Tu te lèves, tu te laves. Du moins avec ce que tu as à disposition : un fond de tube de dentifrice que tu te passes sur les dents avec deux doigts crasseux et le reste d’une bouteille d’eau minérale pour te rafraîchir les aisselles. Un rituel matinal méticuleux que tu suis autant que possible.
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Aujourd’hui est un jour particulier. Tu le sais. Ton anniversaire. Tu es né le jour des oubliés. Tu es né un 29 février. Le jour qui, par commodité mathématique, a été effacé par l’administration. Le jour qui n’existe pas. Ton jour.

Tu l’as entendue, cette vanne ! On te l’a rabâchée. Né un 29 février ? Donc tu as quel âge… voyons… huit ans ! Tu as bien, au début, essayé de préciser que, pour que le calcul fonctionne, l’on ne devait pas compter l’année de naissance et, donc, que tu avais, en fait, sept ans… Mais ça tombait à plat. Tes rares amis, connaissances ou compagnons d’infortune ne saisissaient pas. Ils entravent que dalle à ce qu’est ta vie. La vie d’un homme né un 29 février.

Souvent absent des listes de classe lors de ta scolarité, tu ne comptes plus le nombre de fois où tu as dû prendre contact avec la direction de l’établissement pour rappeler au monde que tu existais. Depuis cette satanée ordonnance dé-bissextile de l’administration globalisée, ta vie a basculé. Enfin, tu avais deux ans… Disons que ta vie n’a jamais décollé. D’où a bien pu sourdre cette idée paresseuse ? Qu’est-ce qui a traversé la tête des chefs de la Coalition Démocratique Unifiée pour qu’ils figent ainsi une partie de la population dans le néant ? Ta déchéance provient de là. Tu n’avais pas les mêmes chances que les autres. Ta date de naissance et tous tes espoirs de gravir les échelons de la société se sont envolés à l’image du Boeing de la compagnie aérienne dont l’affiche publicitaire trône à trente mètres au-dessus du square où tu as élu domicile. Tu le vois, le monstre de métal qui plane au soleil couchant avec, au premier plan, un pilote en uniforme, sourire carnassier, casquette entre les mains, frange avenante, qui regarde sur la droite, vers un avenir radieux. Et toi, radié, effacé, tu te déplies et te craquelles, inhalant la ville après une nuit moite à avoir croisé le fer avec ton banc. Et cette femme, l’hôtesse de l’air. Beauté implacable, cadrée au niveau de la taille, ses longs cheveux lisses et blonds taquinant son décolleté. Elle te regarde de haut. Elle te toise. Elle est celle que tu n’auras jamais.

Harassé, tu te lèves, titubes, déambules. Tu plies et caches le carton qui te sert de toit dans un interstice. Tu es déjà de l’autre côté du square. Là où la ruelle te mènera à l’artère des bourges… des commerçants. C’est là que tu travailles, que ta présence encombrante gêne le passant bien né. C’est là qu’on te lâche rapidement une pièce avant de s’éloigner rapidement en regardant ailleurs. Il ne s’est rien passé ! Je n’ai rien à voir avec ce type. C’est bien triste ce que la société fait à ces pauvres gens… Puis on oublie car on se concentre sur nos emplettes. Rideau !

Cheminant entre les brumes de la vodka que tu as descendue pendant la nuit pour tenir le coup face au froid de l’hiver, tu perçois une rue marchande délestée de ses clients. C’est juste ! Le 29 février, ton jour, est férié. Un jour fantôme. Un jour où tout est fermé, y compris les entreprises les plus sauvagement libérales. Les jeunes loups ambitieux et autres vieux requins de la finance se terrent chez eux dans leur costard étriqué ; rongeant leur cravate en attendant que ça passe. Cette perspective te fait sourire. Ils chient dans leur froc. Les flics ne sont pas là pour les protéger… Tu te rends compte que tu as formulé ces pensées à voix haute, mais tu n’en es pas sûr. Tes lèvres gercées ont bougé en tout cas. Tu les sens car ça te fait mal… Ça brûle contre les dents.

Des regards te toisent. Si la rue est vide de clients et de passants, tous les commerçants sont sur le trottoir. Tous dressés devant leur devanture ils font des gestes ostentatoires vers des objets hétéroclites posés contre les murs gris de la rue. Ici une barre de fer, là un marteau à tête effilée. L’un d’entre eux joue nonchalamment avec une raquette de tennis. Aucun policier ne mettra le nez dehors un 29 février. La voie est libre pour le pillage des boutiques. Les propriétaires se sont organisés. Ils se tiennent les coudes. Ils sont prêts à en découdre. Tu n’es pas le bienvenu ici. C’est leur ville, leur rue. Là où tu vas, la tension est palpable, les mains se font moites et les corps se mettent en position pour combattre. Là où tu es passé, le soulagement se fait sentir. Il n’y a pas eu d’incartade, pas de coup, pas de blessure. D’autant plus que, le 29 février, ton jour, les hôpitaux sont également fermés. Pas de service d’urgence pour un citoyen qui souffrirait d’une fracture ouverte du crâne à la suite d’un coup de batte de baseball.

Un ballet quasi animal se trame dans cette allée morne. Tu es le prédateur minable face à ses proies armées et organisées. La hyène rachitique et isolée face aux antilopes dont les cornes sont acérées et sûres. Tu baisses les yeux. Tu ne perds pas la face. Avec le panache de l’invisibilité, ton pas te mène au bout de la rue. Silence. Les marchands sont loin derrière.

Cette place, tu la connais : deux bancs, un carré de terre rugueuse où les mamies font chier leurs chiens, l’arrêt des Croiselles, l’accès aux immeubles du quartier des Tours et, surtout, l’abri. Ce local géré par les services sociaux où on te sert parfois un repas chaud.

Fermé, vide ! Il n’y a personne. Les lumières sont éteintes. C’est pas ton jour. Tu te rends compte ? Tu ne demandes pas un gâteau pour ton anniversaire ! Juste un peu d’attention… Un bol de soupe et si possible de la viande. Tu commences à en oublier le goût. Fermé. Mais… la porte vitrée est brisée : un trou par lequel on a passé la main pour ouvrir le loquet et pénétrer dans le refuge.

Tu pousses le battant qui ne résiste pas et entres dans l’abri. La vaste salle est blanche et vide. Des chaises en métal dont la peinture s’écaille sont posées à l’envers sur les tables de la cantine. Au fond, le desk de service et, derrière, les cuisines. Tu slalomes. Le sol crisse sous tes pas. Là ! Le petit placard à gauche de l’évier… c’est là que tu as vu un cuistot ranger l’alcool ! Le frigo te fait de l’œil aussi, mais tu hésites à l’idée de voler l’abri.

Soudain, tu perçois une ombre dans le coin de la pièce. Un homme, rachitique, le visage mangé par une barbe sale. Son regard hagard devient défiant lorsque vos yeux se croisent. Il serre contre son sein une bouteille de vinasse entamée. La bouteille de l’abri. Voleur !

Il charge, te brusque et te fait chavirer. Tu l’enserres de toutes tes forces et l’entraînes dans ta chute. Vos corps heurtent un meuble, puis deux… Une bouteille d’huile de cuisson est embarquée dans la danse. Tu t’en saisis et l’abats sur la tête du type. C’est du plastique. Elle rebondit et le bouchon saute. Le liquide gras se répand par terre, contre les murs et sur vos guenilles. En quelques secondes, vous vous retrouvez à rouler au sol tels des lutteurs gréco-romains. Chorégraphie ridicule, caricature d’art martial. L’homme à la barbe agrippe toujours la bouteille volée. Tu la sens dans ton dos, contre le carrelage.

Il a le dessus. Il te chevauche et te frappe deux fois au visage. Ses pieds nus ont plus de préhension au sol. Il se lève et arrive à quitter la cuisine au carrelage huilé. Lorsque tu tentes de faire de même, les semelles de tes chaussures dépareillées glissent et tu dois et tenir à l’évier pour atteindre la salle à manger. La porte fracturée claque. Trop tard, le bougre est parti.

Tu cours, dérapes, te retiens à une table, fais tomber deux chaises dans un fracas épouvantable et déboules enfin dans la rue. L’ombre du voleur disparaît derrière un coin de béton. Vite ! Tu peux encore le rattraper. Tu cours. Ton corps te fait mal ; ta carcasse a été malmenée au fil des nuits froides à rester recroquevillé sur ce banc anguleux. Ton banc… sous le regard moqueur de l’hôtesse de l’air. Tu sens battre les ecchymoses sous tes habits crasseux et visqueux. Tu l’auras, un jour, cette femme. Tu pénétreras son monde. Mais là, ton esprit ne doit plus vagabonder. Focus. La brume se dissipe. Tu dois retrouver cette bouteille. Ta bouteille ! Ton cadeau d’anniversaire à toi ! Comment a-t-on pu construire une ville aussi étendue ? Ceux qui dirigent ont-ils seulement conscience des recoins de cette cité immense ? Là ! Une empreinte huileuse de pied nu ! Sur le carrelage, tes semelles lisses te désavantageaient, mais sur le bitume froid, c’est autre chose. Tu le rattrapes ! Il vient d’entrer dans un square sordide acculé entre des HLM en construction.

Il te fait face. Les pieds noirs de crasse sur un terrain de bitume sombre, le goulot de la bouteille serré entre ses phalanges osseuses. Plus de souffle. Il va voir !

Derrière lui, tu vois poindre une tignasse engoncée dans un manteau miteux. Puis, tout autour de toi apparaissent des silhouettes grises et brunes, des visages émaciés, des regards mornes. Une vraie cour des miracles. Il en sort de partout. Des portes défoncées, des fenêtres brisées… alignés sur les échafaudages, assis sur des planches, surpris autour d’un brasero de fortune… De partout. Une menace gronde depuis les bas-fonds. Les effacés tentent de survivre et tu sens gronder une révolte silencieuse.

L’homme à la barbe redresse le buste et fait un geste désarticulé dans ta direction :

­— Qu’est-ce que tu veux ? Hein ! Tu veux quoi ?

Figé, ça turbine dans ta tête. Tu veux quoi ? La bouteille ? La justice ? Péter la gueule d’un voleur ? Le frapper, faire éclater ses pommettes avec tes poings ? Le finir à coups de pieds ? La justice !

Tu as balbutié quelque chose. La justice ou l’égalité. Tu as prononcé une phrase mais elle est morte dans un soupir, elle s’est noyée dans ta salive grumeleuse. À bout de souffle. Tu as soif. Ça aussi, tu l’as dit. Aujourd’hui, c’est ton jour… C’est ton vin… Tu veux rencontrer l’hôtesse de l’air, comme ça, juste pour discuter et, peut-être aller plus loin… Juste être avec quelqu’un… Aujourd’hui au moins…

 — Putain, mec ! On comprend rien ! Tu veux quoi ?

Tu parles plus fort, tu hurles, en fait. Des paroles ineptes sortent de ta bouche. Tu les entends mais ne saisis pas tout. Le 29 février, le jour des oubliés. Les voleurs, les clochards, la belle fille de l’affiche et le voleur de bouteille. Tu veux la justice, tu veux ce vin, tu vas le boire jusqu’à la lie et tu crieras au monde que tu existes. Vous êtes ensemble. Vous êtes des effacés, vous êtes cette journée du 29 février. C’est votre fête, c’est votre vin, aujourd’hui. Vous allez boire, vous allez profiter, vous allez rendre justice. Vous êtes la lie. Une ligue qui se bat. La lie se venge !

Certains mots sont repris, puis scandés. Le square entre en ébullition. Les ombres se mettent en mouvement. Ici une barrière d’échafaudage cliquette, là, une planche se fracasse au sol. Dans un tumulte, la bouteille passe d’un oublié à l’autre et finit dans ta main. Tu la vides d’un coup. Un léger goût d’huile de colza. Tu cries et la fais voler contre un mur. Ton appel est repris. On tape sur les bidons rouillés qui fleurissent çà et là. Les immeubles vomissent tout ce que la ville produit de plus pitoyable : des femmes en loques, des jeunes illettrés au regard vague, des ivrognes au ventre gonflé par la faim… Les silhouettes se mélangent sous tes yeux, les peaux couperosées et croûteuses, les vêtements déchirés et poussiéreux, les odeurs et les cris forment un tout. Une seule masse humaine vindicative.

Tes brumes se sont évaporées. Tu ne fais pas partie du groupe. Ils ne sont pas, comme toi, nés le jour des oubliés. La troupe en haillons te passe devant et se fond dans les rues. Tu songes à ce qu’ils vont commettre. Abattre les murs, briser les devantures, piller les boutiques, rosser les marchands, tout briser, tout casser. La justice des oubliés, la vengeance de la lie. Tu sais que, d’ici la fin de la journée, ta journée, le chaos se sera extrait des bas-quartiers pour se disperser dans toute la ville.

Soulevant une bâche cirée, tu passes sous un balcon de métal et empruntes un escalier de secours. Tu prends de la hauteur. Chaque marche te rapproche du ciel, de l’hôtesse de l’air. Le fer claque sous tes pas lourds et l’air épais du quartier devient, ici, plus respirable. Les effluves de sueur et de crasse ont laissé la place à l’odeur de gaz des usines et des voitures.

Enfin, tu arrives sur les toits. Un autre royaume qui s’étend à perte de vue. Ton pas est peu assuré, tu titubes encore. Tu le sais : tu tombes, tu meurs ! Suivant une poutrelle d’acier, tu passes sur un autre immeuble, plus petit, plus chétif. Les excroissances buboniques que forment les conduits d’évacuation de l’air conditionné se présentent comme une longue terrasse que tu peux suivre sans difficultés. Un couloir à ciel ouvert. Tu continues, curieux de savoir ce que tu trouveras au-delà de l’angle de l’immeuble… Encore un petit pont, composé de planches de bois cette fois, qui donne sur un large toit rectangulaire. Entre ciel et terre, la bouche encore pâteuse de ta lampée de vin huileux, tu évolues comme un rapace nonchalant qui se fiche éperdument de ce qui se trame en-dessous de lui.

Arrivé au bord du bloc de béton, tu perçois, en contrebas, des voix, des exclamations, des coups… La guerre ! La lie est en action, la masse se venge. Tu lances un regard. Comme ils sont petits ces commerçants… Comme ils s’accrochent à leur boutique… Comme la pauvreté s’est répandue dans les rues. Fracas, cris, explosions. Celui-ci n’a pas eu le temps de faire feu avec son fusil. Il a été englouti. L’autre, là, créé une sorte de cercle autour de lui avec une barre de fer… Une bataille rangée.

Tout à coup, une sensation étrange et glacée pointe sur ton avant-bras. Une brûlure givrée ponctuelle qui se met à irradier ta peau. Puis une autre. Il neige. Pour la première fois, cet hiver, des flocons commencent à tomber. Fallait-il que tu gravisses les sommets de la ville pour pouvoir vivre cette expérience cristalline ? Un fin rideau trouble se met en place et un agréable sentiment silencieux t’enveloppe. Au sol, la chaleur des combats stoppe net la neige qui se transforme en bruine épaisse. Boue et ruine. Tu n’y vois plus rien, mais tu sais qu’au bout de ce carré d’immeubles se trouve ta petite place, avec ton banc.

Comme sur un nuage et sans te soucier du fait qu’une simple glissade peut t’être fatale, tu parcours la distance qui te sépare de ton point de départ. Seules quelques bribes de chaos t’informent que la guerre continue en contrebas.

Tu y es ! Ton banc ! Tu agrippes fermement un tube métallique et te penches au-dessus du vide. Ici tout semble calme. La masse n’est pas arrivée jusqu’à chez toi. Tu pousses un cri libérateur vers le sol et, à la force du bras, te colles contre ce qui se révèle être, en fait, le panneau publicitaire pour la compagnie aérienne. Tu es blotti, à trente mètres du sol, contre le fringant pilote au sourire figé. L’air est humide et la neige a fait gondoler, par endroits, la grande affiche. Le froid te revigore, tu te sens lucide et bien. Tes doigts, bleus de froid, et tes ongles, noirs de crasse, se mettent à entamer une bulle de papier qui cède. Par longs lambeaux, tu déchires le visage, puis le corps de l’arrogant acteur costumé. Une partie du Boeing s’en va avec lui laissant nue la plaque d’aluminium usinée. Quelques reliquats de ciel, ici et là, pendent mollement derrière toi.

D’ici, du ciel, tu vois la ville. Tu es un de ces justiciers vigilants qui toisent la cité et se bat avec les opprimés. Tu prends la pose dans ce qui est ton costume et tu le sais : depuis le sol, on te voit aux côtés de cette superbe hôtesse de l’air, ta compagne d’un jour… La compagne de ton jour.

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