Créé le: 09.05.2021
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Toi

Billet d'humeur, Correspondance, Journal personnel

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© 2021 Naëlle Markham

Dans notre vie, nous croisons tous des adversités plus ou moins passagères. Souvent, avec le temps et la distance, les choses se calment... ou pas.
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A toi,

Non, je ne dirai pas ton nom; selon le destin de cette lettre, je ne le prononcerai plus. Estime-toi déjà heureux de me voir prendre contact avec toi. Après toutes les misères que tu m’as faites pendant des lustres, je serais bien en droit de te ranger dans le placard des oubliés avec tous ceux qui, comme toi, m’ont maltraitée et malmenée. Cependant, une dernière fois, je vais essayer de parlementer avec toi. Si j’échoue cette fois-ci, je te promets que tu n’entendras plus jamais parler de moi.

Souvent, j’ai tenté de te raisonner, de te parler, mais tu ne m’as jamais écoutée. Alors aujourd’hui, j’ai saisi mon clavier, avec l’espoir que si tu lis mes mots plutôt que de les entendre de ma bouche, cela te permettra de réfléchir à notre passé, à notre relation. A notre futur aussi, parce que les choses ne peuvent plus durer comme ça.

On se connaît depuis longtemps, mais je ne me rappelle pas notre toute première rencontre. En tout cas, elle a dû être agréable puisque mes souvenirs de toi à cette époque-là sont très doux. Nous étions si complices autrefois, de véritables aventuriers partant en exploration, pendant les courses d’école, les sorties à ski, même les vacances chez les grands-parents. C’est vrai que je te trouvais un peu fragile et pâle avec ta peau de roux ; et toi tu disais que tu me trouvais timorée, que je te prenais un peu trop la tête avec toutes mes peurs. Pourtant, pendant des années, nous avons dialogué, tout partagé, en véritables amis que nous étions. Quand est-ce que les choses se sont gâtées ? Là aussi, pas moyen de mettre le doigt sur un instant précis, une occasion spéciale. Il y a eu ce moment en tout cas, où un fossé s’est creusé entre nous. Toi, tu as grandi, beaucoup, très vite; en quelques mois, tu paraissais presque adulte alors que moi j’avais encore l’air d’une enfant. Peut-être bien que depuis ce jour-là, je n’ai jamais rattrapé mon retard.  Peu à peu, notre rapport s’est détérioré, dégradé. Tu as profité de ta position de force pour m’imposer ta loi, et je me suis retrouvée sans défense. Je voulais t’aimer, prendre soin de toi, alors que tu ne cherchais qu’à m’infliger tout le mal possible. Je ne pouvais pas riposter, je ne peux toujours pas… Comment m’éloigner de toi, comment t’oublier ? Je n’y arriverai pas. Je veux rester proche de toi, avec toi.

Tu penses bien que je me suis posé des questions, que j’ai cherché des réponses partout autour de moi, pour comprendre pourquoi tu étais si cruel avec moi. Malgré toutes mes recherches, je ne suis pas beaucoup plus avancée aujourd’hui. Certains m’ont dit que je me faisais des idées, que tu ne pouvais pas être si mal intentionné, que rien dans ton allure ou ton comportement ne le montrait. Quelques-uns ne voyaient vraiment pas où était le problème: je n’avais qu’à couper les ponts avec toi, te montrer de l’indifférence et ainsi ne plus souffrir. D’autres ont avancé la théorie que tu avais sûrement subi un méchant traumatisme dans ta jeunesse, ce qui expliquerait ton attitude par la suite. Mais lequel ? Moi qui te connais si bien, je m’en serais aperçue, non ? Ces gens bien intentionnés m’ont même conseillé de te faire autant de mal que tu m’en faisais. Et même de te détruire, de me débarrasser de toi. Mais comment imaginer un monde où tu ne serais pas ? Je n’y survivrai pas.

Parfois, je t’ai observé à la sauvette, dans le reflet d’une vitrine ou le miroir d’une galerie marchande. Au moindre risque que tu m’aperçoives, je me planquais en vitesse. Pas envie de te voir. Pas envie que tu me voies. Quel intérêt, si c’était pour se faire du mal? D’autres fois, je n’ai pas réussi à éviter la rencontre, et le tête-à-tête ne s’est pas éternisé. Avec chaque fois le même résultat. Toi : 1. Moi : 0. Mon regard, mon regard implorant et pathétique, je le sais bien, ne supportait jamais bien longtemps tes prunelles furieuses. Alors je faisais machine arrière, avec l’espoir que la prochaine fois se passerait mieux, que nous pourrions avoir une vraie discussion. Mais cela n’est jamais arrivé.

Ces dernières années, lors de ces rencontres furtives, parfois j’ai même eu de la peine à te reconnaître. Tu es toujours aussi grand, mais toi aussi tu as l’air d’avoir souffert, ton pas semble plus lourd, ta démarche fatiguée, tes épaules tombantes. Oui, toi aussi tu as vieilli. Mais essaie de te reprendre. Même si tu me détestes, je ne veux pas te voir dépérir.

Je me suis souvent révoltée contre toi, tant je te trouvais injuste. Qu’avais-je fait pour mériter un pareil traitement ? Pour quelle obscure raison t’obstinais-tu à me harceler, me blesser, alors que je ne t’ai jamais voulu que du bien ? Oui, tu m’as envoyé tant de messages, mais ils étaient bien trop obscurs pour que je puisse les déchiffrer. Pas une fois, non, pas une fois, tu ne t’es exprimé clairement pour qu’enfin je comprenne. Et si je ne te comprends pas, comment veux-tu que je découvre la réponse?

Parfois, il y a eu des trêves, pour moi tout aussi incompréhensibles que tes attaques. Au lieu de me redonner de l’espoir, ces moments de paix m’enfonçaient encore plus dans le désespoir. Car, avec le temps, j’ai compris que ces accalmies étaient trompeuses, que tu repartirais de plus belle dans ta croisade contre moi… Sans pitié.

Tu sais, souvent la nostalgie m’envahit, je repense à nos jours heureux, insouciants. Je rejoue les épisodes de notre passé en cherchant à imaginer ce que toi ou moi aurions pu faire pour ne pas en arriver là. Aurais-je dû quitter ma famille, partir seule avec toi, peut-être voyager ? M’aurais-tu acceptée alors ? Ai-je manqué de courage ? Est-ce que toute cette haine, cette colère envers moi sont nées de ta frustration de me voir vivre une vie que tu ne voulais pas pour moi ? Si c’est ça, alors dis-le, il n’est pas trop tard. Je peux encore prendre ta main, je n’ai attendu que ça toute ma vie.

Je suis fatiguée, tu sais, très fatiguée. Je n’aspire qu’à la paix et tu m’en prives depuis trop longtemps. Alors, quand tu recevras cette lettre, dis-toi bien qu’il faudra bien que cela s’arrête un jour.

Un jour, l’un de nous devra céder et abandonner cette guerre sans relâche. Un jour, l’un de nous devra déclarer forfait. Mais ce ne sera pas moi. Moi, je tiendrai bon, je le sais. Ce sera toi.

Toi, mon corps, ma douleur.

Naëlle

Dédié à tous ceux qui souffrent de fibromyalgie.

Commentaires (1)

Ld

Lisa de Leonardis
11.05.2021

... Pardon, je ne peux que pleurer en lisant cette lettre, un noeud subtile s'est formé dans ma gorge et il s'est libéré par le biais de ces larmes, si libératrices, si bienfaisantes parfois - cet amour, ce pardon, cette empathie me font juste penser que l'on peut encore espérer trouver un peu de divin dans l'humain, merci.

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