Créé le: 12.08.2023
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Songe d’été

NouvelleMémoires 2023

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© 2023-2024 Yukiyama

© 2023-2024 Yukiyama

Chaque été, dans la cave du Clos de l'Esgondite, des artistes sont invités à montrer leurs œuvres. Des sculptures avaient animé l'espace il y a deux ans. Des aquarelles avaient coloré les vieux murs de pierre grisâtre, l'an dernier. Cette année, c'est une lecture qui va transformer les lieux...
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Au pied du foudre de chêne, rempli des 7’300 litres de Garanoir fraîchement vendangé, Yuki dormait paisiblement. Tel le gardien d’un temple sacré, d’un sommeil serein mais vigilant. Le bruit des pas de Gabriel, se rapprochant de la cave aux larges voûtes en pierres de taille marquées par les bonheurs et les drames de six générations, ne manquerait pas de mettre Yuki en alerte. Elle dresserait ses oreilles d’un coup, attentive à l’écho des pas résonnant dans la cave, à l’odeur de son maître, à l’expression qui se dégagerait du visage de l’homme.

–  Tranquille, Yuki. Je suis tout seul, ça va.

Un sourire et des mots rassurants; la chienne se recoucherait, pattes avant croisées pour y reposer sa gueule, la queue balayant doucement le sol de droite à gauche.

 

Gabriel Aran, d’origine basque, avait grandi à Saint-Jean-Pied-de-Port. Son père et sa mère travaillaient tous deux au Domaine d’Irouléguy, l’un des plus petits vignobles de France. Gabriel avait appris à aimer la vigne, la respecter, la soigner dès sa petite enfance. Ses parents lui avaient transmis leur passion du métier de vigneron, leur complète dévotion, leur persévérance face à la rudesse du travail manuel. Leur humilité face aux intempéries, leur combativité face aux maladies induites par le mildiou ou la cochylis.

Le vignoble d’Irouléguy, planté à flanc de montagne, excluait le passage de machines viticoles ou l’utilisation de gros outils peu maniables. Ainsi la tradition des vendanges à la main était conservée et célébrée le dernier dimanche de septembre par une fête majestueuse qui attirait de nombreux touristes et amateurs de vin.

 

De cette enfance au Pays Basque, Gabriel Aran gardait un souvenir heureux et nostalgique. Fils unique, il avait comblé le manque de compagnons de jeux par l’affection qu’il portait aux animaux du Domaine où travaillaient ses parents: de nombreux chats, deux chiens de chasse et surtout Altesse, une jument blanche de race Pottok, à la crinière rousse. Il passait des heures à l’étriller, curer ses sabots, tresser sa crinière. Jusqu’à ses douze ans, Gabriel ne la montait que le dimanche, sous l’œil attentif de sa mère. Par la suite, il prit l’habitude de l’emmener en promenade après l’école, en attendant que ses parents finissent leur journée de labeur.

Altesse longeait le vignoble au pas. Gabriel observait l’état de la vigne et son évolution. Durant leurs sorties printanières, il pouvait voir son père œuvrer aux premiers travaux de la feuille: l’ébourgeonnage, le palissage puis l’effiolage. Les ceps s’étoffaient peu à peu, des touches de couleur apparaissaient ça et là, comme des petites pierres précieuses. L’été arrivant, le cisaillage permettait l’aération de la vigne et les grains devenaient de sensuelles billes charnues, brillantes, bien rebondies. En automne, juste avant les vendanges, les sarments fatigués supportaient de lourdes grappes qui ne demandaient que le repos éternel.

La transformation du vignoble selon les saisons constituait ainsi le repère temporel de Gabriel. Sa vigne-étalon. Dans son esprit, cela marquait le temps beaucoup plus précisément que n’importe quel calendrier.

 

A seize ans, Gabriel vécut un drame. Il avait emmené Altesse, dans la force de l’âge, pleine de vigueur et de curiosité, tout en haut de la montagne, d’où le Domaine d’Irouléguy resplendissait, dessinant des lignes bien parallèles sur les flancs des coteaux. Comme un tissu rayé qui eût habillé la terre. Un patchwork naturel. Pendant la descente, Gabriel tenta de freiner les ardeurs de la jument qui se réjouissait de retrouver les petites récompenses que Gabriel lui offrait après leurs sorties: carottes, étrillage et chants traditionnels basques. Altesse appréciait la musique mais surtout le ton vibrant, enjoué et satisfait que Gabriel prenait après leurs promenades. Un moment de bonheur intime.

La pente était rude et la vitesse que prit Altesse ne lui permit pas d’éviter le trou d’une rigole creusée dans la terre pour canaliser l’eau afin de ne pas détremper la vigne. La chute éjecta Gabriel vingt mètres plus bas.

 

C’est dans une clinique privée suisse, à Genève, que Gabriel rouvrit les yeux après six mois de coma. Ses parents avaient perdu tout espoir lorsqu’ils entendirent parler des miracles accomplis par une jeune équipe médicale genevoise et leurs soins promulgués dans la Clinique du Coma. Ils n’avaient pas hésité à quitter Saint-Jean-Pied-de-Port et à s’installer en zone frontalière.

La Docteure Belina Agrar était au chevet de l’adolescent.

– Vous avez dormi six longs mois et je vois votre merveilleux regard vert animé pour la première fois! Bienvenue, Gabriel! Vous vous souvenez de votre nom?

– Ah… bonjour. Je m’appelle… heu… Gabriel. Gabriel Aran. Mais où suis-je? Où sont mes parents?

– Je les appelle. Ils vont tout vous raconter. Mais il faut vous reposer maintenant.

Docteure Agrar sortit de la chambre avec un large sourire. Ce nouveau miracle sonnait comme une victoire et la guiderait longtemps encore sur le chemin souvent ingrat de la médecine.

 

 

 

Gabriel Aran est quarantenaire aujourd’hui. Il n’a plus quitté Genève depuis son réveil à la clinique. Il s’y est attaché, comme à un terroir ancestral, le pays de sa renaissance. Le savoir-faire et l’amour du métier de vigneron de ses parents ne l’ont jamais abandonné.

Il y a quelques années, il est tombé follement amoureux. Pas d’une femme. D’un domaine viticole!

Tout l’envoûte au Clos de l’Esgondite: les douze hectares de coteaux réguliers, protégés par l’œil bienveillant du Jura; la bâtisse vieille de cent cinquante ans, stoïque comme un roc; la cave, fraîche, abritant les six foudres de chêne qui résonnent encore des mots terrifiants prononcées pendant les deux guerres mondiales; la petite équipe qui y œuvre (des gens authentiques, qui ne rechignent pas à la tâche, dure, et qui y trouvent une satisfaction simple et des réponses aux questions existentielles qu’ils ne se posent pas!); les expositions artistiques, organisées en été dans la salle au-dessus de la cave; Yuki, enfin, qui a un jour plongé dans le grand pressoir vert en inox, accompagnant les grappes de Gamaret que Gabriel versait de sa brante, et qui remit ainsi à l’honneur, très momentanément, le foulage traditionnel…

Tout, vraiment tout lui plaît au Domaine. Même le mystère de ce nom peu banal: l’Esgondite.

 

Avant que Gabriel ne prenne les rennes du Clos, l’ancien propriétaire l’a éclairé à ce sujet:

– Entre les deux guerres, en 1932, le domaine était enregistré au Cadastre sous « Clos des Gondoles »

– Comme des gondoles vénitiennes, qui navigueraient entre les rangées de ceps?

– Tu ne crois pas si bien dire, mon grand! Une gondole, c’est aussi une petite rigole, creusée dans le sol pour canaliser l’eau… et peut-être irriguer la vigne?

– Oh…

– Mais comment le nom s’est transformé, à la fin des années trente, en « Esgondite », ça, personne ne pourra te le dire, désolé!

 

Gabriel imagine souvent ces barques élancées sillonner sa vigne. Avec son père, à la retraite aujourd’hui, debout à l’arrière, brandissant une longue perche et chantant à tue-tête, un canotier vissé sur son front.

 

E.S.G.O.N.D.I.T.E.

L’anagramme presque parfaite de « SONGE D’ETE ». Un rêve orchestré par Gabriel, à cheval entre Shakespeare, Mendelssohn, Mozart et Woody Allen… Une petite musique de nuit d’été érotique, qui pleut sur son imagination, ruisselle sur tout son corps, les notes glissant telles des gouttes transparentes qui rougissent peu à peu de sang, de raisin… De plaisir? Songe d’été…

Esgondite. Gabriel imagine aussi sa compagne d’enfance, Altesse, galoper sur les coteaux, se prendre le sabot dans l’une de ces fameuses rigoles… et il revit son accident. Une douleur toujours aussi brute et inattendue qui revient de plein fouet le hanter, souvent.

Altesse. Sa jument blanche à la crinière rousse. Comme elle lui manque! Elle n’a pas eu la chance de se réveiller dans une clinique, elle, abattue par le vétérinaire impuissant qui ne pouvait soigner son pied d’une triple fracture.

Altesse. Elle l’accompagne aujourd’hui encore, tous les jours. Les étiquettes de vin blanc arborent son nom, fièrement. Quand il débouche une bouteille de ce précieux cépage dans la cave qui résonne, Gabriel entend le hennissement de sa jument au lieu du bruit du bouchon.

– Santéééééé!

– A la tienne, Altesse!

Yuki, jalouse, aboie.

– Tranquille, Yuki. Viens ici ma belle!

Yuki aboie, plus fort.

– Eh, mais qu’est-ce qu’il te prend?

La bête dresse ses oreilles mais ne bouge pas.

– Mais enfin, c’est moi, Yuki! Allez, viens.

La chienne semble complètement hors du réel, hypnotisée. Elle ne reconnaît plus la voix de son maître, n’obéit plus à ses ordres. Gabriel s’agenouille, préoccupé soudain.

– Eh… mais qu’est-ce que tu as là?

Sous sa patte avant gauche, Yuki dissimule quelque chose. Gabriel soulève la patte doucement. Une grosse clef rouillée jonche le sol de la cave.

– Oh! Mais où t’as trouvé ça, hein?

Yuki reprend ses esprits, comme si un sort s’était rompu. Elle court de tous côtés, elle jappe, elle est effrayée. Elle pressent un danger. Soudain sa queue se tend, droite comme un i. Yuki s’immobilise, foudroyée.

Gabriel, si serein d’habitude, commence à paniquer. L’atmosphère de la cave a changé. La température a grimpé. Une humidité malsaine suinte sur les murs qui se resserrent sur eux. « Ssss, chsss schssch » on entend des voix graves sortir des pierres ancestrales.

– Gabriel Aran, tu es la clef…

Et l’écho de répéter « …tu as la clef… »

 

Quelques pierres commencent à se desceller, la voûte menace de s’effondrer. Le scénario catastrophe d’un séisme envahit l’esprit de Gabriel.

– Vite, Yuki, mettons-nous à l’abri!

Il prend la chienne dans ses bras et court se réfugier dans l’un des foudres qu’il comptait remplir de la prochaine récolte de Chardonnay. Sans savoir comment, ils s’y retrouvent enfermés. Le petit trou de bonde est la seule source de lumière. La robustesse des douves de l’immense fût de chêne rassure, tout d’abord. Puis, très vite, inquiète… Comment vont-ils s’extirper de là, une fois le danger écarté?

Gabriel tâte le fond du tonneau, en attendant que ses yeux s’habituent à l’obscurité. Sa main frôle quelque chose de froid, granuleux, métallique.

– Oh, Yuki, tu as gardé la clef? Brave bête! Tu crois qu’elle va nous servir?

Il sourit par dépit, en dedans, sachant bien qu’à l’évidence ce n’est pas une clef qui les sortira de là! Mais il veut juste que Yuki croie qu’elle a fait son devoir, en bonne gardienne de temple sacré. Et qu’il l’aime. C’est fou comme les sentiments revêtent une importance prépondérante dans les moments-clefs de l’existence.

 

« Ssss, chsss schssch »  Gabriel entend des susurrements lointains. Il tend l’oreille à travers le trou de bonde. Ce ne sont plus les voix solennelles et inquiétantes de tout à l’heure. Une seule voix, bienveillante, s’adresse à une assemblée, semble-t-il. Il y a des petits rires étouffés ci et là, des exclamations contenues, des gens qui toussent tout bas, des bruissements de vêtements, de sacs à main. Même un téléphone portable qui accueille un message d’une quinte majeure valant au propriétaire de l’appareil des regards désapprobateurs.

Il doit s’agir d’un séminaire. De la voix posée, avisée, d’un conférencier devant son auditoire. Ou peut-être celle d’un pasteur proférant son sermon à ses ouailles.

– Gabriel Aran, tu es la clef…

Ces paroles reviennent, prononcées différemment. Gabriel se concentre pour essayer d’en capter la provenance.

– … mettons-nous à l’abri!

Les mots sont là, tout près. Juste au-dessus de sa tête. Ils tombent de la pièce du haut, à quelques centimètres du sommet du foudre.

– Tu crois qu’elle va nous servir?

Gabriel comprend soudain que ce sont ses propres paroles, celles qu’il a prononcées il y a quelques minutes à peine. Comme un écho dans le passé. Ou l’histoire qui le rattrape.

Il ramasse la vieille clef rouillée que Yuki a rapportée et l’enfile délicatement dans le trou de bonde. Il la tourne. Un quart de tour. Un demi-tour. A midi. Clac. Elle se casse net. Le foudre se fend. Gabriel se faufile dans la fine faille, tel un fou fuyant la folie.

 

Il se retrouve, minuscule, en équilibre sur le rebord blanc du cadre d’un tableau abstrait. Les proportions sont chamboulées. On se croirait chez Alice, de l’autre côté du miroir! La voix qui narre cette histoire est devant ce petit homme. Les auditeurs lui tournent le dos. La salle, dont il reconnaît le grand pressoir vert en inox, fait office d’exposition. Celle-là même qu’il a organisée avec deux artistes cet été.

Une trentaine de tableaux, dont celui où il est réfugié, ornent les vieux murs de pierre. Beaucoup d’œuvres contiennent des clefs, rouillées, brisées, comme la sienne… Combien de personnes ont-elles sauvées?

Des sculptures en céramique, tout aussi abstraites et étranges que les peintures, s’ébattent au milieu de la pièce. Un fou d’échecs géant guette la porte sur sa diagonale.

– Approchez, je vous en prie! La lecture va commencer. Elle s’intitule « Songe d’été ».

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