10.06.2020 40 0 Si demain existe

Fantastique

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© 2020 Marie Vallaury

Il faut savoir saisir sa chance. Retourner la situation à son avantage. Même en des lieux ou des temps incongrus.
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Je m’apprête à pénétrer dans l’arène. Mon tailleur me serre comme un habit de matador privé de ses éclats de lumière. Tenue chic mais sobre. Des talons suffisamment hauts pour gagner en prestance, mais pas trop pour ne pas prendre le risque de vaciller. Maquillage léger, subtil. Je ne le sais que trop, dès que j’aurai franchi le seuil de la salle de conférence, je serai analysée, décortiquée, jugée sur ma seule apparence. Le produit que je leur présenterai n’a aucune importance. Ce sont leurs hormones qui parleront. Réactions viscérales, instinctives, sur lesquelles j’ai renoncé à trouver une prise ou une parade. Je veille simplement à ne pas les alimenter comme on nourrirait un loup affamé.

Ma paume moite glisse sur la poignée de la porte. (Tu l’as voulue, cette place d’associée, alors assume maintenant !). Mon cœur tambourine à la manière d’une foule qui scanderait mon prénom pour m’encourager à entrer.

Lorsque j’apparais sur le seuil, frêle silhouette dans son carcan de soie bleu marine, le murmure des conversations s’interrompt brusquement. Dans un ensemble chorégraphié, toutes ces têtes mâles se tournent vers moi.

(Joli petit lot)

(C’est elle, l’associée de Gérard ?)

(Cette gonzesse n’a rien à foutre ici !)

(Espérons qu’elle a le cerveau aussi bien foutu que le reste)

Leurs pensées me percutent comme autant de missiles lancés à pleine vitesse. Mon corps se met automatiquement en position de défense, la poitrine se bombe légèrement, les vertèbres se soudent en un pilier rigide et inébranlable, la respiration s’amplifie. D’un regard à la fois ferme et accueillant, je désamorce une par une les torpilles mentales qui me sont adressées. Le tour de table terminé, je décoche un « Bonjour Messieurs » souriant, même si mes jambes flageolent, et prend ma place aux côtés de Gérard. Celui-ci se lève et articule d’une voix posée entre acide et miel :

–       Bonjour Mélanie, nous n’attendions plus que toi pour commencer.

Mon visage reste imperturbable, mais mon estomac se vrille. Cet enfoiré a le chic pour me mettre en position d’infériorité. J’en ai vu d’autres.

–       Mélanie et moi-même avons travaillé sur la demande que vous nous avez soumise concernant le lancement de la boisson phare qui complètera l’assortiment de People & Food. Nous allons vous présenter deux propositions, Lov’attitude et HomeMade. Nous vous ferons déguster les deux produits à la fin de notre exposé. Si cela vous convient, Messieurs, honneur aux dames, je laisse Mélanie vous parler de son projet, HomeMade.

Faisant fi du sarcasme de son apparente galanterie et des ricanements à peine contenus, je me lève, attrape la télécommande et allume le beamer. Je suis fière de mon produit, totalement dans l’air du temps. Constitué d’ingrédients entièrement naturels et biologiques, de culture et de préparation locales, HomeMade est un breuvage au goût intense et fruité, présenté dans une bouteille en verre recyclable. Le design longiligne évoque la silhouette sinueuse d’une danseuse cambrée et se décline en de multiples couleurs vives. La saveur est unique dans le paysage des boissons actuelles, un délicat mélange de fruits et d’épices qui prodigue à chaque gorgée une suavité exceptionnelle parsemée de petites explosions, comme de mini feux d’artifice gustatifs.

Je me rassieds sous des applaudissements bien plus mitigés que les regards dont ces messieurs m’ont gratifiée durant ma présentation. Je m’attends à ce que Gérard enchaîne, mais je le vois adresser un signe à son assistante. Celle-ci empoigne un pichet et commence à remplir le premier des deux verres posés devant les actionnaires de People & Food. Je jette un coup d’œil étonné à mon associé, mais il évite mon regard. La dégustation était normalement prévue à la fin des présentations et je ne comprends pas la raison de ce changement de dernière minute. Connaissant Gérard, ça sent le coup fourré.

Je ne sais pas comment expliquer rationnellement ce qui se passe ensuite. Je suis d’abord agréablement surprise à la vue des petites moues d’appréciation qui ponctuent la dégustation de mon produit. HomeMade semble séduire et je sens ma tension se relâcher légèrement. Mais lorsque les actionnaires commencent à goûter Lov’attitude après un deuxième tour de l’assistante, l’ambiance se modifie soudainement.

Je crois que la meilleure façon de décrire l’atmosphère qui s’installe dans la salle de conférence serait de la comparer à un cocon. Nous nous retrouvons comme blottis au creux d’un nid douillet et chaud, emmaillotés de douceur ouatinée. Les regards s’éclairent, les mouvements s’alanguissent, les sourires s’épanouissent sur des visages transfigurés. Les lourdauds machistes de tout à l’heure me considèrent maintenant avec une affabilité et un respect nouveaux.

Je trempe mes lèvres dans la boisson responsable de cette métamorphose. Instantanément, une douce chaleur se répand dans mon corps. J’ai l’impression profonde, tactile, qu’un être immense et bienveillant me prend dans ses bras. Ce que je ressens est tout simplement de l’amour.

J’écoute Gérard exposer son projet, mais son discours m’atteint à peine à travers le nuage de bien-être qui m’entoure. J’ai beau comprendre que mon associé nous a tous manipulés en nous faisant consommer sa boisson avant sa présentation, je suis incapable de lui en vouloir. Envolés, ressentiment, jalousie, colère. À l’instar des autres participants, je plane comme une colombe avec des lunettes roses dans un ciel d’azur.

La réunion se termine dans la béatitude. Un son feutré me parvient et je réalise que Michel Desarzens, le PDG de People & Food, s’adresse à nous :

–       … totalement enchantés par la qualité et l’originalité de vos produits. Nous sommes aujourd’hui le 29 février, je vous propose que nous vous communiquions notre décision demain mardi 1er mars à 16 heures. Merci à tous.

Je quitte la séance remplie d’allégresse. Je sais déjà que c’est Lov’attitude qui sera choisie, mais cela m’est égal. Mon associé mérite mille fois ce succès.

 

Je rentre chez moi, et toutes les personnes que je croise dans la rue me paraissent belles. Je chantonne, je souris aux inconnus. Je passe chez le fleuriste pour envoyer un bouquet à ma mère qui habite loin et que je ne visite pas assez souvent. J’appelle un ami et m’excuse de mon comportement querelleur de la semaine dernière. En passant, je m’achète même un de ces délicieux plats indiens à emporter que j’adore et que je m’autorise rarement.

Mais tandis que la soirée avance, mon bien-être s’évapore en même temps que l’odeur de tandoori. Quelque chose clapote au fond de moi, comme une bulle de gaz se frayant un chemin à travers une boue gluante.

Que peut bien contenir Lov’attitude pour mettre les gens dans un état pareil ? Plus je me pose la question, plus je pense qu’il y a quelque chose de pas naturel là-dessous.

C’est alors que la rage me prend. Une fois de plus, je vais me retrouver évincée. Écartée. Écrasée. Écartelée. Éviscérée. Les images se succèdent, plus déchirantes les unes que les autres, et le volcan crache sa lave de colère brûlante. Ce sont eux que je voudrais regarder se tordre sous les flammes, ces mâles imbus de leur supériorité, ces avilisseurs. Au lieu de cela, c’est moi que je vois, splendide créature diaphane et éphémère voletant trop près de la lumière et s’y carbonisant les ailes.

C’est cette incapacité à reporter ma colère sur mes persécuteurs qui me fera saisir d’un geste farouche une bouteille de vodka à peine entamée. Des lampées d’alcool brut pour noyer la victime et réveiller la résistante. Et une deuxième bouteille pour anéantir la faiblesse et révéler la force. Je sombre.

Un sursaut de conscience me fait ouvrir l’œil. Le réveil digital marque 23 : 59. La dernière minute de cette journée pourrie. Comme un signe, une minute de béance, ouverte sur tous les possibles. La révolte fuse tel un geyser. Dès maintenant, je le décide comme on assène un coup de marteau, plus personne ne me marchera sur les pieds. Je Suis. Irrévocablement.

 

Je me réveille dans le flou. De la ouate dans mes oreilles qui assourdit le bruit de la machine à café. Les yeux vitrifiés par une pellicule huileuse, larmoyants de trop d’alcool et de pleurs. La voix cassée par la rage. La tête dans le brouillard, le sang qui tourne à l’envers. Muscles gélatineux et réseau de nerfs apparent.

Si on me touche, je bondis.

Si on me parle, je hurle.

Heureusement, dans le bus, je suis invisible. Les gens m’évitent ou me croisent sans me voir. Transparente. Ça m’arrange.

Au bureau, c’est pareil. Les employés répondent à mes salutations par un marmonnement et un regard vide. L’air est stagnant, épais, ralenti. Mon ordinateur met une plombe à s’allumer. Pour aujourd’hui, ça me va. Que personne ne me touche ou ne me parle.

Je fixe mon écran, indécise. Je ne sais pas par quoi commencer. Ces derniers mois, j’ai mis toute mon énergie dans HomeMade et le projet est probablement mort. Je devrais en débuter un nouveau, mais pour l’instant, mon cerveau est en veille.

La matinée passe lentement. Mes collègues ne sont que des ombres se mouvant à la périphérie de ma vision, le téléphone ne sonne pas. Pas même un mail, c’est inhabituel. Mon regard glisse de ma boîte de réception vide vers le bas de l’écran. Quelle heure peut-il bien être ? Ma notion du temps est étirée comme une chaussette mouillée qui dégouline, suspendue à un fil.

Mes sourcils se froncent. Je fixe les chiffres qui s’affichent. Incrédule.

Mon ordinateur annonce 11 : 41, 30.02.2024. Mardi 30 février 2024.

J’ai l’impression que mes neurones cherchent à s’emboîter, mais leurs synapses tâtonnent dans le noir. Mardi 30 février. J’ai beau relire l’information plusieurs fois de suite, l’illumination n’a pas lieu.

Faudra que je mette la pédale douce sur la vodka.

Peut-être un bidouillage des gars de l’informatique, jamais en panne de gags fumeux. Ou je dors encore, perdue dans les brumes évanescentes de l’alcool.

Je fais un tour dans le bureau. Le calendrier mural, les agendas ouverts, l’écran de veille de la réceptionniste qui fixe hébétée le mur d’en face, tous sont d’accord pour m’affirmer que nous sommes effectivement le mardi 30 février 2024.

Bien.

Je suis dans un monde parallèle. Dans un jeu vidéo. Dans « Un jour sans fin ».

Pas de problème.

Je vais m’adapter.

 

Mon ordinateur ronronne doucement tandis qu’il s’allume. J’ai le vague espoir qu’il va m’indiquer que nous sommes le 1er mars. Et que tout cela n’était qu’un rêve absurde, un délire de souillasse imbibée à la vodka.

8 : 28. Mercredi 31 février.

Soyons honnêtes, je m’y attendais. Les zombies dans le bus, la réceptionniste qui semblait ne pas avoir quitté son siège depuis la veille, fixant toujours le mur d’en face, l’impression collante de se mouvoir comme un insecte piégé dans une toile d’araignée.

Je sens poindre un début de panique. Qu’est-ce que c’est encore que cette foutue histoire ? J’ai un impérieux besoin d’être acceptée, reconnue, pas de me retrouver une fois de plus en marge d’une société quelconque, même constituée de zombies. Il me reste à trouver comment mettre à profit cette brèche temporelle. En espérant qu’elle ait une fin.

Je me remémore ma dernière journée dans le monde d’avant, le monde normal, celui où j’essayais désespérément de faire valoir mes connaissances et mes compétences.

La réunion avec People & Food.

Serait-ce l’ingestion de Lov’attitude qui m’aurait précipitée dans cette ligne de temps parallèle ? Un coup d’œil dans le bureau de Gérard me permet de rejeter cette option. Mon cher associé en a bu lui aussi, et il est là, à tapoter lentement sur son ordinateur, le regard vague et la lèvre pendante.

Il semblerait bien que je sois la seule à vivre cet invraisemblable mercredi 31 février.

Puisque j’ai décidé de reprendre ma vie en mains, autant le faire tout de suite. Je vais utiliser ce bonus de temps pour découvrir le mystère qui se cache dans la recette de Lov’attitude. Ça m’occupera et épongera ma colère.

Je me rends de ce pas au laboratoire de fabrication. Toute une partie est réservée à la recherche et à la production de la boisson brevetée par Gérard. Je me mets à fouiller sous le regard ahuri des employés. Parfois, dans ma précipitation, j’en bouscule un. J’ai la sensation de m’enfoncer dans son corps de méduse, alors qu’un borborygme, probablement de récrimination, sort de sa bouche grande ouverte. Je trouve ça tellement drôle que je perds du temps à plonger des objets dans leurs corps élastiques jusqu’à ce qu’ils soient repoussés vers l’extérieur à la vitesse d’un escargot traversant une tartine de mélasse.

Enfin, perdre du temps, si j’ose dire, vu ma situation.

J’observe attentivement les installations techniques, les tableaux affichés aux murs. Les rapports sont épluchés, les tiroirs fouillés, à la recherche d’un indice.

Il y a bien cette substance, nommée LMC20. Je n’ai aucune idée de ce dont il s’agit, mais elle apparaît régulièrement dans les formules. Une rapide inspection du frigo révèle plusieurs flacons nommés LMC20. Étonnamment, pas de composition sur l’étiquette. Le produit est fabriqué par un laboratoire, Galasol, situé à une vingtaine de kilomètres d’ici.

Il est déjà tard, et je vais devoir emprunter une voiture. J’irai demain.

Si demain existe.

 

En me réveillant, je consulte immédiatement mon smartphone. Autant savoir tout de suite à quel type de journée je dois m’attendre. Style métro boulot dodo ou style slalom entre des zombies navigant à vitesse petit v ?

Jeudi 32 février. Je suis fixée.

Lancement de l’expédition Galasol. Je décide de me servir de la voiture de mon voisin qui n’a pas pensé à me reprendre ses clés à son retour de vacances. Lorsque j’entre, je manque m’étaler en me prenant les pieds dans le chat vautré dans le vestibule. Son miaulement longuement étiré me fait éclater de rire. Je plaque ma main sur ma bouche, mais la précaution est inutile. Mon voisin est assis à la table de sa cuisine, contemplant rêveusement une tartine qui semble entamée depuis plusieurs jours. Il incline mollement la tête et son œil, seulement le gauche, me suit vaguement alors que j’attrape les clés de sa voiture dans le vide-poche.

Je commence à m’amuser follement dans cette tranche de cake temporelle.

Il ne faut juste pas envisager la notion d’éternité. Je peine à m’imaginer le 5472 février 2024…

Le laboratoire Galasol est un petit bâtiment discret, situé au fond d’une zone industrielle. Rien n’indique son type d’activité sur le panneau à l’entrée. La réceptionniste ressemble à la nôtre, mis à part le filet de bave qui souligne sa bouche outrageusement maquillée.

Centrifugeuses, autoclaves, microscopes, spectromètres, toute la panoplie du parfait petit chimiste. Voyons si mes connaissances sont suffisantes pour déterminer ce qu’est le LMC20, dont les flacons tapissent les murs. Visiblement leur spécialité.

Je pourrais observer les laborantins en activité, mais vu leur rythme de travail, je vais m’endormir sur place. Je jette un œil aux protocoles. Des tas de noms inconnus, mais certains qui résonnent comme de lointains souvenirs. Caséine, lysozyme, galactose, lactalbumine. Quelques flashes imprécis de mes études fusillent mon cerveau, mais la solution se montre réticente à s’imposer.

Dans une salle de stérilisation adjacente, des tubes, des béchers de toute taille. Et des dizaines de récipients étranges, surmontés d’une coupole de verre qui ressemble à une antenne parabolique.

L’image se précise, comme si un opérateur réglait la netteté du film. Je sais où j’ai déjà vu un objet semblable !

L’année dernière, chez mon amie Astrid qui venait d’accoucher. Ce sont des tire-laits.

Cette fois, j’ai compris. Je vérifie ma supposition dans l’immense chambre froide qui jouxte le laboratoire. Des milliers de flacons remplis d’un liquide blanchâtre, numérotés pour garder l’anonymat des donatrices.

Le LMC20 est un concentré de lait maternel !

L’ingrédient secret de Lov’attitude crée, par je ne sais quel miracle, un puissant sentiment d’amour chez son consommateur. Voilà la découverte majeure de Gérard. Comme si sa boisson nous reconnectait à l’amour maternel, à l’amour primordial. Un tel breuvage doit sûrement générer une profonde addiction. L’ayant goûté, on n’aura qu’un seul désir, y revenir encore et encore. On pourrait donner n’importe quoi, payer n’importe quel prix, pour retrouver la sensation unique d’être nourris, étreints par les bras de sa mère. Cette boisson est promise à un succès phénoménal.

Cette idée m’est insupportable.

 

Vendredi 33 février. En rentrant hier soir, j’aurais bien continué ma cure de vodka, mais je n’en avais plus. Il a fallu que je dilue ma déprime dans un reste de vin rouge de qualité médiocre. L’avantage est que je me réveille un peu plus lucide que la dernière fois.

Je dois agir, je ne peux pas laisser Lov’attitude envahir le marché. Cette boisson est une aberration, une manipulation à grande échelle, une exploitation des femmes allaitantes. Et je refuse par-dessus tout que Gérard parvienne à ses fins.

Mais quelle possibilité d’action ai-je dans mon anarchique ligne de temps ? Pourrais-je influencer le monde normal ?

Ce n’est qu’en essayant que je le saurais.

Je rédige un article destiné à la presse et aux réseaux sociaux. Précis, documenté, irréfutable. Je joins photocopies de protocoles et de rapports, photos du laboratoire Galasol et du matériel. J’ai même déniché une étude de marché et un business plan en fouinant dans le bureau de Gérard. Pendant que je démontais méticuleusement son espace de travail, il me regardait en ouvrant et en fermant la bouche au ralenti, comme s’il essayait de me parler. On aurait dit un poisson aux yeux exorbités. Quel pied j’ai pris !

 

Samedi 34 février. Je suis fébrile ce matin. J’ai envoyé hier soir mon dossier aux principales agences de presse, mis des liens sur les réseaux sociaux, j’ai même tourné une petite vidéo que j’ai postée sur YouTube. Je sors en courant de chez moi sans même prendre le temps d’un petit-déjeuner.

Rien dans les journaux.

Rien sur Internet non plus.

Quelle bécasse j’ai été de penser que ça pouvait marcher. Pendant que je suis dehors, j’en profite pour me racheter de la vodka. M’est avis que ça pourrait me servir.

 

Dimanche 35 février. Je surveille les réseaux sociaux avec le soupçon d’espoir qu’il me reste. Ma réserve de vodka diminue.

 

Lundi 36 février. Mon article n’a vraisemblablement pas franchi les frontières temporelles.

Je ne me suis jamais sentie aussi seule de ma vie. Ça ne m’amuse même plus d’aller jouer avec les méduses dans la rue.

Jamais je ne sortirai de ce maudit mois de février.

 

La sonnerie stridente du téléphone me sort d’un sommeil comateux peuplé de zombies tétant de monstrueux seins géants. Bon dieu ! Le téléphone ! Je m’emmêle dans les draps, frétillante comme une crevette prise dans un filet de pêche. Je finis par mettre la main sur mon portable.

–       Mélanie ! Qu’est-ce que tu fous, bordel ?

Je me gélifie en reconnaissant la voix de Gérard.

–       Il est 11 heures ! Tu comptes venir au bureau aujourd’hui ? Je te rappelle qu’on doit recevoir la réponse de People & Food à 16 heures. Magne-toi, nom d’un chien !

Je ne l’écoute plus, j’éloigne mon téléphone de mon oreille et regarde l’écran. Mardi 1er mars.

Je suis de retour !

Gérard ne doit pas comprendre mon hurlement de joie. Je lui raccroche au nez, m’habille en vitesse et part rejoindre mon lieu de travail.

Durant la demi-heure de trajet, c’est l’extase. Des gens me parlent, me sourient, m’insultent. Qu’importe, ils sont vivants et moi aussi !

À mon arrivée, le bureau est en effervescence. Les collègues sont rassemblés au centre de l’open space et les discussions sont plus qu’animées, hystériques. Gérard est assis à l’écart, la tête dans les mains. Il paraît effondré.

Mon article a quelque peu traîné dans les couloirs du temps, mais a fini par arriver à destination. Le scandale est énorme. On parle de trafic de lait maternel, de manipulation de masse. Le LMC20 est qualifié de drogue affective. Gérard et Lov’attitude en prennent plein la gueule.

Je suis aux anges.

Le PDG de People & Food a appelé. Ils ont adoré HomeMade.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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