Créé le: 16.07.2026
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La fin du temps

Nouvelle, Philosophie, Science fiction

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© 2026 a Philip Mosiva

Une succession d'idées forme une théorie. Une succession d'instants forme une existence.
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Entre la canicule qui transformait l’auditorium en sauna et les regards froids de son audience clairsemée, Marion sentait la sueur perler le long de sa nuque. Elle avait tenté autant que possible de sauver la face lorsqu’à plusieurs reprises des membres du public s’étaient levés pour quitter la conférence. Toutefois, sa gêne transparaissait à chaque regard désapprobateur qu’elle croisait. Elle parvint malgré tout à la fin de sa présentation, mais les deux applaudissements mous — à l’origine un signe de politesse — résonnaient plus comme un dernier dénigrement de son travail.

 

Elle avait néanmoins remarqué un homme, proche de la cinquantaine, cintré dans une veste de tweed aussi élégante que classique. Son regard pétillait d’attention, tandis que son front plissait sous la concentration. Il était d’ailleurs le seul encore assis dans l’hémicycle tandis que le reste du public quittait le lieu à grands pas en échangeant des murmures. Il lui avait offert, en guise de soutien, quelques sourires discrets lors de bafouillages, de départs inopinés ou de silences assourdissants de l’audience. Une certaine bienveillance se dégageait de lui. Alors qu’elle était en train de regrouper ses affaires pour partir, elle remarqua du coin de l’œil l’homme se lever pour s’approcher d’elle. Elle feignit maladroitement de l’ignorer, mais lorsqu’il se trouva à un mètre d’elle, elle n’eut d’autre choix que de relever la tête avec un sourire gêné.

 

— Madame Noiram, je m’appelle Léon Noel. Est-ce que vous pourriez m’accorder quelques minutes ?

 

Sa main se tenait fermement en l’air, invitant celle de Marion à la retrouver, tandis que celle-ci le regardait avec un air stupéfait fixé sur son visage.

 

— Ench… Enchantée, Monsieur. C’est à quel sujet ?

— Eh bien, au sujet de votre présentation, bien sûr !

— Ah ?

 

Elle n’avait pas pu retenir cette interjection ni son expression de sincère surprise tandis qu’elle répondit à sa poignée de main suspendue.

 

— Évidemment ! Je comprends malheureusement l’impopularité de votre conférence étant donné la teneur de vos propos, mais à titre personnel je trouve cela fascinant. J’adorerais échanger avec vous autour d’un café si vous le voulez bien.

— Après tout, pourquoi pas ? Une boisson chaude me ferait du bien.

— Ah ! Parfait ! Nous pourrions aller à la cafétéria, c’est plus simple.

— Tant qu’à faire, je préfèrerais aller à un café juste à côté d’ici. La cafétéria est aussi froide que la réception que j’ai reçue à ma conférence, et j’aurais bien besoin d’une douceur.

 

Elle avait fait preuve d’un aplomb qui lui faisait cruellement défaut devant son public, ce qui n’avait pas manqué de surprendre Léon. Après un bref échange de banalités, ils se dirigèrent vers le café du Lys, à deux minutes de là.

 

Du lieu émanait une douce odeur de torréfaction fraîche. Marion et Léon s’assirent à une table, et après avoir commandé, laissèrent un silence non gênant s’installer. Les tintements et bruits habituels résonnaient en une cacophonie symphonique, puis Léon décida tout de même de briser ce moment éthéré.

 

— Avant qu’on ne plonge dans votre théorie, permettez-moi de me présenter un peu plus formellement. Je suis professeur en philosophie à l’université que nous venons de quitter, et c’est en cette qualité que votre théorie m’intéresse. Je n’ai presque aucune connaissance en physique, mais les implications d’une telle idée sont passionnantes.

— Comme vous le savez, je suis physicienne théorique, et j’avoue que j’ai été surprise de recevoir une invitation à l’université pour cette conférence. Et à ce stade, il s’agit plus d’une hypothèse que d’une théorie.

— Je ne suis pas étranger à cette invitation, j’avoue. J’ai entendu parler de vous par un collègue, et j’ai insisté auprès de ma direction pour vous inviter. Je craignais qu’en vous lisant je ne comprenne rien, et je me suis dit qu’une conférence pour néophytes tels que moi serait idéale.

— Ah, je comprends mieux maintenant. Mais pourquoi avoir fait cette demande ? Qu’est-ce qui vous a tellement attiré dans mon hypothèse ?

—  Je ne sais pas si vous avez eu l’opportunité d’étudier un peu la philosophie, mais votre conclusion est une mine d’or pour appliquer et développer des modèles de pensée sur l’humain.

— Je ne suis pas trop portée sur votre domaine, pour être honnête. J’avoue n’avoir même jamais songé à apporter un regard philosophique sur mon travail. On m’aurait peut-être plus prise au sérieux si j’en avais fait une expérience de pensée plutôt qu’une hypothèse scientifique.

— Oh, j’en doute, malheureusement. Les pairs en philosophie ne sont pas réellement plus tendres que ceux en science. On aurait tendance à croire que la plupart de mes confrères aiment voir leurs idées bousculées, mais en réalité la majorité préfèrent se faire écouter religieusement. Remettre en cause les pensées de Descartes est presque autant un suicide professionnel que de remettre en cause les théories d’Einstein pour vous. Tout au plus une réinterprétation peut être tolérée, et uniquement si vous vous êtes déjà fait un nom.

— Qui l’aurait cru ? Qu’importe le domaine, l’ego domine toujours.

— Vous ne pensez pas si bien dire.

 

La serveuse apporta deux cafés fumants qui envoutèrent l’atmosphère de leur senteur douce-acre, ainsi que deux parts de tarte tatin que Marion contemplait avec envie. Le brouhaha continuait de tisser sa toile de fond tandis qu’une pensée traversa l’esprit de la physicienne. Pour une fois, elle avait l’impression d’être écoutée, d’être partie prenante à une discussion stimulante. Elle ne savait pas encore dire pourquoi, mais quelque chose lui plaisait dans ce personnage et cet instant partagé.

 

—  Madame Noiram, est-ce que je pourrais vous faire un bref résumé de ce que j’ai compris de votre hypothèse ? Comme ça vous pouvez me corriger et nous pourrons mieux nous comprendre.

—  Je vous en prie, mais appelez-moi Marion, c’est plus simple.

—  Parfait, dans ce cas vous pouvez en faire de même… Enfin… vous pouvez m’appeler Léon.

—  J’avais compris.

 

Un léger sourire illumina leur visage. Il n’y avait pas ici la moindre étincelle. Simplement une levée de boucliers naturels face à l’inconnu. Chacun semblait être le miroir déformant de l’autre. Renvoyant une image suffisamment fidèle pour s’y reconnaître, mais suffisamment modifiée pour remettre en question l’originale.

 

—  Bien, alors voilà ce que j’en ai compris. Et encore une fois, n’hésitez pas à me corriger si je fais fausse route.

—  Bien sûr.

—  Le temps que nous expérimentons est une propriété de l’espace ?

—  Alors pas tout à fait. C’est en quelque sorte vrai dans la physique classique, mais selon mon hypothèse, c’est plutôt une dimension supérieure à notre univers. Voyez cela comme le crayon du dessinateur qui serait une dimension supérieure, et même externe, au personnage en deux dimensions de son dessin. Il exerce pourtant une influence énorme sur le monde de ce personnage, mais celui-ci n’a même pas conscience de son existence, juste de ses conséquences.

—  Vous avez raison, c’est bien mieux expliqué ainsi. Et donc, le passage du temps est dû à notre univers qui se déplace au sein de cette dimension temps supérieure ?

—  C’est tout à fait cela. Je ne sais pas si vous êtes familier avec le concept de flèche du temps, mais pour faire simple c’est un principe qui explique que le temps ne peut se diriger que dans une seule direction, du passé vers le futur.

—  Et cette immuabilité du sens est due à…

—  Au déplacement de notre univers justement. C’est le trajet qu’il suit qui donne cette flèche au temps. Encore que rien n’indique que nous le percevrions différemment s’il se déplaçait dans l’autre sens.

—  Dans ce cas, et c’est certainement là ma première question fondamentale, je suis un peu confus sur un point que vous relevez plus loin dans votre hypothèse.

—  Lequel ?

—  Vous dites qu’il nous est absolument impossible de déterminer à quelle vitesse se déplace notre univers dans cette dimension. Ni même si celle-ci est constante. Vous dites également que la direction nous est tout autant inconnue.

—  Je comprends, c’est probablement l’un des points les plus abstraits. J’imagine que c’est d’autant plus le cas pour quelqu’un de votre domaine. Encore une fois, pour faire simple, je vais faire un parallèle maladroit. Lorsque vous vous déplacez de dix mètres, peu importe à quelle vitesse vous l’avez parcourue, la distance restera toujours de dix mètres. Au même titre, si notre univers s’est déplacé d’un mois dans la dimension temps, peu importe la vitesse, cela fera toujours un mois. En tant que partie intégrante de notre univers, nous percevrons toujours cette distance comme une durée d’un mois.

 

Un tintement de tasse vint ponctuer l’affirmation de Marion. Le café était plus vivant qu’auparavant, ce qui leur avait complètement échappé durant tout ce temps. La physicienne profita de cette courte pause pour faire un signe à la serveuse. Celle-ci lui répondit poliment d’un geste de la tête, tout en continuant son manège frénétique entre le bar et la salle.

 

—  Je vois. En fait c’est l’utilisation de la même unité pour désigner à la fois le temps et la distance qui perturbe. C’est un peu une norme en physique de se compliquer la tâche ainsi ? demanda Léon en plaisantant.

—  Parfois, oui. Mais dans ce cas précis, c’est strictement la même chose. Simplement la physicienne que je suis prend cette unité pour une mesure ancrée dans une réalité physique, et le philosophe que vous êtes prend cette unité comme la mesure de ce que l’humain ressent ou perçoit. Ce n’est rien de plus que deux visions d’un même phénomène.

 

La serveuse s’approcha rapidement d’eux. La forte fréquentation du lieu la rendait moins prompte aux bavardages, mais elle restait toutefois très courtoise, professionnelle et aimable. Les joues de Marion se teintèrent légèrement de rouge, car elle n’avait pas consulté Léon avant d’appeler la serveuse. Elle avait l’impression de lui faire perdre son temps, et elle ne manquait manifestement pas de travail. Elle commanda donc machinalement un autre café, et le philosophe l’imita sans hésiter davantage.

 

—  Je suis assez content de ne pas être tombé trop loin avec ma compréhension, bien qu’il reste encore beaucoup à évoquer. J’aimerais tout de même qu’on s’arrête un moment sur ce point si vous le voulez bien.

—  Bien sûr, avec plaisir. Dites-moi.

—  Eh bien, selon vous, le temps est strictement immuable. C’est un phénomène qui a un fonctionnement propre, contre lequel on ne peut rien.

—  Il en va de même pour la gravité, n’est-ce pas ? Et pourtant cela ne semble pas poser un problème.

—  C’est vrai, la gravité est une vérité physique concrète. Pourtant, grâce à son ingéniosité et sa pugnacité, l’homme a réussi à s’en défaire à l’aide d’avions, d’hélicoptères ou de fusées.

—  Ce n’est pas faux. Cependant permettez d’ajouter ceci : Ce n’est pas parce que j’ai mis un nom sur le phénomène et quelques calculs alambiqués qu’il est devenu réalité. C’était déjà le cas avant, et le temps n’en était pas moins immuable avec la compréhension qu’on en avait. Au même titre, la gravité existait bien avant que Newton ne la nomme et la calcule.

—  Certes, mais si avant nous ne pouvions pas plus y échapper physiquement, nous avions au moins la possibilité de nous défaire de cette immuabilité mentalement. Que ce soit par déni ou par une gymnastique de pensée. Là, vous avez transformé la réalité physique en réalité métaphysique. Ce savoir nous enferme donc mentalement dans une réalité qui peut paraitre oppressante.

—  Alors, avant que je ne réponde à cela, je vous en supplie : Ne prenez surtout pas mal ce que je vais dire. C’est une sorte d’appréciation personnelle, mais je ne veux surtout pas dénigrer votre métier.

—  Je pense en avoir vu d’autre, mais je ferais un effort, promis.

—  J’ai l’impression que trop souvent, les philosophes et penseurs se concentrent beaucoup trop sur ce qui a été et ce qui est, mais omettent presque toujours ce qui peut être.

—  Je ne suis pas sûr de devoir me vexer, car je ne suis pas certain de vous suivre là-dessus.

—  Vous parliez de la gravité plus tôt, et de comment nous l’avons domptée. Cela n’a été possible que dès lors que nous l’avions étudiée, comprise et formulée. Qu’est-ce qui vous empêche de croire que ça peut être le cas avec mon hypothèse ? Si elle devient une théorie, puis une branche à part entière, peut-être un jour arriverons-nous à nous défaire de l’emprise du temps.

—  Ah, ma chère Marion, j’avoue que vous marquez un point ici. Un point que beaucoup de mes confrères — et peut-être moi le premier — préfèrent ne pas évoquer. Mais n’allez pas croire que nous ne pensons jamais à l’avenir, bien au contraire. Toutefois, si j’avais moi-même évoqué ce que vous venez de dire, de par ma position, cela aurait certainement été perçu comme l’expression de l’hubris humain dans sa forme la plus pure. C’est pourquoi je suis ravi que nous arrivions à la même conclusion.

—  Vous m’avez piégé en quelque sorte ?

—  C’est un peu réducteur, pour vous comme pour moi. Disons que je vous ai plutôt dirigée vers un sujet que je souhaitais évoquer.

—  Je ne vous en tiens pas rigueur, ne vous en faites pas.

 

Durant un instant, qui pourrait paraitre une éternité, le silence s’imposa. Pas dans tout le café, non — le monde continuait tel qu’il l’avait toujours fait — mais simplement entre eux. Une pause fugace. Léon assimilait encore des principes physiques presque abstraits, formulant en même temps ses prochaines pensées. Marion, elle, se surprenait d’avoir appliqué une telle réflexion sur son travail, qui n’était jusqu’alors que purement académique et mathématique.

 

—  Bien… Avant tout, Marion, merci d’avoir accepté ce café. C’est très agréable d’échanger avec vous.

—  Avec plaisir… et merci. Je ne m’attendais pas à passer un bon moment lorsque vous êtes venu me voir, mais c’est pourtant le cas. Même s’il est possible que j’aie besoin d’une aspirine après cela.

—  Allons donc ! Vous avalez des formules mathématiques indigestes pour le commun des mortels, mais un peu de pensée vous donne déjà la migraine ?

 

Il affichait un grand sourire malicieux. Marion s’amusa de cette pique plutôt que de s’en vexer.

 

—  Plus sérieusement, je voudrais parler d’un point que soulève votre théorie…

—  Hypothèse !

—  …Oui, pardon, votre Hypothèse. Pour être honnête, c’est une des premières choses à m’avoir frappé, et c’est surtout cela qui m’a donné envie de vous inviter pour une conférence puis un café.

—  Je vous écoute.

—  Déjà, ce que vous dites est qu’il nous est impossible de savoir si nous nous déplaçons du passé vers le futur ou du futur vers le passé.

—  Pour être exacte, ce que dit l’hypothèse est que le sens de déplacement de notre univers dans la dimension temps n’a aucune importance. Quoi qu’il arrive, nous le percevons — ou nous l’interprétons — comme un déplacement du passé vers le futur. Nous n’avons aucun moyen de savoir comment ce déplacement se concrétise dans la réalité physique.

—  Ok, je comprends. Le point qui me perturbe le plus, si je le comprends bien encore une fois, est le suivant : Il se pourrait que, contrairement à ce qui est admis jusqu’à présent, notre univers rapetisse au lieu de s’étendre de plus en plus vite. Pourriez-vous élaborer s’il vous plaît ?

—  Alors, déjà pour éviter toute confusion, c’est une possibilité, pas une vérité absolue.

—  J’entends, j’entends, mais du peu que j’ai cru savoir, l’expansion de l’univers a été observée, mesurée et acceptée par toute la communauté scientifique ?

—  C’est le cas, tout à fait. Ce que dit mon hypothèse, c’est qu’il est possible de voir les phénomènes mesurés sous le spectre d’un rétrécissement de l’univers tout en les expliquant physiquement. Ce n’est pas pour autant excluant de la théorie de l’expansion. Il s’agit d’une autre explication qui décrit mathématiquement comment cela pourrait être possible.

—  Mais un rétrécissement de l’univers se conclut obligatoirement par la fin de celui-ci, n’est-ce pas ?

—  Oui, c’est une des fins de l’univers qui a été théorisée. On l’a appelée le Big Crunch, par opposition au Big Bang.

—  Mais elle a été théorisée selon le même schéma que dans votre théorie ?

—  À ma connaissance, non. L’hypothèse du Big Crunch est purement hypothétique, et il y a d’autres éventualités envisagées pour prévoir la fin de l’univers. Il n’y a que dans mon hypothèse que nous pourrions être dans ce processus sans nous en rendre compte.

—  Ah, justement ! Pourriez-vous m’expliquer comment ?

—  Je vais essayer en termes simples, mais ce n’est pas forcément évident. Essayez d’imaginer notre univers comme une bande élastique. Nous serions quelque part au milieu de cette bande, tandis qu’une extrémité serait plus proche du « point d’origine » (elle mima les guillemets sur ces mots) du Big Bang, et l’autre serait la plus éloignée. Au moment où le processus d’expansion s’inversera, cela ne se fera pas d’un coup. D’abord, cela provoquerait certainement un ralentissement du déplacement de notre univers dans la dimension temps. Ensuite, l’extrémité la plus proche du point d’origine commencerait à ralentir son expansion en premier, et ce phénomène se propagera tout le long de la bande élastique. Puis, après un temps certainement très long, même d’un point de vue cosmique, cette même extrémité commencerait à « partir » dans la direction opposée, vers notre point d’origine. À nouveau, ce mouvement se propagera lentement le long de la bande. Du fait de cette propagation lente, l’extrémité originelle se déplacera sensiblement plus rapidement que notre partie de la bande, qui se déplacera elle-même plus rapidement que l’autre extrémité de la bande. Un observateur tel que nous pourrait alors voir cela et l’interpréter comme une expansion, alors qu’il s’agit en fait d’un Crunch qui se propage lentement. Et la différence n’allant que grandissante, cela pourrait paraitre être une accélération de l’expansion alors que c’est tout le contraire.

 

Léon arborait une expression circonspecte. Il semblait avoir compris l’explication de Marion malgré son exotisme, mais il était perturbé par les implications découlant d’un tel phénomène.

 

—  D’accord, je crois comprendre. Et donc, en tant que composant à part entière de l’univers, il nous serait impossible de ressentir ce ralentissement, car l’impression du temps écoulé resterait toujours la même ?

—  C’est ça.

—  Et que se passera-t-il au moment où notre portion de l’univers commencera son mouvement dans l’autre sens, vers son point d’origine ?

—  Honnêtement, c’est impossible à dire, en l’état du moins. C’est même impossible d’assurer que cela n’a pas déjà commencé.

—  Mais vous comprenez tout de même que cela représenterait une épée de Damoclès perchée sur nos têtes en permanence ?

—  Oui, absolument.

—  Vous ne craignez pas que, si votre hypothèse s’avère vérifiable, ou même simplement crédible pour la masse, cela ne déclenche des mouvements de panique et des comportements destructeurs ?

—  C’est malheureusement une possibilité, oui. Mais que voulez-vous y faire ? Nous avons tous une épée de Damoclès sur nos têtes.

—  Possible, mais pas d’une telle envergure !

—  Pouvez-vous connaître la date de votre mort ? La date de la chute de la civilisation humaine actuelle ? Ou le nom de l’empire qui la remplacera ? Peu importe la taille de l’épée, c’est son tranchant qui nous menace. L’incertitude est une partie intégrale de notre vie, et l’acceptation en est la seule réponse, n’est-ce pas ?

—  Pour certains, oui, mais pour la plupart… Pour la plupart des gens, il me semble que l’ignorance de telles possibilités est ce qui les maintient en vie. Et si jusque-là ce sont des questions qui ont effectivement été évoquées par mes prédécesseurs, je crains qu’une vision plus ancrée dans la réalité et portée par des preuves scientifiques ne signe la fin de l’innocence.

—  Je ne m’inquièterai pas trop pour cela à votre place. Les cas de preuves scientifiques concrètes ignorées par les masses pour protéger leur vision étriquée sont légion, et je ne vois vraiment pas en quoi ce serait différent cette fois. D’autant qu’en termes de crédibilité scientifique, je suis loin du compte. Il n’y a qu’à voir combien il y avait de physiciens à ma conférence. Un égaré tout au plus, et le reste n’était que des étudiants voulant gratter des crédits. Si des épisodes tels que le COVID ou des évènements en cours tels que le réchauffement climatique peuvent être ignorés malgré la quantité de données dont nous disposons, je doute qu’une telle théorie puisse avoir un effet quelconque sur la population.

 

Le café était presque vide à présent. Cela faisait plusieurs heures que les deux parlaient, et bien qu’ils en étaient chacun à leur quatrième café, il ne leur avait pas semblé que cette discussion avait duré plus d’une cinquantaine de minutes. Léon regarda sa montre et fut surpris tout autant que choqué.

 

—  Je suis sincèrement navré Marion, mais je n’ai pas vu le temps passé, et j’ai un autre rendez-vous. J’ai passé un excellent moment en votre compagnie autour de ce sujet captivant. Pourrions-nous manger ensemble un de ces prochains midis pour le continuer ?

—  Ma foi, j’ai passé un moment très agréable également. Que diriez-vous de mardi midi ?

—  C’est parfait pour moi. Passez simplement au campus, et je vous emmènerai dans l’un de mes restaurants préférés.

—  C’est noté.

 

Ils se levèrent en même temps, puis se serrèrent la main. À cet instant précis, tout se figea. La serveuse, qui avait ralenti la cadence après l’heure de pointe, se trouvait maintenant immobile derrière son bar. Marion et Léon se tenaient toujours la main, sans bouger. La vapeur qui jaillissait tantôt de la machine à café était suspendue en l’air. À l’extérieur du café, pas le moindre mouvement. Chaque être vivant, chaque élément mobile, chaque phénomène physique semblait figé comme un instant sur une toile de peintre, puis soudain        …        niaduos siup ,ertniep ed eliot enu rus tnatsni nu emmoc égif tialbmes euqisyhp enèmonèhp euqahc ,elibom tnemélé euqahc ,tnaviv ertê euqahC .tnemevuom erdniom el sap ,éfac ud ruei…

 

Commentaires (2)

Starben Case
17.07.2026

Après LARIDME, vous m'emportez à nouveau dans les méandres de la pensée cette fois. La pensée de l'univers. Je relirais pour bien comprendre le coup de l'élastique. C'est bien trouvé. Et pendant que les égos dirigent notre monde, l'Univers poursuit sa destinée emmenant la Terre dans son sillon. AVISOM PILIHP ICREM

Philip Mosiva
17.07.2026

Encore une fois, merci pour ce beau commentaire, et merci d'avoir (re)plongé dans la SF malgré que ce ne soit pas votre style de prédilection. Et bien entendu ... neir ed

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