’était drôle : la présentatrice était devenue floue, puis transparente et tout à

coup, elle n’était plus là !

La maman intervint :

– Le plus curieux est qu’aussi bien le corps que les vêtements ou tout ce que porte

sur lui le « disparaissant » s’effacent en même temps, que ce soient les os, la chair,

le métal, tout. C’est ce que j’ai lu dans le journal.

– Vous savez, continua le papa, la personne qui disparaît ne s’en rend pas compte du

tout et si on lui dit qu’elle en train de le faire, elle n’y croit pas … Et des expériences

ont été effectuées avec des « disparaissants » en les confinant dans des chambres

stériles. Eh bien, les analyses les plus poussées ont révélé qu’aucune trace ne

subsistait du disparu : aucune odeur, aucune molécule, aucun brin d’ADN ou

d’ARN. Rien. Même les objets qu’il a touchés lors du confinement ne gardent pas

d’empreinte.

– Mais comment ça se fait ? demanda encore Loïc. Ça s’attrape comme la grippe ?

– On n’en a aucune idée, répondit la maman. J’aurais voulu savoir si c’était

contagieux, mais tous les savants sont d’accord pour dire qu’aucune transmission ne

semble se produire entre individus. Les disparitions se produisent au hasard. Mais

elles sont de plus en plus nombreuses …

Autour de lui, Loïc remarquait bien que les choses n’allaient plus comme avant. La télévision montrait des agriculteurs qui libéraient bestiaux et basse-cours, ne pouvant plus en prendre soin. Les gouvernements, les administrations publiques, les écoles, les hôpitaux cessaient d’exister littéralement faute de gens pour les animer ou de malades à soigner.

Peut-être que Loïc était encore trop jeune pour en mesurer toutes les conséquences et pour s’en soucier, mais ni ses parents, ni le reste de la population ne semblaient montrer la moindre inquiétude. Chacun vaquait à ses occupations comme si de rien n’était et comme si demain devait être un autre jour semblable à la veille. Cependant les savants prédisaient que si cette pandémie continuait au même rythme, avant la fin de l’année, plus personne ne serait là pour raconter ce qui c’était passé. Et à qui… ?

En revanche, le reste du « vivant », de la biosphère dans son ensemble, ne présentait aucun signe de perturbation. Les oiseaux migrateurs migraient imperturbablement, les saumons remontaient leurs fleuves d’origine comme à l’accoutumée et les troupeaux de gnous transhumaient en fonction des pluies ainsi qu’ils l’avaient toujours fait …

Loïc fêtait donc ses douze ans en ce fameux jour que l’on appelait désormais « Jour de la Disparition ». Lui qui était né un 29 février, se demandait s’il n’avait vécu que trois quadriennales ou bien, douze années comme le commun de ses contemporains. Mais c’était la première fois que la date de son anniversaire coïncidait avec la nouvelle lune. Il avait relevé cette particularité astronomique et continua à interroger son père :

– Papa, avais-tu remarqué que ce 29 février tombe exactement avec une nouvelle

lune ? Penses-tu que cela puisse avoir une relation avec ce que nous vivons ? Quand

est-ce qu’il y aura de nouveau une pareille coïncidence ?

Loïc vit son père ouvrir la bouche pour lui répondre, mais son visage refléta plutôt la stupeur, alors que tout d’un coup sa mère agrippait le bras de son mari. Loïc se demandait quelle était la cause de l’étonnement de ses parents. Il se retourna pour voir ce qui arrivait derrière lui lorsqu’il eut le sentiment d’être absorbé par un noir absolu …

… le temps d’un clin d’œil.

Alors qu’un instant auparavant, il se trouvait confortablement installé dans le salon familial, il était maintenant assis seul dans un petit pré enneigé. Bien qu’habillé en tenue d’intérieur, il ne ressentait bizarrement aucune sensation de froid, alors que l’on était en plein hiver. Regardant autour de lui, il lui sembla reconnaître la disposition du jardin entourant leur maison, mais de cette dernière… nulle trace. Pas plus que des autres villas du voisinage. Allées, chemins et rues n’étaient plus visibles que par l’alignement de la végétation et des étendues de neige, vierges de toute trace, avaient remplacé la gadoue qui maculait le béton et le goudron.

Poussé par la curiosité, Loïc décida d’aller jusqu’à la place du quartier où une terrasse s’ouvrait sur le paysage environnant. En chemin, il vit que toutes les installations construites de main d’homme avaient disparu : bâtiments ; poteaux électriques ; voie du tram ; voitures ; horodateurs du parking, lui-même redevenu un champ paisible. Il n’y avait pas de ruine ; aucune guerre n’avait frappé la région, détruisant tout sur son passage. Les oiseaux gazouillaient timidement dans la froidure et il parut à Loïc qu’ils chantaient plus clairement qu’à l’accoutumée. Il réalisa alors que le sourd bruit de fond de la ville s’était tu, laissant entendre le murmure lointain de la rivière redevenue sauvage au fond de son vallon, désormais désert de toute construction.

Toute trace humaine semblaient s’être volatilisée, jusqu’au mur de la terrasse qui s’était métamorphosé en un roide talus. La vue s’étendait sur un superbe paysage hivernal, paisible sous le froid soleil de février. Seule tache de couleur, le lac brillait tel un saphir enchâssé dans un camaïeu de gris et de blancs au-delà de ce qui avait été un moutonnement de toits brunâtres qui le masquaient jusque ce jour aux yeux des promeneurs.

Mais point de promeneurs non plus : Loïc était seul, totalement seul … Un observateur aurait pu se demander comment un garçon de douze ans, se retrouvant abandonné dans cet univers « déshumanisé », ne pouvait ressentir aucune angoisse. Or, le fait est que Loïc se rendait bien compte que quelque chose avait profondément changé dans son environnement, mais il n’en éprouvait aucune crainte. Plutôt un étonnement qui le poussait à en savoir plus, à comprendre ce qui avait bien pu se passer. Aussi, il se dirigea vers son école. Cet autre pôle de sa vie ne pouvait pas avoir disparu. Ni ses copains ; ni les maîtres qui leur dispensaient savoir et science ; ils ne pouvaient pas lui faire faux bond, eux non plus …

Sa surprise fut immense. D’abord, il eut de la peine à reconnaître les lieux : l’école du quartier qui aurait dû se dresser normalement dans une rue animée, avait disparu. Construite en des temps préhistoriques (sa mère lui avait raconté qu’elle avait été une des premières élèves après son inauguration), elle avait été bâtie au milieu d’un vaste préau arborisé. De part et d’autre, de grands bâtiments locatifs abritaient les principaux commerces des environs. Un jour comme aujourd’hui, Loïc aurait dû voir une foule de gens affairés, des ménagères à leurs courses, des automobilistes à la recherche d’une hypothétique place de parc … Rien. Il n’y avait que des prés enneigés. Même les arbres coupés il y a des dizaines d’années, avaient repris leurs droits, transformant le paysage urbain en une vaste campagne, déserte et glacée. Loïc en fut profondément perplexe, mais pas inquiet : « Je suis donc revenu dans le temps d’avant, se dit-il, peut-être que mes parents ne sont pas encore nés… »

Il rebroussa chemin vers ce qui avait été l’emplacement de la maison familiale. Ses traces dans la neige s’arrêtaient là où il s’était retrouvé assis. Il appela « Papa … Maman … Où êtes vous ? » Seul le silence de la nature lui répondit, ce silence bruyant de mille sons faits de craquements, de chants d’oiseaux, de bruissements de branches remuées par le vent, de la neige se déchargeant des arbres.

Pourquoi cette solitude ? Qu’était-il advenu de ses parents ? Et du reste des habitants du quartier … et de la ville ? Et la ville elle-même, où avait-elle disparu ? Il chercha à se souvenir exactement des évènements qui l’avaient mené jusque là.

Il y avait eu cette fraction de seconde de noir total, à peine plus que le temps qui sépare deux scènes d’un film. Comme si Loïc avait cligné sur une vue et rouvert les yeux sur une autre. Sans autre sensation. Il discutait avec ses parents qui prenaient leur café pendant qu’il découvrait la PS4 reçue pour son anniversaire. Il lui revint que tout à coup que son père et sa mère semblaient s’être « floutés » avant le black out. En y réfléchissant, il lui sembla bien que ce phénomène s’était étendu à la pièce elle-même, sans se limiter à eux. Sur le moment, il ne l’avait pas réalisé, mais maintenant qu’il y repensait …

Tout à coup, Loïc eut une illumination : il avait vécu lui-même une de ces disparitions inexplicables. D’où la surprise qu’il avait vu se peindre sur le visage de ses parents. C’est aussi pourquoi, la pièce et donc la maison elle-même avait été comme effacées en même temps. Ce n’étaient pas ses parents qui s’étaient volatilisés, mais bien lui. Il avait vécu ce que tant d’autres avaient subi avant lui. Mais où donc étaient-ils passés ? Pourquoi se retrouvait-il seul, alors que tant de gens dans le quartier avaient traversé vers ce qui semblait être un autre univers ?

Il se souvint alors de la question qu’il posait à son père à l’instant de la disparition : « Quand est-ce que la coïncidence entre une nouvelle lune et un 29 février allait se reproduire ? » Car cette année-ci, il y avait une telle rencontre. Est-ce que ce serait l’explication de ce qu’il vivait ?

Loïc réfléchit : « La Lune en « nouvelle lune » se situe entre la Terre et le Soleil. Son attraction s’ajoute alors à celle ce dernier. Cette attraction augmentée aurait-elle été, cette année, suffisamment forte pour enlever de la Terre tout ce qui était humain ? » Loïc secoua la tête. « Pas possible, puisqu’il était encore là, assis dans la neige ! » En riant, il fit une boule et la jeta au loin. « Mais la neige ne me fait même pas froid aux mains. L’air qui m’entoure me semble être à une température agréable et pourtant la neige ne fond pas. Serais-je devenu moi-même immatériel ? »

Loïc regarda autour de lui : ses traces à travers la pelouse enneigée étaient bien visibles ; il avait pu façonner une boule de neige et la lancer. Il existait donc et même avec force et consistance. Pour vérifier, il fit un saut, s’attendant presque à s’envoler, libéré de toute attraction terrestre. Non, il retomba tout à fait normalement.

La Lune avait eu une influence sur cette étrange situation ; de cela il en était sûr. Ne provoquait-elle pas les marées ? Leur vieux voisin qui avait été jardinier, ne disait-il pas qu’il fallait planter en période de lune croissante, les plantes étant alors plus résistantes à la maladie ? Et sa propre grand-mère soutenait à qui voulait l’entendre que les meilleures poires à rissoles devaient être cueillies après le premier gel, par une lune décroissante.

« C’est la Lune qui est la cause de tout cela ! s’exclama tout haut Loïc. J’avais dit que quand je serai grand, je serai physicien. Papa m’a expliqué que j’aurais alors à passer une thèse, une sorte d’examen très long qu’on étudie pendant plusieurs années et qui peut décider de sa vie si on en choisit bien le sujet. J’ai trouvé le mien : l’explication de la Grande Disparition du 29 février ! Je vais m’y mettre tout de suite ! »

Tant de questions, tant de mystères à élucider que tout à coup Loïc sentit sa tête lui tourner. Il pensa perdre connaissance et tout fut sombre à nouveau. Il ne savait pas combien de temps il était resté absent, lorsqu’une brusque lumière l’éblouit douloureusement…

Loïc se retourna, mit un bras devant les yeux et se réveilla tout à fait : un rayon de soleil tombait sur son oreiller depuis les volets qu’ouvrait sa mère.

– Joyeux « quadriversaire », Loïc ! Ou bien, préfères-tu avoir douze ans ?

Il s’ébroua : « Que m’est-il arrivé ? Où suis-je ?… Les disparitions, le monde sans les hommes, la nouvelle lune ; tout ça n’était-il qu’un rêve ? »

– J’ai douze ans et aujourd’hui nous sommes le 29 février !

 

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