14.07.2020 58 0 Survie

Nouvelle

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© 2020 Thierry Villon

Voilà ce qui arrive, quand on vous enlève le peu que vous savez faire ! Le monde bascule comme ça d'un coup, d'un seul. Et il vous faut tout réinventer. Qui sait où cela peut vous mener ?
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“Je suis désolé, tout le monde est renvoyé, le spectacle est annulé, on ferme. Vous saurez vous débrouiller, vous êtes des professionnels, hein ?”
Un jour comme ça, l’impression que le monde s’écroule autour de moi, que tout ce qui me semblait tellement solide commence à vaciller, que tout ce qui comptait pour moi part à vau-l’eau. Mais n’était-ce qu’une impression ? ou un simple effleurement de ma peur, cette trouille ancestrale ancrée en moi ? Et si c’était vraiment la fin ? La fin de tout, le début de rien, l’absence de temps, l’interruption du répit, à tout jamais courir d’un jour à l’autre, d’une année à l’autre, apercevoir l’issue bien avant qu’elle advienne, fatale, abyssale ? Je l’avais pressentie, de loin tout d’abord, puis se rapprochant tel un félin guettant sa proie dans l’ombre. Longtemps, j’avais voulu la nier, pensant naïvement l’éloigner de ma trajectoire. Je ne suis pas fait pour cette défaite-là, ignoble et sans éclat. Je suis de ceux qui ne cèdent qu’après avoir jeté absolument toutes leurs forces dans la bataille.
L’autre renâcle devant l’obstacle, violence aveugle et sourde, sa haine lui pend aux commissures des lèvres, comme une bave de crapaud, une morve de crevard qu’il est et qu’il restera, tant que son coeur battra, si tant est que quelque chose qui y ressemble habite cette poitrine de taureau fou. Sans prévenir, les yeux se rapprochent, si près qu’ils me font loucher dans ma prison de béton, les chaînes frappent en cadence lente sur les barreaux de métal brut qui me séparent de l’intrus aux yeux jaunâtres. Ses mains sales sont gigantesques, comme les battoirs dont se servaient les lavandières d’antan, avant que les machines viennent les délivrer de leur peine.
J’aurais dû m’échapper, pendant qu’il en était encore temps. J’aurais pu mettre des kilomètres entre le sort tragique qui m’est réservé et cette liberté chérie que personne n’a pu me voler à ce jour. J’aurais dû filer, quitte à mentir, quitte à trahir, en jurant sur ce qui m’est le plus cher. J’aurais pu ainsi mettre des années-lumière entre ce jour funeste et cette admirable ville, objet de tous mes fantasmes. Il n’y avait qu’un pas à faire, que je n’ai pas fait, une seule étape à franchir, que j’ai esquivée, en me traitant de lâche, veule que j’ai été, l’espace d’un instant. Mais cette fuite m’a été salutaire, du moins ai-je réussi à le croire, jusqu’à ce que cette lueur incandescente frappe mon cerveau avec une violence telle que j’ai perdu connaissance, sans doute durant une bonne dizaine de minutes. Ce qui m’a ramené à la réalité ? Les heures qui sonnaient dans un lointain clocher, ou peut-être les sifflements qui me vrillaient les oreilles.
Si au moins j’avais pris soin de ne pas emporter ce foutu poison (Vengeance) dans ma poche, un vrai cauchemar. Il y en a suffisamment pour liquider un bataillon entier. J’aurais l’air malin, si les policiers le découvraient. Comment m’expliquer sur sa présence ? Plus je cherche à dissimuler le renflement que la bouteille fait subir à mon manteau de laine et plus cela m’apparaît comme futile, imbécile, ridicule même. Autant essayer leur faire croire que quelqu’un me l’a confiée pour la remettre à un inconnu qui m’attend quelque part, à l’orée de cette forêt si sombre dans laquelle j’aimerais à cet instant même disparaître, pour ne plus reparaître nulle part, englouti dans un temps qui n’a jamais existé, dans un jour qui ne se lèvera pas aujourd’hui, biffé par je ne sais quel sortilège. Qui pourrait croire que certains jours disparaissent on ne sait où, on ne sait pourquoi ? Aucun être sensé, en tous les cas. Oui, il faut être un peu fêlé pour imaginer que deux douzaines d’heures s’évanouissent comme se dissiperait une brume matinale.
J’aurais dû faire plus attention ! Promis, pour une prochaine fois, si je survis, bien que cela paraisse des plus improbable. Tant pis, ou tant mieux, suivant le point de vue d’où l’on se place, comme le disait mon prof de mat qui en savait un chapitre sur les lieux communs. Une pirouette qui en annonce d’autres… Car quand on a mis un pied dans un tel bourbier, mieux vaut éviter de trop remuer, rester bien immobile pour ne pas s’enfoncer plus profond. Les astres l’avaient prévu, dirait cette folle d’Irma, les prophètes l’avaient annoncé, dirait mon oncle pasteur, les oracles de marc de café l’avaient clairement dessiné sur un coin de table. Mais qui écoute encore ces choses-là de nos jours ? Qui peut être assez barjot pour avaler de telles sornettes ? A part moi, pas grand monde, en effet.
Je me sens bien seul sur le quai de la gare, où l’on m’a pratiquement jeté, avec ma petite valise en skaï. C’est loin d’être la grande foule, d’autant que les rares voyageurs prennent garde à rester bien alignés le long du quai, selon la règle immuable de la distanciation sociale. On était bien tranquille, avant qu’ils n’imposent cette nouvelle interdiction pas bien utile. Tout le monde évite, ne serait-ce que de hocher la tête, vu le risque qu’on prendrait d’être repéré par un drone toujours à l’affût d’un élément réfractaire dissimulé au milieu de la foule des anonymes soumis, mais néanmoins vigilants. Si j’avais pu deviner qu’on en arriverait là, j’aurais décroché ou tiré la prise, avant qu’ils m’obligent à passer dans leur monde nouveau. Si seulement j’avais su profiter de ce jour en plus, pour ne plus reparaître du tout. Je suis sûr que cette option surpassait toutes leurs promesses.
Mais voilà, je suis là et rien ne paraît s’arranger. Les cloches sonnent à toute volée, des grappes d’adolescents sortent de l’église. Ils hurlent à mon encontre : “Reste chez toi, le vieux, à la niche.” Ils me jettent de la neige. Je m’éloigne et je marche longtemps dans la toundra enneigée, le vent souffle. J’ai très froid aux pieds, malgré mes bottes en peau. De loin, j’aperçois sur le sol une tache sombre. Je m’approche et découvre une belle pelisse en peaux de renard. La doublure est déchirée, la marque est presque encore visible : Lavie. Je flaire le vêtement. Fait inhabituel, je ne sens aucune odeur, même pas celle du tanin qui a servi à travailler les peaux. Je fouille les poches et j’y trouve quelques bonbons. J’en goûte un, mais je n’y trouve aucun goût. Je pense : la vie n’a aucun goût.
C’est d’abord sur l’horizon qu’apparaît cette bille orange, suivie de la créature aux traits féminins, sa longue chevelure rousse flottant dans l’air. Sur le tissus ample de sa robe, des mots pas très lisibles : cent T ou sans thé. Ses mains qui s’agitent avec frénésie pourraient faire croire qu’elle cherche à se saisir de la petite bille agitée de côtés et d’autres. La sphère orange disparaît soudain dans la chevelure de la créature dont la voix enfantine se perd dans l’écho : une fille russe, une fille russe. On ne distingue pas bien, faut pas abuser des effets. Et le son revient plus présent, on croirait entendre : la vie russe. Mais qu’est-ce que la Russie vient faire là-dedans ? Raspoutine, Lénine, Staline, Poutine, non lui c’est une spécialité canadienne, à ne pas confondre. Puis la petite bille réapparaît, ornée de minuscules harpons violacés qui s’accrochent aux cheveux de la créature. Elle secoue violemment la tête. En vain, car d’autres billes toutes semblables jaillissent en gerbes de sa chevelure. Elle se met à courir droit devant elle, ses pieds touchant à peine la surface du lac gelé. Les petites sphères se lancent à sa poursuite dans un tourbillon de couleurs. Les cris de la créature se perdent dans l’écho, encore ce fichu écho : la vie russe, vie russe, vie russe, vie russe. Là, tout soudain, cela devient plus clair, tellement limpide que cette clarté me saute au visage.
L’étrange rousse s’élance et virevolte comme une patineuse qui dessinerait sur la glace des arabesques insensées. Mais ses poursuivantes n’ont pas dit leur dernier mot. Elles s’accrochent au moindre centimètre de tissus, à la moindre mèche de ses cheveux. Depuis un moment, les figures se sont faites moins violentes, tandis que la vitesse a diminué. Elle traverse encore le lac gelé dans toute sa longueur, étend ses bras devant elle comme pour se préparer à réaliser un triple axel. Elle renonce finalement, tente une dernière fois de se débarrasser des intrus colorés accrochés à sa tête. Il en sort de plus en plus à chaque minute. La chevelure rousse finit par s’affaisser sur ses épaules lasses, elle se couche sur la glace, le corps vaincu, recroquevillé dans sa robe de mariée. Elle n’ira pas, annulée la noce, des sanglots la secouent, jusqu’à ce que les spasmes ralentissent, pour finir par s’éteindre. Une atmosphère crépusculaire s’installe. Les petites billes s’envolent dans l’air glacial, tel un vol de frelons s’élançant hors du nid, bien décidés à s’attaquer à tout ce qui bouge. Un pauvre râle sourd de la bouche de la créature et se perd dans le cri du vent. Sur la glace roule une larme qui ne tarde pas à se transformer en une perle évoquant tout sauf la vie. Je m’approche alors de la défunte et je recouvre son corps avec la pelisse de renard.
Un jour a passé, à courir après la vie, à m’en couper le souffle, à en épuiser mes maigres forces. Dernière minute, le son revient, strident, saccadé, trop d’écho, vrillant mes oreilles d’un excès de décibels : vie russe, vie russe, vie russe. Oui, c’est bon, on a compris. Le visage masqué se penche sur moi et la voix devient présente :
“Bravo, monsieur, vous l’avez vaincu. Je vous débarrasse de cet attirail, vous n’en avez plus besoin.
– Combien de temps ai-je dormi ?
– Tout juste un jour et une nuit, vingt-quatre heures, si vous préférez. Vous avez été rapide et surtout chanceux.
– Je suis guéri ? c’est sûr ?
– Oui, en tous les cas, vos valeurs sont stables depuis un bon bout de temps.
– Je pourrais vous demander une faveur ? je voudrais appeler ma famille, ils doivent s’inquiéter, ils sont en Russie.
– Oui, ce n’est pas tout près, d’autant qu’ils sont confinés, comme chez nous. Voilà, je vous libère, je vous passe le téléphone, prenez votre temps et surtout, ne vous levez pas d’un seul coup.
– Merci, oulala, ça tourne, comme après une bonne cuite.
– Les médecins vont passer d’un moment à l’autre, ils ont bien du monde à voir, faut dire que vous n’êtes pas le seul à s’être réveillé. C’est tant mieux.
– Merci, encore, mais expliquez-moi ce que je fais là, pourquoi j’ai les pieds glacés, est-ce que c’est normal ça, madame ?
– Oui, disons que pour les pieds, ce sera très rapide. Ils vont se réchauffer. Mais pour ce qui est de votre tête, cela risque d’être un peu plus long, avant qu’elle se remette à fonctionner comme avant.
– Ah! et c’est grave ça ?
– Vous voyez, la dame qui nous regarde derrière la vitre ?
– Vous dites, celle avec de longs cheveux roux ?
– Oui, cette dame-là
– Bien, et alors ?
– Elle est là pour vous écouter, si vous avez besoin de parler de ce qui vous est arrivé.
– C’est une psy, donc.
– Tout à fait. Alors maintenant, si vous êtes prêt, je vous aide à vous lever.
– OK ! Merci encore.
Un temps indéfini s’écoule à tenter de revenir au réel. Du brouillard, émerge un accent que je ne parviens pas à situer exactement et un regard émeraude qui, en d’autres circonstances, me ferait pousser le chansonnette : elle a des yeux revolver …
“Pouvez-vous me dire quel jour on est ?
– Vous plaisantez, facile, on est le premier mars 2020
– Non, pas du tout, nous sommes le 29 février 2020
– Je suis entré ici le 28 février, je crois encore entendre l’infirmier lire ma fiche à haute voix. L’infirmière qui m’a libéré tout à l’heure m’a indiqué que j’avais dormi vingt-quatre heures, pas une heure de plus. Donc, nous sommes bien le premier jour du mois de mars.”
La belle rousse hoche la tête négativement. Je pense : la poupée qui fait non, non, non, non, non. Je la regarde droit dans les yeux, ah! ses yeux verts émeraude, une vraie merveille. Elle me sourit, l’air un peu navré et lâche :
– Cette année est une année bissextile, donc le 29 février est le jour en plus.
– Vous êtes sure ? tout le monde peut se tromper.
– Oui, absolument.
– Absolument, tout le monde peut se tromper ? ou vous êtes absolument certaine ?
– Absolument pour les deux : le fait que l’année est bissextile et le fait que chacun a droit à l’erreur. Et présentement, il n’y a en pas.”
Je me marre intérieurement, pendant que la rousse se contorsionne sur son fauteuil. Il faut dire qu’elle a pris le meilleur siège. Moi, j’ai eu droit au canapé, le cuir est un peu dur, mais ça tombe bien, j’aurais, aux dires de certains, le cuir assez épais. Est-ce un compliment ou une manière de me faire remarquer que j’ai un caractère bien affirmé ? Je n’ai jamais trouvé la réponse, mais ce n’est pas le moment de m’analyser, quoique… Je riposte :
– Ah! vous avez dit : “présentement”, vous devez être québécoise.
– Oui, bien vu. Mais laissons cela pour l’instant, si vous le voulez bien. Le but de notre entretien est de m’expliquer avec vos mots, comment vous avez ressenti cet épisode plutôt inhabituel, du moins je suppose.
– Ah! je comprends maintenant, pourquoi vous attendiez derrière cette vitre, comme si j’avais des révélations extraordinaires à vous faire, après que j’ai ressurgi dans la réalité.
– Oui, exactement. Allez-y, dites-moi ce qui vous est arrivé.
Je me sens un peu engourdi, j’attrape le verre d’eau qu’elle a déposé sur le petit guéridon devant moi. J’en bois la moitié d’un trait et je ressens le gargouillis des bulles gazeuses dans mon estomac. Cela me reconnecte instantanément à mon cauchemar. J’en suis tout secoué, d’autant que la psy rousse ressemble à s’y méprendre à la créature assaillie par les billes oranges. Sauf que les yeux vert émeraude ne faisaient pas partie de mon rêve. Ils m’observent avec acuité. Je dois commencer à ressembler à un poisson tournant dans son bocal ou à un singe s’ennuyant dans sa cage. L’accent québécois me retient dans ma digression :
“Avez-vous des souvenirs de ce qui s’est passé ?
– Oui, dès le début, cela me semblait mal parti.
– Oui, pourquoi ?
– Un sale pressentiment, comme quand on sait d’avance ce qui va arriver.
– Et ?
– J’avais peur de me retrouver sur un lit d’hôpital, d’autant que ma respiration était très pénible depuis plusieurs heures.
– Donc ?
– J’essayais de me calmer, et si possible de respirer calmement.
– Et ça marchait ?
– Plus ou moins, mais avec tout ce que l’on nous avait bassiné depuis des jours sur la maladie, je n’étais pas du tout rassuré.”
Elle secoue la tête et rejette sa chevelure vers l’arrière, de ses longs doigts aux ongles peints en violet. La vue de cette couleur me ramène encore à mon rêve et les mots résonnent une fois de plus dans ma tête : la vie russe. Mais ça ne marche pas, la femme en face de moi a un fort accent du Québec. A moins qu’elle ne soit russe, émigrée dans la belle Province ? Elle prend une mine compassée et me propose un moment de pause que j’accepte. Je n’ai jusque là réussi à contacter personne pour leur annoncer la bonne nouvelle de ma guérison. Ils doivent tous se faire un sang d’encre à mon sujet. Bon plus tard, finissons-en avec cet entretien. J’ai un peu de mal à me déplacer, je me sens faiblard. Il va falloir me regonfler aux vitamines, je vais demander une ordonnance. Si ça se trouve, je vais avoir droit à des antidépresseurs. Non, pas question de manger de ce pain-là. Ah! oui, le pain. Voilà ce que je mangerais sans attendre : une épaisse tranche nappée de beurre et d’une excellente confiture aux oranges amères. Ce ne sont pas les malheureux biscuits que j’ai avalés avec une tisane avant mon lever qui vont m’aider à courir un marathon.
En définitive, je suis très content de me rasseoir sur le canapé. Celle qui s’occupe de mon cas revient peu après et reprend son siège avec un je ne sais quoi dans le regard qui me fait penser qu’elle a envie d’en finir au plus vite.
– Bon, j’espère que votre pause vous a fait du bien ? Oui ? alors on continue : vous me disiez votre crainte d’être hospitalisé. Quoi d’autre ?
– Sitôt installé, comme je me démenais pour trouver mon souffle, on m’a très vite pris en charge.
– Oui, le rapport dit que vous avez été plongé dans un coma artificiel.
– Dans ces conditions, je n’ai plus senti quoi que ce soit, si ce n’est un peu froid aux pieds de temps à autre. Mais pas moyen de le faire savoir.
– Des cauchemars, des rêves ?
– Oui, un rêve, une créature aussi rousse que vous, qui secouait ses cheveux desquels sortaient des milliers de petites billes oranges garnies de crochets violets.
– Ah! très intéressant. Et alors ?
– La créature a fini par se coucher sur la glace et agoniser misérablement.
– Voilà qui est une bonne nouvelle : la maladie vaincue qui s’écrase au sol.”
Le regard vert pétille de joie en face de moi. Je me plonge dans l’émeraude de ses yeux et, sans préméditation, je repense à toutes les femmes rousses que des fanatiques ont taxées de sorcières, avant de les livrer à la torture. Je n’en dis rien, désireux de ne pas gâcher sa joie. J’ai surtout hâte de sortir d’ici. Elle est déjà debout, face à moi, je n’ai plus qu’à partir, surtout sans tendre la main. Je suis assez fier d’être resté sur mes gardes. Je n’ai absolument rien divulgué. Personne n’a fouillé mon manteau, résultat : cette maudite fiole pleine de poison n’a pas été trouvée. Je tremble encore à l’idée de ce qui se serait passé, si…La première chose que je ferai dès que j’aurai quitté les lieux, c’est m’en débarrasser une bonne fois pour toutes. Ensuite, j’essaierai de retrouver où j’habite, ce qui risque de ne pas être simple. Les rues désertes s’entrecroisent dans la lumière du soir, le silence est royal et l’air me semble le plus pur que j’aie jamais respiré. Tiens, je vois un cerf débouler du parc derrière l’hôpital, je le suis un moment du regard, il disparaît comme il est venu. J’ai dû rêver trop fort.
Le trajet en taxi me plonge dans bien des questions. Tout semble différent, bizarre même. En pleine soirée, la circulation sur les grands boulevards est fluide comme un dimanche matin et il n’y a quasiment personne sur les trottoirs. J’essaierais bien de me renseigner auprès du conducteur, mais une plaque de plexiglas sépare l’avant du taxi de l’arrière, bonjour la communication. Bon, si ça se trouve, il ne parle même pas le français. Je me laisse bercer sur mon siège. Les vitrines des grands magasins sont toutes éteintes. C’est en passant devant l’entrée ouest des Galeries que la mémoire me revient d’un coup. Je me revois debout sur la petite place, tout sourire. Certains passants me regardent bizarrement. Une petite dame s’approche et me dit mi-figue, mi-raisin :
“Moi, je veux bien un hug, mais ne me serrez pas trop fort, je suis en sucre.
– Je ferai attention, promis.”
Je prends la petite personne dans mes bras et je lui tape légèrement dans le dos, en lui souhaitant une belle journée et beaucoup de bonheur. Elle repart toute heureuse de la rencontre. Moi, je vérifie que mon t-shirt est bien visible et me prépare à aborder quelqu’un d’autre. De loin, le gérant me lance des regards complices. Il est surtout là pour vérifier si je respecte ses recommandations :
“Mon gars, tu es acteur, c’est ce qu’il me faut. Ton personnage, c’est le donneur de hugs, ces embrassades à l’américaine que je trouve personnellement ridicules. Donc, ton rôle, c’est de t’arranger pour que chaque personne que tu prends dans tes bras ait le regard tourné vers la vitrine.”
Devant mon air ahuri, il insiste :
“Oui, la vitrine ! c’est pour ça qu’on te paie. En marketing, on dit toujours que les gens sont plus facilement manipulables, quand ils sont saisis par une émotion. Regarde où sont placées les pubs à la télé et tu comprendras.”
J’ai presque honte d’avoir marché dans la combine, mais c’était ça ou la soupe populaire.

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