On parle beaucoup de Charles Sobhraj ces temps-ci. Je n'ai tenu qu'un demi épisode mais ça m'a fait réfléchir, chercher un peu. Et écrire ...
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J’ai dû lire à l’époque les articles de 1997, quand il est arrivé en France et que Vergès l’attendait à l’aéroport. Puis je n’en n’ai plus entendu parler, jusqu’au lancement d’une série vu ces jours derniers. Je me suis résolu à regarder un bout d’épisode et j’ai renoncé à l’amorce du deuxième assassinat. Mais l’intérêt pour le fait Sobhraj est resté et j’ai un peu cherché. Des vidéos montrant ses arrivées au tribunal, 2003, 2014, 2019 chaleurs, tumulte, d’un camion à l’autre, invisibilité des juges, le passage physique du temps frappé à chaque fois sur le visage qui docilement suit le cours enchaîné de sa vie. Son corps silhouetté s’abandonne, dans l’ignorance de ses entraves, au groupe de policiers assurant son escorte.

 

C’est le temps, milieu des années septante, le lieu, l’Asie, le mouvement, dit hippies, les routes de l’aurore et de l’horreur vers Katmandou (« sur les traces des Beatles » ai-je encore lu (Le Temps, ce 10 avril 202l). Le chemin historique, le parcours spirituel, le tracé effectif, la trace suivie ou perdue, la traque menée. Des vies qui en valent d’autres et Sobhraj à l’affût. Des plûmes se sont déliées, des journalistes se sont intéressé à lui, leur déception est la même à chaque fois. Ils cherchent le signe d’un émoi qui le trahirait en le faisant moins Judas, un léger tremblement de l’ordre naturel d’une émotion. Il n’a pas tremblé, rien ne se meut en lui qui viendrait de la douleur d’autrui. Journaux et sites d’Asie, de France et d’Australie. Semblable évocation, même surprise déçue.

 

Imprescriptibilité de la déception.

 

Les images disent beaucoup, fier, avec une beauté en lui – quel malheur, sécheresse du malheur – la silhouette maitrisée, le regard canalisé vers le cerveau de sa proie, c’est-à-dire, possiblement, de chacun de nous. Corps, appréhension visuelle, vénalité de l’apparente honnêteté, attente éternelle des lèvres qui vont cesser de se taire, mortelles enveloppes du silence. Il maîtrise à la perfection les rouages de la rouerie. Il aura attendu sa vie durant que quelqu’un vienne, et seuls les ébrèchements de l’existence universelle se sont à lui présentés en  perceptible conséquence de ses actions.

 

D’une villa exotique à l’autre, chambre par chambre, menaçant anonyme dans les rues, le sexe et la fureur de l’envie, promesses de la main posée, bord de l’océan et matins rigidifiés, il anticipa malignement une autre œuvre morbide et gigantesque du réel: la catastrophe naturelle survenue en ces mêmes lieux le 26 décembre 2004, quelques mois après sa dernière et peut-être définitive arrestation.

 

A ceux qui guettent un cillement de regret, une ébauche de prise de conscience, il répond en citant un titre de Nietzsche « Par-delà le bien et le mal ». La rencontre est mauvaise, la citation déplacée, mais les livres de philosophie sont là pour tous et donc pour lui aussi. Qu’aura-t-il lu dans Nietzsche qui lui permette d’esquiver cette humaine question ? Je vais chercher mon vieux livre, intimidé par le peu de souvenir que j’en ai, et lis au hasard, chiffre 56: «(…) quand on a vraiment sondé jusqu’au fond et exploré dans ses arrières plans, avec une impassibilité asiatique et plus qu’asiatique, la pensée la plus négatrice qui soit (…)». Le mal est cosmopolite, nous le savons. Sorbhraj est issu en tant que créateur d’un conte maléfique, entre deux mondes, l’Occident – à qui le cherche et l’ignore – et l’Asie. De père Indien, de mère vietnamienne, français par le remariage de celle-ci, de langue aussi, ses victimes venaient d’Occident, il a visé à la croisée des chemins, ne fut toléré libre qu’en France – peut-être le sera-t-il encore ? – et s’y montra en effet impassible en toute circonstances. Rencontre, suivi de la rencontre, suivi du suivi de la rencontre, fourberie, substantielles blancheurs, endormissement, assassinats. On ne sait pas si, au moment de l’assénement de la mort, il se sera ou non fait authentiquement impassible (entre deux crimes ce n’était jamais le cas). Il semble que oui, la mort ne l’excite pas. Ce n’est qu’un moyen de passer à autre chose. Nietzche avait poursuivi, « (..) l’homme le plus impulsif, le plus vivant, le plus consentant à l’univers (…)».

 

Pour autant que l’on consente à l’univers, il faut passer par autre que soi et cela Charles ne l’a jamais perçu, ni par le corps, ni par l’esprit. Il est au centre, il est le centre aussi. Sa pensée n’est pas négatrice. Elle est aseptisée par l’action. Il nie le rien et n’avoue que la vacuité que ses actes efficaces. Pas de sensiblerie. Tout ce qui est autre que le plaisir d’être soi est pour lui du domaine de la sensiblerie. Qui je tue a la prétention d’être qui? Laisse-moi passer et prendre sur toi l’avantage et d’en retirer aussi, avantage, bénéfice et gain, profit, plaisir et satisfaction. La vie et le monde ne sont vrais que pour autant que j’en jouisse. Le reste est néantisé à volonté, plus d’histoire, pas d’avenir, l’autre n’est individualisable que s’il m’en fait profiter. Je suis efficace avant tout par l’inefficience de ma conscience et tiens à vous en faire profiter encore en vous détruisant. Sobrement, avec, comme en signature, les trois premières lettres de mon nom.

 

Les juges n’ont pas compris cela. Ils me détiennent encore au Népal pour des crimes si anciens qu’ils m’imputent sans preuve ni témoins. Je n’ai besoin de témoins que pour attester de ma puissance autant que de mon innocence. De partenaire aussi, pour l’amour et les justes résonnances de l’égo. Les sociétés sont faibles. Elles éprouvent un « sentiment de culpabilité à l’égard de la divinité » (Généalogie de la morale II 20) alors qu’en tuant j’ai supprimé et la culpabilité et la divinité. On m’oppose à tort, juges et divinité, la répréhension du mal. La psychiatrie a poursuivi le travail en me qualifiant provisoirement de pervers narcissique et de personnalité anti-sociale. D’autres que moi recommenceront et seront requalifiés au gré des âges et des nuances de l’opprobre.

 

Non, je ne me souviens pas de l’effroi dans le regard de mes victimes à demi endormies à qui j’offrais un vrai cauchemar avant la mort. Il n’y avait rien à quoi être attentif, juste une dernière peur avant de partir. C’est courant depuis la nuit des temps. Homme et animal. Pas de quoi en faire encore un film. Le type qui écrit ces lignes est un faiblard. Il éteint la télévision au début de la scène d’assassinat du couple de néerlandais. Je les ai bien maltraités avant des les tuer. Ils ont eu peur et n’ont cessé d’espérer. Mais leur espoir était aussi endormi que leurs forces et nous avons, avec ma lamentable amie de l’époque, pu à loisir les battre et les brûler. Finalement j’ai dû éprouver un vrai plaisir à cela comme j’en éprouve aujourd’hui à l’idée d’être connu et admiré. Comme vous, j’aurais pu faire mieux. Plus riche, plus libre, plus puissant. Mais c’était déjà bien comme ça et je continue de penser avant tout à qui vous savez.

 

L’une de mes victimes, celle que j’ai droguée dans une boîte à sexe et que j’ai noyée sur la plage de Pattaya, admirait Buddha. Je ne m’en souvenais plus mais l’ai réappris en regardant la série que l’on m’a consacré et qui triomphe partout dans le monde. Nietzsche en parle beaucoup de Buddha, à ce même chiffre 56, comme étant lui aussi « sous l’emprise et dans l’illusion de la morale ». Elle n’aura pas poursuivi sa quête imbécile, je l’ai tuée et lui ai épargné ce travail. Si vous continuez comme ça, un jour Nietzsche me devra beaucoup. Je l’aurai tué lui aussi et l’aurais déjà fait sans distinction si je l’avais, comme les autres, croisé avec des travelers check.

 

Le rien a été est si bienveillant à mon égard qu’il ne m’a pas encore fait disparaître. Mais je sens les effets du breuvage du temps sur mon corps et sur mes pensées, à moi même consacrées.

 

 

 

 

 

 

 

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