28.03.2016 4211 0 Second Life

Nouvelle

Mais qui sont ces personnes qui vivent leur vie virtuelle dans “Second Life”? Existe-t-il un lien avec la vie réelle?
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Le soleil perçait difficilement les nuages et éclairait le séjour d’une lumière blanche qui ne chauffait pas. Olivier sirotait son café matinal en écoutant la radio et en observant la Place des Jacobins. Il était six heures trente et Lyon s’éveillait sous une météo exécrable qui durait depuis plusieurs jours et qui maintenait une température fraîche et humide malgré un mois de juin déjà bien entamé.

Hier soir, Yanis était venu le chercher comme toutes les semaines. Depuis six mois, comme un chrétien pratiquant qui regagne son église chaque dimanche, Olivier se rendait au club des Goudronneux. Le jeudi soir à vingt heures, Yannis venait le prendre avec sa voiture et ils passaient la soirée, toujours arrosée dans la grande salle du club avec les habitués.

Mais hier soir, les choses ne s’étaient pas bien passées. Théo, qui était déjà bien poivré en arrivant, avait continué à boire en parlant fort et en riant gras. Tout y avait passé, les femmes, les Belges, les négros et encore les femmes.

Olivier sentait l’agacement qui gonflait insensiblement en lui. Le lieu, l’ambiance, le fait que les auditeurs riaient, bon enfant, à ce ramassis d’humour épais, tout lui était déplaisant. À un moment, n’y tenant plus, il apostropha Théo :

— Hé, Théo, tu nous fatigues avec tes salades.

— Ooooh, mais c’est pas fini, poursuivit Théo gouailleur, j’en ai encore, tiens, celle-ci, vous ne la connaissez pas.

— Je n’ai aucun doute sur tes compétences en nullités, le coupa Olivier, mais là, c’est bon, on peut passer à autre chose, non ?

Théo se tut et regarda Olivier d’un œil torve.

— Qu’est-ce qu’il y a monsieur l’ex président. On est pas d’humeur ce soir ?

— Disons qu’on est pas d’humeur à n’entendre que des conneries.

Théo regarda la tablée avec un air d’innocence bafouée et répondit avec un sourire venimeux :

— Mais bien sûr, de quoi pourrait-on parler qui en vaut la peine si ce n’est pas des blondes, hein ? Des tracteurs par exemple ?

Tout à coup, on n’entendait plus que la musique de fond. C’est cette morgue stupide de Théo et ce silence consterné des autres, qui avait mis Olivier hors de lui. Et sans quitter Théo des yeux il avait lentement lâché de façon à ce que tous l’entendent :

— Yannis, on y va… avant que je lui pète les dents à coup de canne.

Yannis n’avait pas discuté. Il connaissait son ami et là, c’était pas le moment pinailler. Ils étaient sortis du club. Lui devant et Olivier derrière avec sa canne, en boitant.

Dans la voiture, Yannis avait juste demandé : « Ça va ? »

« Ça va » avait répondu sèchement Olivier. Ils n’avaient plus échangé un seul mot pendant le reste du voyage. En sortant de la voiture, Olivier se pencha vers Yannis et lui dit :

— Merci. Puis après un court silence : Ne reviens pas jeudi prochain. Je n’y retournerai pas. Je t’appelle. Allez, bonne nuit. Et il ferma la portière.

Voilà pourquoi il n’avait pas bien dormi et pourquoi le temps maussade de Lyon ajoutait à sa mauvaise humeur. L’incident de la veille n’était qu’une anicroche sans conséquences comme il en survenait régulièrement au club. Mais plus pour lui. Il avait essayé. Il avait même pu croire à un moment donné que sa vie pouvait reprendre son cours telle qu’il l’avait connue, moyennant quelques aménagements. Mais c’était un leurre. Il y avait quelque chose d’absurde dans le fait de fréquenter une association de motards dans l’état où il se trouvait. Il s’en rendait compte, malgré toute la bonne volonté et l’attention de ses anciens compagnons de route, Théo avait raison : il était périmé. Les dégâts avaient été trop grands. Il valait mieux être lucide et admettre que la suite de sa vie ne s’inscrirait plus dans la même ligne. C’était comme ça et pas autrement. Malgré leurs efforts et leur prévenance amicale, ils n’étaient plus de son monde et il n’était plus du leur. Rien ne pouvait plus changer cet état de fait. Une courte virée derrière Yannis sur sa Béhème 1200 pourtant hyper-confort, lui avait appris deux choses : d’abord se balader à moto avec une canne (et elle était devenue indispensable) était mal aisé, incongru et déplacé. Dans ce milieu, marcher avec le casque dans une main et une canne dans l’autre, c’était comme mettre une sonnette à un cochon. Ensuite, il avait appris ce jour-là que ce qui l’avait passionné dans la moto, ce n’était ni le voyage, ni même le club qu’il avait pourtant présidé, non, ce qu’il aimait c’était piloter, maîtriser sa machine. Etre derrière était sans intérêt. Et puis tout le long du voyage, même pendant les arrêts pour faire le plein, pour aller pisser après la bière, il avait ressenti la

bonne humeur de ses compagnons à son égard comme surfaite. Dans leur petit cœur de bons samaritains, c’était le pied de pouvoir emmener l’handicapé de service. Ça leur gonflait le poumon de bons sentiments. Il avait compris. Il n’allait pas faire en plus leur crétin de service.

Sa décision était prise. Il s’assit devant son ordinateur et rédigea sa lettre de démission de l’association lyonnaise des motards « Les Goudronneux ».

En imprimant son travail, il jeta un coup d’œil sur les nouvelles du jour et tomba sur un titre : « Aucun être humain n’est tombé si bas qu’il ne puisse prendre un nouveau départ. » Cette formule appartenait à un certain Paul Brunton, philosophe, mystique et grand voyageur dont il n’avait jamais entendu parler. En collant le timbre sur l’enveloppe, Olivier se disait que ce Brunton avait bougrement raison et que sa réflexion lui convenait parfaitement. Il se saisit de sa canne et sortit pour se rendre à la boîte postale de son quartier.

La page était tournée mais la suivante n’avait pour lui, encore pas de texte. Car Olivier s’était bel et bien voilé la face.

Son espace personnel et social avait explosé quinze mois plus tôt. Sur la départementale 1504. La route sinueuse montait vers Torcieu. La montée, c’est le moment ou les motards profitent pour s’allumer les uns les autres. Les conditions sont les meilleures pour pallier aux dangers d’un freinage d’urgence. Olivier était devant. Intouchable avec sa Ducati Multistrada 1200. La machine était d’exception, mais la différence venait d’Olivier et de ses talents de pilotage. Tous reconnaissaient ses qualités alliant la finesse, le doigté allié à l’audace dont il était capable de faire preuve.

Ce qui était l’opposé de la témérité inconsciente et imbécile des jeunes coqs ou des vieux prétentieux. La maîtrise, voilà ce que visait Olivier. Et c’était sa raison d’exister. Avec du style et une certaine esthétique.

Or, la mécanique inconnue de la destinée fonctionne avec des lois qui lui sont propres. À la sortie d’une longue courbe, de celle qui permette un angle idéal en fonction de la vitesse, le tracteur déboucha du chemin vicinal, masqué par une butte. La route qui était libre ne l’était plus. Un dixième de seconde de visibilité manquante avait sanctionné la vie future d’Olivier.

La roue avant dérapa, la Ducati se coucha, Olivier ne put que voir le bloc-moteur du tracteur qu’il reconnut et qui se rapprochait. Cela le surprenait d’avoir eu ce temps, cette satisfaction de voir qu’il connaissait ce tracteur comme un Massey Ferguson. D’ailleurs la dernière image qu’il emporta au fond de son coma était une plaquette rivetée et marquée MF.

Ce furent aussi les deux premiers mots qu’il put prononcer au sortir de son inconscience quatre jours après son accident : Massey Ferguson. La suite n’avait été qu’un enchaînement d’opérations chirurgicales, de séjours hospitaliers plus ou moins longs. Il n’avait que des souvenirs confus de cette période. Quelques visages. Sa sœur, sa compagne et quelques amis. Mais tout était mélangé. Quand il fut suffisamment remis, la question de son lieu de convalescence s’était posée. Sa famille, il l’avait quittée depuis longtemps et ils vivaient à plusieurs centaines de kilomètres. Sa famille, elle s’était déplacée à Lyon dans le groupe des Goudronneux. Quant à sa compagne, avec qui il habitait, elle avait eu cette très petite hésitation qu’elle n’aurait pas dû avoir et qui avait fait dire à Olivier : « Et puis merde, je me débrouille ! »

Elle n’avait jamais, jusqu’ici, tenté de reprendre contact. Comme quoi, la petite hésitation… Olivier ne lui en voulait même pas. Vivre avec un infirme tout cassé n’est pas une bonne idée quand inconsciemment on recherche le père de ses futurs enfants. Curieusement, son oncle Janvier, qu’il n’avait que rarement rencontré et qui avait gagné beaucoup d’argent, avait lui, appelé. Olivier avait présenté sa situation et spontanément, l’oncle Janvier lui avait proposé cet appartement à la Place des Jacobins pour un modeste loyer. Et voilà, comment il se retrouvait là, à gamberger en rentrant chez lui après avoir posté une lettre qui résiliait son appartenance à sa deuxième famille.

De retour chez lui, Olivier s’assit à la table de la cuisine. Il avait devant lui une vie à refaire. « Bon et bien allons-y. Y a du boulot. Yaca, même si comme chante Renaud, sur les bords, au milieu, c’est vrai que ça craint un peu. » Il avait conscience cependant qu’il ne disait pas tout. Il avait des soucis physiques, c’était visible et donc connu, mais aussi des soucis d’ordre cognitif. Il donnait bien le change, mais tout allait trop vite. Les conversations, les bus, les événements, le monde, les tracteurs. Dans ces conditions, il lui était évident que sa valeur de rentabilité professionnelle avoisinait le zéro. De toute façon, là, il ne pouvait juste pas. Aucune bonne idée ne se présentait et il ne voyait pas par quel bout prendre sa pelote.

Quand il fatiguait, au début il s’avachissait devant sa télévision. Mais vite lassé, il préférait maintenant se connecter et il surfait sur la toile. Il y avait plus à apprendre et quoi qu’on en dise, aussi plus à vivre. Dans ses pérégrinations il avait croisé une étude qui portait sur les univers virtuels, les Métavers. L’article parlait entre autres d’un de ces mondes qui réunissait toujours autant de fidèles : « Second Life ».

Ce n’était pas le jeu, qui l’attirait, il n’était pas un « gamer ». D’ailleurs ce n’était pas un jeu à proprement parler. Ce qui le fascinait dans le monde virtuel, c’était que derrière chaque pseudo, derrière chaque avatar, il y avait quelqu’un qui vivait réellement. Alors c’était qui ces gugus qui squattaient des mondes où ils pouvaient être ce qu’ils voulaient. C’était quoi leur motiv à vivre quelque chose ailleurs que dans la vie réelle, la « vr » ? Les paroles de Paul Brunton lui revinrent en mémoire : « Aucun être humain n’est tombé si bas qu’il ne puisse prendre un nouveau départ. »

Il avait donc procédé à son inscription et choisi son avatar. Méthodiquement, il avait visité les « lands » proposés dans la communauté francophone de « Second Life », « SL ». La population qui peuplait ces mondes était souvent jeune, voire très jeune. De plus, les lieux se peuplaient dans les plages de temps où dans la vie active se situent les moments de loisirs. Le reste du temps, c’était le quasi désert. Au début, les habitants virtuels de ces lieux lui semblaient frappés d’analphabétisme. Leur vocabulaire paraissait limité à deux mots : « lol » et « mdr », qui veulent dire « mort de rire ». (il avait dû en rechercher la signification). Pendant deux jours, Olivier n’avait rencontré que des décors et des avatars vides. C’était un peu comme se retrouver seul dans un quartier désert d’une ville où les rares rencontres se résument à un échange stéréotypé de banalités avec un vocabulaire d’onomatopées à la mode. Bref, à part arpenter des paysages et des bâtiments dénués de présence digne de ce nom, il n’y avait pas trouvé d’intérêt. Jusqu’au moment où est apparue Jerusha dans le Jardin jaune. Ah oui. Ça c’était de l’avatar ! Féminin. Vêtu d’une longue robe mauve qui froufroutait (il y avait le bruit du tissu) à chaque mouvement et qui lui adressait la parole en plus.

— Bonjour Baruch.

Olivier avait choisi ce pseudo en pensant à Spinoza qui se serait régalé avec sa conception de la vérité dans un monde virtuel.

— Bonjour Jerusha. Bel avatar et beau prénom !

— Merci.

Et voilà. Le dialogue s’arrêtait là s’il ne faisait pas l’effort de balancer quelque chose. S’il voyait apparaître un « lol » ou un « mdr » il quitterait immédiatement. Mais à sa surprise ce fut « elle » qui relança :

— Le tien n’est pas mal non plus.

— Merci. Mais ce n’est qu’un prénom façade.

— Comme tout ici sur SL (Second Life).

— Le lieu est d’une conception vraiment agréable, c’est toi qui l’as développé ?

— Moi et des amis…

— Je suis en visite. En fait je suis nouveau sur SL.

— Les voyages forment la jeunesse.

Et crac, encore une platitude. Il fallait qu’il pousse un peu.

— Il y a plusieurs constructions alentour, je peux visiter ?

— Tu peux mais elles sont vides.

— Ah bon ? Tu n’« habites » pas l’une de ces maisons ou le château là-bas derrière ?

— Non, notre « domicile » est en dessous.

— En dessous ?

— Oui je t’inviterai peut-être une fois chez moi. Mais c’est trop tôt. Je ne te connais pas. Viens plutôt au lac.

— Volontiers. Que dois-je faire ? Te suivre ?

— C’est ça.

Et Jerusha tourna les talons en faisant virevolter sa robe. Ils traversèrent un parc dans lequel des chevaux paissaient. On entendait leur hennissement avec un fond de chants d’oiseaux. Quelques fois le cri sonore d’un paon éclatait. Olivier les aperçut au fond du parc, deux paons magnifiquement reproduits. Le tout représentait une tranquillité voulue avec une connotation zen. Ils arrivèrent près d’un petit lac sur lequel nageaient des canards entre des nénuphars. Au milieu, un poisson de grande taille sautait en soulevant de grandes gerbes blanches.

— Voilà c’est ici. Tu peux y aller.

— Y aller ?

— Oui, dedans.

Ah bon, dedans. Olivier fit mouvoir Baruch. Il s’avança jusqu’au bord de l’eau puis après une courte hésitation poursuivit son avancée. Les rives du lac descendaient en pente douce et il se retrouva bientôt submergé. Sous l’eau, le paysage était de toute beauté, avec des algues qui ondulaient, soyeuses, et des bancs de poissons argentés qui frétillaient et miroitaient à la lumière venant d’en haut. Jerusha repassa devant lui :

— Bienvenue dans mon univers.

— Bon et bien je dois dire que je suis bluffé. Je ne m’attendais pas à autant de raffinement et de créativité.

— N’oublie jamais que dans SL, TOUT est possible !

Elle avait écrit tout en majuscule. Dans la codification du net, cela veut dire mettre un accent soutenu ou franchement crier le mot. Olivier inspectait les lieux. Il avait repéré des bornes qui offraient des transferts dans d’autres lieux. Sans doute des lands inaccessibles pour l’utilisateur lambda comme lui. Derrière une arête rocheuse, se prélassait un poulpe qui nageotait entre deux eaux.

— Mais, quand tout est fini de construire, que faites-vous ?

— Nous nous rencontrons. Nous parlons.

— Et de quoi ?

— Ceci est un lieu virtuel ouvert à tous. Les conversations qui peuvent s’y tenir sont les mêmes que dans la vr.

— Donc si je reviens, j’ai intérêt à me pointer en fin de journée ou le soir.

— Évidemment. Moi, je peux y passer un peu plus de temps que mes amis. Dans la vr, je travaille sur ordi à domicile. Le Jardin jaune et un agrément. D’ailleurs je dois te laisser. J’ai un truc à rendre avant 17 heures.

— Oui, merci pour cette visite, Jerusha. Et Olivier poursuivit avec une première vérité virtuelle, autrement dit un véritable mensonge dans la « vr » : « Je reviendrai car j’ai encore beaucoup de questions. Mais je dois aussi quitter maintenant. Le travail de la « vr » reste là et ne se fait pas tout seul. Dommage . A + »

Il n’attendit pas la réponse. Il avait besoin de retrouver le cadre réel de son appartement. Il était content d’avoir pu écourter cette première rencontre. En se remémorant ce moment, il se souvint qu’en ayant promené son curseur sur les éléments du fond du lac, en passant sur le poulpe, le texte de ses coordonnées était apparu. Cela voulait dire que ce n’était pas un élément de décor mais un avatar. Donc derrière ce costume pour le moins étrange il y avait quelqu’un. Olivier devait en avoir le cœur net. Il se reconnecta à « SL » et se rendit dans le monde du « Jardin jaune ». Là il consulta la liste des avatars en présence sur le site et localisa dans le lac un personnage dont le pseudo était « Poulpette la Coquette ». Prestement il se déconnecta.

Il ne s’était donc pas trompé. Jerusha avait un avatar très travaillé et esthétique tandis que l’hôtesse de son lac se présentait sous une forme plutôt déplaisante. Voilà qui était intéressant. Olivier avait là le début d’un petit monde qui montrait avec un soin étudié ce que chacun voulait bien présenter. Il était content de lui. Il avait trouvé dans le Jardin jaune quelque chose qui le titillait. Aller à la rencontre de Poulpette la Coquette était plus excitant que tout ce que la vr pouvait lui proposer en ce moment, et « mrd » pour ceuses et ceux qui le trouvaient de plus en plus imbuvable.

Le lendemain était un jour de travail. Olivier devait se rendre au centre de rééducation pour son rendez-vous hebdomadaire avec sa physiothérapeute puis chez son médecin pour le résultat de plusieurs examens médicaux. Sur la place des Jacobins il observa le montage d’un immense échafaudage qui devait servir à la mise en œuvre d’un spectacle prévu pour la prochaine Fête des Lumières. Il ne put s’empêcher de remarquer l’aisance des ouvriers qui se déplaçaient sur les étroites coursives. Un travail qu’il ne ferait jamais plus.

Mais qu’importe, en redressant la tête, il se dirigea avec dignité vers l’arrêt de bus. En cliquetant de la canne et en tirant la jambe.

Dans les jours qui suivirent, Olivier avait pris des mesures pour organiser sa vie en fonction de sa situation. Il avait donc élaboré un programme quotidien auquel il se tenait scrupuleusement :

0600 : lever

0630 : petit-déj

0730 : administration

0900 : courses

1030 : visite SL

1200 : repas

1330 : vaisselle

1430 : visite SL

1600 : ménage

1700 : tour du quartier

1800 : apéro Café de la Treille

1930 : repas

2100 : coucher

Évidemment, ce n’était pas bien flambant comme emploi du temps, mais pour le moment, la régularité de ces rythmes lui était aidante. Le premier signe qui le conforta dans ses résolutions fut son appartement qui avait repris une mine civilisée.

Lors d’un de ses tours de quartier, une voiture avait klaxonné de trois coups brefs de l’autre côté de la rue. C’était Yannis. Il fit signe à Olivier de l’attendre et fit le tour de la place pour le rejoindre. À sa hauteur, il ouvrit la portière du côté passager et lui lança :

— Salut. On se fait une bibine ?

— Ouais pourquoi pas. Olivier s’installa à côté de Yannis.

— Ça va ? Il y avait plus de dix jours qu’Olivier avait envoyé sa démission du club.

— Ça va ça va, et toi ?

— Ouaisouais, ça bosse pas mal ces jours-ci. On s’arrête où ?

— Je vais souvent à la Treille. À cette heure-ci, tu dois trouver à parquer.

— Ouais je sais où c’est. Go.

En arrivant près du café, une voiture sortait de sa place de parc et Yannis put y loger sa voiture. Quand ils furent assis à une table, la serveuse adressa un sourire à Olivier avec un « Salut toi. T’es en avance aujourd’hui ! »

— Salut Josy, je te présente Yannis, grand biker devant le Seigneur.

— Salut Yannis. Puis se retournant vers Olivier : « Comme d’habitude mon biquet ? »

Olivier acquiesça d’un signe de tête et précisa pour Yannis :

— Ils ont de la Guinness à la pression.

— Allons-y donc pour deux.

Quand ils furent servis, Olivier leva sa chope et il toqua celle de Yannis en le regardant avec un demi-sourire et lui dit :

— À la tienne Étienne.

— À la tienne « mon biquet » rétorqua Yannis goguenard.

Ils se connaissaient depuis trop longtemps pour que leur amitié finisse sur un coup de tête impulsif. Aussi Yannis enchaîna naturellement sur le sujet du moment :

— Le club a reçu ta démission. Je peux te dire que ça a jeté un vilain froid.

— Ouais ?

— Même que Théo a été pris à partie par certains et qu’à un moment ça a failli dégénérer.

— Théo s’en remettra et le club aussi.

— Alors t’as vraiment pris ta décision ? Y a rien qui puisse te faire revenir en arrière ?

Olivier prit le temps d’une large lampée de Guinness pour bien peser ce qu’il allait dire à Yannis. Il posa sa chope et regarda Yannis bien en face.

— Pour ce qui s’est passé il y a dix jours, dis bien à Théo qu’il n’y a pas de lézard. Il était bourré et moi pas dans mon assiette, c’est tout. On va pas en faire un fromage.

— Non ? Alors ça ne mérite pas une démission ?

— Non ça ne mérite pas une démission. Dis-le à tous. Mais je ne reviendrai pas.

— Tu as vraiment une tête de cochon quand tu veux…

Olivier le coupa :

— Ce n’est pas ça Yannis. C’est moi. La semaine passée, j’ai reçu les résultats des examens médicaux. Ce n’est pas très bon. Au mieux, je pourrai continuer à marcher avec une canne ou des béquilles, au pire ce sera le fauteuil. La fracture de la colonne vertébrale s’est bien ressoudée mais les nerfs sont touchés. Ça veut dire que ma vie passée est finie. Tu comprends ?

Yannis ne disait rien et olivier poursuivit comme pour lui-même :

— Ça veut dire en clair que je dois changer une quantité de choses. Et j’ai déjà commencé. Cette démission n’est qu’un premier pas. À moi maintenant de reconstruire d’autres relations et de m’adapter. Tu vois, je ne vais pas bien mais je ne vais pas mal non plus. Dis aux autres que pour le moment il vaut mieux en rester là.

Yannis était embarrassé. Les yeux baissés, il poussait sa chope un petit coup à gauche, un petit coup à droite.

— Et moi ? Je peux faire quelque chose ?

— Si j’ai besoin de quoique ce soit, tu seras le premier que je vais appeler. Ça va comme ça ?

— Ouais. Ça va à peu près.

— Parle-moi plutôt de ta femme et de ton gosse, comment ?

Yannis, qui avait toujours parlé de sa vie privée sans aucune vergogne se lança dans son histoire familiale. Et comme il la racontait, c’était une histoire.

Ils se séparèrent deux heures plus tard tous deux heureux de leurs retrouvailles. Au moment de se saluer ils se dirent en même temps : « Je te rappelle ».

En arrivant chez lui, Olivier se connecta à SL Poulpette était dans le lac. Il se réjouit de la revoir. Les échanges qu’ils avaient eus avaient pris une tournure qu’il n’avait pas attendue. En conformité avec ce qu’elle avait demandé, il s’assit sur l’arête qui bordait la cuvette qui lui servait d’habitat. « Il faut être très patient », lui avait-elle récité de tête. « Tu t’assoiras d’abord un peu loin de moi, comme ça, dans les algues. Je te regarderai du coin de l’œil et tu ne diras rien. Le langage est source de malentendus. Mais, chaque jour, tu pourras t’asseoir un peu plus près… » C’était déjà bien plus près que les premières fois. Il ne salue pas Poulpette. Il attend. C’est elle, comme le renard, qui jugera du moment. Quand celui-ci arriva, l’échange fut de suite crépitant.

— Tiens, voilà mon petit prince.

— Ouais, bonsoir Poulpette, quelle belle soirée, tu n’as pas dit tiens voilà le têtard.

— Et toi tu n’as pas tapé bonsoir ploupette !

— On passe en vocal ?

— OK

Dès ce moment, le dialogue devenait déjà un peu plus incarné. Olivier entendait le son de la voix réelle de Poulpette. Il percevait ses inflexions et comme elle réglait parfois son micro probablement trop haut, il entendait sa respiration.

— Voilà, t’es là ?

— Oui, tout fonctionne. C’est bon ? T’as fini ton programme ? T’as passé l’aspirateur ?

— C’est ça, rigole. Ben non, figure-toi. Je suis allé boire un verre avec un ami.

— Attends. Qu’est-ce qui se passe en surface ? Y a un orage magnétique ? T’as des amis dans la vr ? Et tu leur donnes la priorité sur ton sacro-saint programme ?

— Aaah tu vois que je suis capable de te surprendre. Oui, c’est un ami de longue date, il s’appelle Yannis. Nous avons passé la fin de l’après-midi ensemble. Et toi ? Tes amis dans la vr, tu les rencontres ailleurs qu’au fond du lac ?

— Bien sûr qu’est-ce que tu crois ?

Il y avait une petite note qui ne s’accordait pas bien au fond de sa voix. Olivier se risqua :

— Je peux me tromper, mais j’ai le sentiment que tu n’en a pas beaucoup plus que moi, non ?

— Baruch, on va faire quoi là un décompte, et comparer ?

Et voilà, il avait déjà réussi à la vexer. Décidément, tout ce qui touchait de trop près à sa vr la mettait en position de défense.

— Meueueuh non Poulpette. Scuse-moi, j’ai dépassé la limite.

Poulpette restait silencieuse.

— Ça va ? T’es encore là Poulpette ?

— Ça va, ça va.

— Si on ne parle pas de choses réelles, on a pas grand-chose à se dire tu ne crois pas ? Un dialogue virtuel ? C’est quoi ça d’ailleurs ? Que du vent. Moi je n’ai pas envie de ça. Dis-moi si ça ne te convient pas et on en reste là. C’est pas plus compliqué.

— Ouiiiiiii, tu as raison. Ben oui, je n’ai pas beaucoup d’amis dans la vr. Et je ne les vois pas souvent. Mais je ne vais pas jusqu’à articuler un chiffre. Ça va comme ça ?

— Tant que je ne peux pas m’asseoir un peu plus près de toi, ça veut dire que tu n’es pas encore apprivoisée. Je n’en demanderai donc pas plus aujourd’hui.

— Mais puisque tu es si transparent, tu peux sans problème me parler de ta bande d’amis.

— Je peux te parler de la bande d’amis que j’avais.

— Que tu n’as plus ?

— Que je n’ai plus.

— C’est eux ou c’est toi qui t’es tiré ?

— Oh les deux je présume.

— Et pourquoi ?

Ce fut au tour d’Olivier de rester silencieux. Puis :

— Je répondrai à cette question dès que je pourrai m’asseoir près de toi.

— Les conditions pour s’approcher ne sont pas négociables.

— Je négocie rien. J’exprime. Pour aller plus loin dans les confidences, j’ai besoin d’un signe.

— Impasse.

Le silence s’installait. Tous deux hésitaient. Tous deux conviaient l’autre à faire le pas que chacun répugnait à faire. Le temps s’intensifiait comme lorsqu’une main ne peut franchir les années-lumière des cinq derniers centimètres qui la séparent de l’autre main.

Olivier rompit cette épaisseur.

— Bon ben voilà. On est coincés. Y a plus que deux solutions : soit on parle du Jardin de Jerusha soit…

Poulpette l’interrompit :

— Soit on va se coucher. C’est ce que je vais faire je crois. Merci pour la visite.

C’était abrupt.

— Tu seras là demain soir ?

Quelque chose dans la voix de Baruch traversa le net et entra dans Poulpette.

— Demain soir pas. Essaie demain après-midi. Bye. Puis passant en mode de chat général elle salua les invités présents et prit congé.

Son avatar disparut du fond du lac avec un petit tourbillon nuageux. Olivier resta seul, perplexe, devant la petite vallée sous-marine maintenant vide. Plus loin, Jerusha faisait virevolter la robe de son avatar.

Olivier remarqua qu’elle avait opté pour le jaune canari, ce qui faisait une tache de couleur joyeuse dans le gris-vert de l’eau. Il prit congé à son tour et se déconnecta. Il était fatigué et un peu frustré. Il ne savait pas pourquoi exactement, mais il avait le sentiment désagréable d’avoir raté une occasion.

Le lendemain, Poulpette était restée invisible. Olivier avait demandé à Jerusha si elle avait vu Poulpette :

— Non, elle n’a pas daigné paraître aujourd’hui. C’est son habitude. Elle va elle vient et on ne sait jamais quand. C’est Poulpette. Essaye encore ce soir.

Olivier avait cru ressentir un certain protectionnisme de la part de Jerusha à l’égard de Poulpette. Il se demanda quelle pourrait en être la raison. Il remarqua aussi que ces transactions possibles par avatars interposés ressemblaient en tout point à la complexité des relations humaines dans la vie réelle.

Il se conforma à sa planification journalière et sortit pour un tour de quartier. À l’heure de la Treille il fut agréablement surpris de trouver plusieurs habitués attablés au comptoir qui le saluèrent avec convivialité à son entrée. Le contraste entre la présence chaude de la vie réelle et la fadeur vide du monde virtuel le frappa. Il y avait ici, ce soir un courant palpable d’humanité. Olivier s’interrogeait quand même sur ce qu’il goupillait vraiment avec cette Poulpette. En y réfléchissant dans le brouhaha du bar, il en revint à sa motivation première qui était d’apprendre qui étaient les gens qui fréquentaient SL. Dans ce sens, Poulpette représentait une belle inconnue. Allons, il ferait encore l’effort, demain de proposer à cette trouillarde, un échange un peu plus honnête.

Il la retrouva le lendemain après-midi. Elle se tenait sur un flan de la vallée sous-marine plus en hauteur que d’habitude.

— Bonjour vous.

Pas de réponse.

— Y a-t-il quelqu’un dans l’animal ?

Pas de réponse.

Pris d’une intuition soudaine Olivier fit déplacer Baruch dans la direction de Poulpette et il s’assit à ses côtés.

— Ici c’est mieux ?

— Je n’ai pas d’amis. J’ai des amies.

Olivier resta un peu interloqué mais il fit rapidement le lien avec leur dernière conversation.

— Bonjour Poulpette.

—… Bonjour.

— Je me trompe ou tu conçois cette situation comme excentrique ?

— Et toi as-tu des amies ou une amie ?

— Je te l’ai dit, j’en avais.

— Ouii et tu n’en a plus.

— Disons plus beaucoup.

— Mais tu as une amie n’est-ce pas ?

Il ne reconnaissait pas le ton habituel de Poulpette. Sa voix était plus grave, un peu plus éraillée que d’habitude. Mais cet après-midi-là, Olivier n’était pas non plus dans son assiette. Il était rentré tard après une soirée très arrosée à la Treille et il avait l’esprit un peu décousu. Il n’était donc pas très enclin à passer des heures sur un jeu de demi-question et de demi-réponses entre deux eaux.

— Tiens, tu as aussi des questions personnelles sur ma vr?

—Aah ben c’est pas moi qui ai commencé !

Olivier soupira mais répondit :

— Oui, j’en avais une.

— Et ce coup-ci, c’est elle qui s’est barrée.

— Oui. A ton tour : tu as un ami ?

— Non.

— Tu n’en a plus non plus ?

— En effet… c’était devenu, disons trop compliqué.

— Et c’est plus simple dans SL ?

— Jusqu’à ton arrivée, oui.

— Pourquoi ? Parce qu’on peut avancer masqué ?

—… Je ne me suis pas posé cette question dans ces termes.

— Cet artifice est pourtant important ?

— Par certains côtés oui.

— Pourquoi, t’as un gros bouton sur le nez ?

—…

— Désolé, ce n’était pas très fin.

— Laisse tomber.

— Dis-moi au moins ce que veut dire que par certains côtés, disposer d’un avatar a son importance.

— Non

— OK, je laisse de côté. Pourtant, si moi je suis là, c’est justement parce que je cherche à comprendre ce qui motive les… les quoi ?, les joueurs ?, disons les personnes, à passer du temps sur SL. La plupart me semble très jeune, non ?

— En effet, c’est le cas dans presque tous les lands. Il y a des lands adultes mais ils sont tous dédiés soit au sexe soit à un domaine particulier qui regroupe des passionnés. Et puis n’oublions pas que SL est à 90 % anglophone.

— Et toi qu’y cherches-tu ?

— Mais enfin qu’est-ce qui te fais croire que je cherche quelque chose ?

— Mon petit doigt. Je ne connais aucun humain qui pratique une activité régulière pour rien. Et puis si tu veux savoir le fond de ma pensée, le choix de ton avatar n’est pas un hasard non plus, pas plus qu’il n’a été motivé par un quelconque sens de l’humour. OK, tu ne cherches rien.

Et moi je suis là depuis des jours pour rien aussi. Et puis, je suis un peu naze ce soir. Un peu rustre aussi ? Sûrement. Je crois qu’il vaut mieux que je me retire de la scène et que je dorme un peu.

— Ouais, ça devient un peu lourdingue.

— Bien sûr. Désolé, à plus et il se déconnecta.

Il se passa plusieurs jours pendant lesquels Olivier s’activa à remanier son appartement. Il jeta tout ce qui pouvait de près ou de loin appartenir à une époque de sa vie qui était révolue. C’était un peu une politique de la terre brûlée, mais il ne pouvait empêcher ce mouvement. Chaque objet, chaque document ou photo lui posait la même question : ai-je encore une utilité dans ton existence et il répondait invariablement : non. Et il jetait. Il avait ainsi rempli des sacs de chaussures, vêtements, photos, vaisselle, DVD, bibelots, revues et même sa console de jeux avec tous ses accessoires. Seuls les livres avaient été épargnés par cette purge féroce. Il consulta son maigre compte en banque et détermina un budget pour acquérir de nouveaux vêtements et une bibliothèque qu’il fit livrer et qu’il monta lui-même. Il avait pris un rendez-vous chez le coiffeur de la rue Mercière et en était ressorti avec une coupe courte, soignée mais ordinaire. Il renouvela sa garde-robe avec quelques jeans, polo et deux paires de chaussure. Dans son élan de tabula rasa il avait aussi changé tous ses sous-vêtements. S’il avait pu il aurait acheté une nouvelle peau. Le seul achat plus conséquent qu’il se permit fut un blouson de cuir épais gris et mat. Un œil extérieur omniscient aurait remarqué que ce dernier ressemblait à celui de son avatar dans SL.

Quand tout fut vidé, renouvelé, réaménagé, récuré, Olivier fit le tour de son logis en le regardant d’un œil neuf et il lui sembla que la lumière s’y sentait plus heureuse.

Après s’être installé derrière son ordinateur portable qu’il n’avait plus utilisé depuis plusieurs jours, Olivier eut la surprise de voir que deux messages personnels l’attendaient. Le premier était de Caroline, son ex-compagne :

Bonjour Olivier,

J’espère que tu vas bien. Te connaissant, je suis à peu près sûre que tu n’as pas changé ton adresse de messagerie et j’essaye.

Pour moi les choses se passent à peu près bien. Je travaille beaucoup. Sans doute est-ce un moyen pour moi de garder la tête haute.

Je t’écris pour te dire que je voudrais te voir. La manière dont nous avons mis fin à notre relation me pèse. Accepterais-tu de partager un café avec moi ?

Donne-moi au moins quittance de la réception de ce message. Juste pour savoir si tu l’as lu.

Merci Caroline

Le deuxième avait comme adresse d’expéditeur : 7d7ueqsf56sccvwyfz3mgjdvmowcznbxrrhp33npf6rbxmpdlpicstyj4e3ffszp@im.agni.lindenlab.com.

Message from Second Life

Poulpette la Coquette

J’ai gaffé ?

Reviens dans le lac stp.

Voilà qui illustrait bien ce qu’il vivait. Une relation réelle qui ne se finissait pas bien et une virtuelle qui se cherchait. Quelle situation insolite.

Olivier répondit immédiatement à Caroline. Son message donnait à Olivier l’occasion de réparer quelque chose qui ressemblait à une verrue dans sa mémoire. Pour détacher les liens qui ont noué deux êtres vivants il fallait avoir le cran de dire et de faire les choses qui sont sans retour. En sachant qu’elles allaient détruire ce qui restait d’un rêve. Il ne l’avait pas fait. Les choses ne pouvaient pas se finir. Il n’y avait pas que son appartement qui avait besoin de plus de lumière.

Bonjour Caroline

Merci de ton message. Pour moi aussi ça va. Je suis en pleine mue et ça m’occupe la plus grande partie de mon temps.

Pour ce qui est du café, je suis d’accord. D’ailleurs nous n’avons rien su finir proprement. Où et quand ? J’y mettrai la priorité.

À bientôt Olivier

Puis il se connecta à SL. A cette heure-ci, il avait une chance de la trouver. Arrivé dans le Jardin jaune il constata immédiatement sur la carte des lieux que des avatars étaient présents dans le lac dont Poulpette.

Il y pénétra en lançant un « Bonjour tout le monde » et se dirigea immédiatement vers la petite vallée. En y entrant, il la repéra immédiatement flottant paresseusement derrière un banc de poissons argentés. Sans hésiter, il s’approcha et s’assit à côté d’elle.

— Bonjour Baruch. Je t’attendais.

— Bonjour Poulpette.

— Tu as reçu mon message ?

— Oui. Surprise ! Je ne savais pas qu’un avatar avait la capacité d’envoyer un message sur une boîte perso.

— C’est une des facettes de SL.

— Alors donc tu m’attendais ?

— Oui. Je t’attends depuis deux ou trois jours.

— J’ai été retardé, répondit Olivier circonspect.

— Je voulais te dire que j’étais un peu navrée de la manière dont notre dernière rencontre s’est passée.

— Mais elle ne s’est pas mal passée. C’est moi qui ai transgressé le tabou de SL. On ne mélange pas SL et la vr. Alors restons-en aux codes en vigueur, non ?

— Non… D’ailleurs ce n’est pas comme ça que les choses se passent. Après un premier contact, les avatars nouent des amitiés avec les personnes qu’ils apprécient.

— Donc ils doivent bien échanger sur des sujets qui leur sont proches et réels ?

— Bien sûr. Sinon, comme tu l’as remarqué, tout reste vide.

— Alors ?

— Alors j’arrête de me barricader et je réponds à tes questions. Je garde quand même dans le jeu une provision de jokers.

— Et bien ma première question est : pourquoi as-tu besoin de te barricader ?

— Sans doute une partie de moi qui ne veut laisser entrer personne. Sa voix est plus lasse.

— Et pourquoi cette partie ne veut-elle laisser entrer personne ?

— Parce que cette partie s’estime moche.

— Et c’est vraiment le cas ? Elle est moche ?

— Oui.

— hmm.

— Tu te trouves beau toi ?

— Heuuu je ne me suis jamais posé la question comme ça. Beau ou pas beau n’est pas très important. La question de savoir si ce que je suis, plaît, est plus importante dans l’image que j’ai de moi.

— Nous y voilà, et cette image que tu as de toi-même t’es projetée par les personnes autour de toi. Que fais-tu lorsque cette projection te montre du retrait quand ce n’est pas du dégoût qui fait détourner le regard ?

— C’est ce qui se produit dans ta vr ?

— Pas toujours mais fréquemment.

— En ce qui me concerne, je ne pourrais me faire une opinion que si j’avais eu l’insigne honneur de te voir, ce qui est impensable dans SL.

— Détrompe-toi ! Les personnages de SL qui ont lié de véritables amitiés ou même des relations amoureuses (si, si ça existe, j’en connais) utilisent leur webcam pour chatter.

—… ? Et toi tu l’as utilisée ?

— Jamais ! La réponse avait claqué.

— Et bien commençons, tu me montreras comment faire.

— Tu n’es pas sérieux, tu plaisantes ?

— On ne peut plus sérieux. Au point où nous en sommes.

— De toute façon je ne peux pas. J’utilise un ordinateur de table et je n’ai pas de webcam connectée.

— Et moi, j’ai la certitude que tu as quelque part une vieille webcam qui traîne. Et puis je ne joue pas. Tout ça, au fond ne m’intéresse pas beaucoup. Des gens qui se construisent leur petit monde qu’ils voudraient merveilleux et dans lequel tout le monde joue à faire semblant. Bof. La vr est plus excitante.

— Baruch, je n’ai PAS de webcam.

— Bon, et t’as viré tous les miroirs de chez toi aussi ?

— T’es insupportable. Mais juste pour que t’aies pas le dernier mot, je vais m’en trouver une.

— Noon ? Là je suis scié. Mais d’accord Tu me fais signe ? Tu maîtrises SL et ses capacités bien mieux que moi. J’attends ton message. mmh ?

Ils échangèrent encore quelques mots un peu forcés et se saluèrent. Olivier était content de lui, même si le risque de se faire jeter était, ce coup-ci, bien là. Poulpette, elle, essayait d’évacuer ce sentiment d’avoir été manipulée.

Olivier suivait scrupuleusement le programme que lui avait concocté sa physio et quotidiennement il s’astreignait aux exercices physiques prescrits. Il n’était pas sûr du bien-fondé tant la souffrance dans ses jambes était parfois aigüe mais il avait pris le parti de faire confiance. Au moins, se disait-il, il n’y a pas de péjoration de mon état. Reste juste cette incapacité à tenir la longueur.

Yannis avait appelé et ils s’étaient rencontrés chez Olivier. Quand il ouvrit la porte, Yannis le regarda ébahi et lui dit :

— Heuuu bonjour Monsieur, je viens voir Olivier, est-ce qu’il est là ?

— Déconne pas, entre.

— D’abord tondu, après… Yannis jeta un regard par-dessus l’épaule d’Olivier:

—Excusez, mais je ne suis pas sûr d’avoir sonné au bon appartement.

— Arrête, entre.

Yannis entra en sifflant de surprise :

— Ouahh, mais le tonton a passé par là. Il va revendre l’appart ?

— Du tout, j’ai opéré moi-même.

Yannis laissait son regard errer sur le nouvel agencement :

— C’est plutôt Zen. Puis observant Olivier des pieds à la tête : Et la robe de moine, tu la ranges où ?

— Bon, dis-moi franchement que ça ne te plaît pas connard.

— Aaah ça c’est pas Zen enflure. Mais si tu me dis que tu as préparé un thé vert je vais pleurer seul dans mon coin.

— Assieds-toi, les bibines sont au frais.

De la cuisine, Olivier entend Yannis lui dire :

— C’est vrai, je déconne, c’est la surprise. Mais, sérieux, je trouve ça plus clair. Avec un mouflet à la maison, c’est impossible de garder un lieu aussi rangé et avec aussi… peu de chose.

— T’inquiète, quand tu seras sur les rotules, tu viendras te ressourcer ici.

Il offrit la boîte d’Heineken à Yannis, ils trinquèrent et Yannis expliqua que sa femme Carla et lui-même allaient s’absenter quelques jours pour une visite à la mère de Carla qui était souffrante.

— Je venais juste faire un contrôle surprise pour m’assurer que je pouvais te laisser sans surveillance.

Sous les propos légers de Yannis, Olivier savait qu’il disait vrai. Il était venu pour se tranquilliser et quand Yannis le salua au moment du départ, Olivier savait aussi qu’il avait compris sa démarche. C’était ça l’immense confort de l’amitié. Ne pas être dans l’obligation éreintante de toujours tout expliquer pour être compris.De son côté, Poulpette avait envoyé un message qu’Olivier avait lu sur son smartphone. Elle lui donnait rendez-vous au fond du lac à 20 heures. Olivier vérifia la webcam intégrée à son écran.

Les réglages étant faits, il passa à la salle de bains pour se donner un coup de peigne. Autant faire les choses bien.

A 20 heures tapantes, il se connecta sur SL et se téléporta au Jardin jaune.

— Bonjour Poulpette.

— Bonjour Baruch.

— Tout va bien ?

— Oui merci.

— Tu es toujours d’accord pour la webcam ?

— D’accord oui. Prête non. Mais allons-y. Je te guide. Tu es prêt ?

— Toujours je te l’ai déjà dit.

— Bon alors d’abord tu te connectes sur le site de Chatland. C’est gratuit et le programme de chat intègre le streaming vidéo. Garde le même nom d’utilisateur que dans SL. Ça évite de gérer une multitude de pseudos. Lorsque ton inscription est faite, regarde dans la liste des connectés, tu trouveras mon pseudo. Fais la demande de chat. Si ta webcam est correctement paramétrée, je recevrai ton image.

— Ok, le temps de trouver Chatland sur google et je m’y inscris.

— Tu peux être connecté aux deux sites simultanément, SL et Chatland, mais l’attribution du son ne pourra se faire qu’à un site à la fois. Sur SL on quitte l’audio et on passe à l’écrit.

— Compris. Je passe à l’écrit maintenant et t’avertis dès que mon inscription est faite.

Olivier se mit au travail. Il demanda à Poulpette quelques minutes de déconnexion pour installer proprement le client nécessaire. Il relança SL et ouvrit une fenêtre plus petite qui se superposa à l’image du lac et dans laquelle s’incrustait l’image de sa webcam.

Dans Chatland, il repéra vite le nom de Poulpette et envoya sa requête de chat. Sa fenêtre de caméra changea d’apparence et il vit, étalée sur un fauteuil la peluche d’un grand poulpe vert et brun. Il dut encore avoir les conseils de Poulpette pour démarrer correctement les services audio. Quand tout fut mis au point, il avait sur son écran la fenêtre principale de SL et la fenêtre incrustée du chat vidéo sur Chatland.

— Là, c’est bon, je t’entends et je vois une peluche.

— C’est ça, voilà, c’est chez moi.

— Ouais, alors ta peluche de poulpe est magnifique. C’est pas exactement ce à quoi je m’attendais mais je reconnais que la ressemblance avec ton avatar est drôlement bien réussie.

— Oui, j’ai des amis programmeurs qui s’y connaissent. Gloussement. Mais ta ressemblance avec ton avatar à toi n’est pas mal non plus !

— Ben je te remercie, moi j’aurai pensé que j’étais mieux en vrai.

— Mais oui, mais oui tu es mieux en vrai. Je suis ravie, oui, ravie de faire ta connaissance Baruch. Elle avait les couleurs de la sincérité dans la voix.

— Et bien tu m’en vois fort réjoui, mais je ne peux pas en dire autant, chère peluche.

— Attends.

La fenêtre vidéo d’Olivier devint noire. Il entendait dans ses écouteurs Poulpette qui commentait ses actions à mesure qu’elle les accomplissait puis la fenêtre retransmis l’image de sa webcam.

Olivier voyait l’ombre chinoise d’une personne dont on voyait le buste, les épaules et la tête.

— Quoi, mais ton éclairage est nul je ne vois que ton ombre !

— Ah ?

— Oui ah, tu triches un peu beaucoup là, tu ne crois pas ?

Olivier entendait dans le ton de sa voix les inflexions de sa frustration.

— Pas trop quand même. Je t’ai dit d’accord. Mais je t’ai dit aussi que je n’étais pas prête. Et rappelle-toi au début sur SL, je t’avais demandé de prendre le temps nécessaire à l’apprivoisement.

— Oui, c’est juste que moi j’ai besoin de voir à qui je parle. Et puis quelque chose me titille toujours. Tu te protèges et pourtant tu es quand même là, sur SL et maintenant derrière ta webcam avec moi.

—… Oui. Je te comprends. Par contre, moi je ne me comprends pas toujours. Mais je vois bien le paradoxe.

Tout à coup Olivier tressaillit. Depuis que l’image de l’appartement de Poulpette ou de ce qu’il en apercevait, était transmise, il voyait à intervalle lent et régulier son éclairage qui augmentait et diminuait avec une lueur tirant sur le vert. Il concentra son attention sur le phénomène et en fut abasourdi.

— Baruch, tu es toujours là ?

— Oui, excuse-moi deux secondes, j’ai un petit souci à la cuisine.

Il sortit du champ de la webcam tout en gardant sa vue sur l’écran. Durant ces derniers jours, l’échafaudage sur la place des Jacobins avait été garni de projecteurs Les artistes et électriciens mettaient au point ce qui allait être un spectacle pour la future Fête. L’un des projecteurs, le plus puissant, était tournant sur 360 degrés et il éclairait de sa lumière verte focalisée les façades de tous les bâtiments qui entouraient la place. Olivier observa rapidement que pour faire une révolution complète, le projecteur avait besoin de 35 secondes. Il retourna s’asseoir devant son écran.

— Voilà, ça va, pas de catastrophe. Nous en étions où ?

La lumière augmentait d’intensité sur l’image de l’appartement de Poulpette et pour lui-même Olivier murmura : « Top chrono ».

— Pardon ?

— Non rien, je marmonne.

— Tu es sûr que ça va ?

Olivier avait les yeux fixés sur le chronomètre de son smartphone qu’il tenait sur ses genoux et après 35 secondes, il observa la fenêtre de la webcam. Le mur derrière le buste de Poulpette se teinta de vert pendant une demi-seconde.

Il n’y avait plus de doute possible. Poulpette, derrière son écran, perdue dans des milliards d’utilisateurs du net dans n’importe quelle région du monde, Poulpette se trouvait près de la place des Jacobins à Lyon !

— Je crois que je vais te laisser. Je te dérange là.

— Non, non, pas du tout. Écoute, je crois que je viens de découvrir quelque chose. J’en suis encore sous le coup.

L’ombre à l’écran s’agita.

— T’as ton poulet qui s’est barré de la casserole ?

— Non, ce que je vois c’est que tu as une lumière verte qui éclaire ton appart chaque trente secondes.

—…. ? Oui, et alors ?

— Alors, il se trouve que je reçois la même clarté avec la même séquence de trente secondes mais légèrement décalée. Cette lumière vient d’un système mis en place par la Ville de Lyon à la Place des Jacobins pour la prochaine Fête des Lumières. Ça voudrait dire que…

Olivier entendit Poulpette qui jurait. Sa main jaillit de l’ombre dans laquelle elle se tenait et balaya la webcam. Un fracas confus fut transmis dans son casque et l’image diffusée par Chatland ne montrait plus qu’un avant-bras qui s’activait en agitant un bracelet composé de petits coquillages. La webcam était toujours active mais devait être au sol. Puis l’image devint noire. Vivement, Olivier bascula sur l’écran de SL et eut juste le temps de voir l’avatar de Poulpette la Coquette disparaître dans un petit nuage. Elle s’était déconnectée.

Il n’y avait plus rien à faire. Il avait perdu le contact. Olivier se posta derrière sa fenêtre et regarda rêveusement le dispositif d’éclairage sur la Place des Jacobins. Quelque part, là autour, vivait Poulpette.

Et elle se terrait dans ses peurs. En y regardant de plus près, là autour signifiait des centaines d’appartements possibles et il ne savait rien de Poulpette. Il éprouvait une sensation aiguë de frustration. Poulpette n’était rien pour lui, si ce n’est une vague promesse d’aventure d’un type nouveau. Mais il détestait se retrouver dans une situation dans laquelle il ne pouvait plus rien faire. Déjà tout petit, il cassait son jeu d’échec avant le mat final quand il était acculé. Il devait pourtant se rendre à l’évidence, Poulpette devait déjà changer toutes ses coordonnées sur le net et sa trace réelle disparaîtrait.

Durant les semaines qui suivirent, il eut la confirmation de son pressentiment. Quand il posa des questions à Jerusha dans le Jardin jaune, celle-ci le conforta dans son intuition et l’informa du départ définitif de Poulpette. Il sut à ce moment qu’il ne trouverait plus de traces et il laissa de côté toute recherche. Il se désintéressa aussi de Second Life qui lui semblait après coup, un univers qui portait beaucoup plus de promesses qu’il ne pouvait en tenir.

C’était sans compter sur la mécanique céleste qui grave, immanente et insensible, les destins dans le bleu du ciel.

Olivier avait persévéré dans sa volonté de réorganisation de sa vie et de fait il était de plus en plus actif. Son ancien milieu faisait partie d’une autre vie et il n’avait gardé que des amis qui avaient compris son parcours dont Yannis. Il suivait toujours avec autant de discipline les programmes quotidiens qu’il s’était fixés et toutes les séances de rééducation mises en place par ses médecins.

Cela s’est passé lors d’un déplacement vers le cabinet d’un physiothérapeute au centre hospitalier de St Joseph. Olivier attendait son bus près de la Place des Jacobins. Quand son transport arriva, il fut le dernier à monter les marches avec sa canne. Soudain il entendit. Cette voix légèrement rauque qu’il connaissait. Il se retourna et vit une femme d’âge mûr qui poussait le fauteuil roulant d’une jeune femme. Celle-ci parlait avec véhémence et agitait ses mains, Olivier eut juste le temps de distinguer qu’à son bras droit elle portait un bracelet de petits coquillages.

Les portes se refermèrent et le bus s’ébranla.

Olivier écrasa le bouton d’urgence et se mit à s’égosiller en hurlant : « Stop, stop, ouvrez les portes, ouvrez ces putains de portes, je dois descendre, stoooop ! »

Dans le brouhaha général, le bus freina violemment et les portes s’ouvrirent.

Avec toute la hâte que lui permettait sa patte folle, Olivier rejoignit en claudiquant le trottoir sur lequel il voyait encore, là-bas le fauteuil roulant. Il engagea la poursuite et voyant qu’il gagnait du terrain, il se fit discret. Les deux femmes traversèrent la place et s’engagèrent dans la petite Rue du Port du Temple. Là, elles entrèrent dans le premier bâtiment sur la gauche de la rue. Olivier pressa le pas autant qu’il put et entra prudemment. L’ascenseur montait et il pouvait voir sur l’écran de commande qu’il s’était arrêté au cinquième étage. Il le rappela et à son tour monta jusqu’au cinquième. Le pallier donnait sur l’accès à trois appartements. Pendant un moment, il regarda bêtement les trois portes puis, ne sachant pas que faire, Olivier battit en retraite.

De retour chez lui, il appela Yannis sur son portable et lui demanda de le rejoindre à la Treille en fin d’après-midi. A 17 heures 30, il prit le chemin de la taverne où il devait rencontrer son ami. En cours de route, en traversant la place il ne put s’empêcher de lorgner du côté de la rue du Port mais il était trop loin pour distinguer quoique ce soit.

Assis en face de Yannis, Olivier avait parlé pendant une vingtaine de minutes. Quand il se tut, Yannis le regarda et lâcha :

— Peux-tu m’expliquer comment cette nana que tu ne connais pas et qui ne fait que rêver sa vie dans, hmmh, son lac, peut-elle t’intéresser autant ? C’est quoi son fauteuil qui t’a tapé dans l’œil ?

— Je ne sais pas Yannis. Peut-être que j’ai mauvais caractère et que je supporte pas de ne pas pouvoir finir ce qui est commencé ?

— Mauvais caractère ça c’est sûr, mais finir quoi ? C’est un jeu ton truc. C’est comme si tu me disais : « J’ai joué au vidéopoker au casino Pharaon et je suis tombé amoureux de la dame de cœur ! » Il avait ses sourcils relevés, le front plissé et murmurait pour lui : « Y’en a qui ont du temps ».

— Et bien justement, je n’ai joué à rien du tout. J’ai juste exploré. Mais tu admettras que tomber sur quelqu’un qui se balade sur le net et qui à la fin se trouve être une voisine a quelque chose de pour le moins curieux, non ?

— Bon admettons et alors ? Tu veux faire quoi ? Visiblement elle ne veut plus te voir. Tu lui as foutu les jetons.

— Ouais, je ne sais pas ce qu’elle croit…

— Mais on s’en fout de ce qu’elle croit. De toute façon, une zoupette qui passe son temps dans le virtuel, tu as peu de chance de l’amener jusqu’au plumard !

Olivier savait que Yannis avait probablement raison et il se demandait s’il ne l’avait pas appelé justement pour que quelqu’un lui parle en clair. Peut-être s’était-il un peu trop isolé ces deux derniers mois et qu’il commençait à tourner en rond en prenant des vessies pour des lanternes. Il s’aperçut avec effarement qu’il demandait toute autre chose à Yannis.

— Écoute Yannis je ne viens pas demander un conseil. Je te demande de faire quelque chose que je ne peux pas faire moi-même. Je veux savoir quel appartement elle habite et quel est son nom. Moi je suis grillé.

— Rien que ça !

— Oui rien que ça. Tu me dis oui ou non. Je me fous du temps que ça te prendra. Tu m’as assez demandé de t’appeler si tu pouvais faire quelque chose pour moi et bien voilà ça c’est fait.

Yannis le regardait immobile et silencieux. Puis il sourit de plus en plus largement en secouant la tête :

— T’es vraiment barjot dans ton genre. J’ai carte blanche ?

— T’as carte blanche dans ces limites : elle ne saura pas qui tu es ni ce que tu fais.

— Ok, c’est toi qui paies les frais s’il y en a et les Guinness pour les rapports !

— D’accord pour les bières, pour les frais éventuels tu m’en parles avant.

Ils se serrèrent la main, l’accord était réglé.

Olivier n’eut pas longtemps à attendre. Une semaine plus tard, Yannis le rappela. Comme entendu, Olivier commanda deux Guinness à Josy.

— Bon ben c’était pas si compliqué.

— Ouais je suis étonné. Je pensais qu’il te faudrait plus de temps.

— Mon grand, moi je dispose de moyens que tu n’as plus. Par ta faute d’ailleurs.

— Ça veut dire quoi, ça ?

— En fait, j’ai dû demander de l’aide. Le seul moyen de trouver les renseignements que tu voulais était de pouvoir la repérer et la suivre jusqu’au moment où elle entre dans son appartement. Il y avait bien un autre moyen, c’était celui de placer un téléphone portable qui filme en permanence les portes d’entrée. Ça aurait été cool mais il était impossible de voir toutes les portes dans une seule vue. Et puis on a pensé que c’était un peu plus risqué.

— On, c’est qui on ?

— Attends, j’y viens. Pour le repérage il fallait organiser une planque. Pour ça il fallait que deux mecs au moins soient disponibles la journée, voire le début de la soirée. Ben quand j’ai posé la question y’en a cinq ou six qui ont dit qu’en deux jours l’affaire était pliée. Ils se sont organisés et voilà.

— Ils ? Cinq ou six ? Mais c’est qui ?

— Les Goudronneux pardi.

Olivier se recula contre le dossier de sa chaise, brusquement renfrogné.

— Ah écoute Olivier, tu vas pas faire la fine bouche. Le contrat était de ramener son domicile et son nom sans qu’elle sache ce qu’on tramait. Ben comme tu dis : ça c’est fait.

— Ouais mais on a jamais parlé de mettre quelqu’un d’autre dans le coup, et sûrement pas les Goudronneux ! dit Olivier en élevant le ton.

— Peut-être, mais c’est toi qui est venu me sonner et qui m’as donné carte blanche répondit Yannis du tac-au-tac sur le même ton. Et j’ai pas fini, c’est pas moi qui ai organisé les planques, c’est Théo qui s’est farci tout le boulot. Et c’est lui qui a les résultats. Il veut te voir.

— Mais c’est pas vrai, t’es con ou quoi ?

— Quoi t’es con ? Môssieu s’imaginait peut-être que je pouvais prendre une semaine de congés non payés pour aller me les geler et glander dans la rue à la recherche de son estropiée virtuelle ? Môssieu a les tuyaux qu’il demandait, gratuits et en deux jours et Môssieu fait le difficile ? Les habitués de la Treille s’étaient retournés, curieux de voir jusqu’où la mayonnaise allait monter.

Ce fut au tour d’Olivier de regarder fixement Yannis. Il lui aurait bien balancé une beigne sur sa face de vendeur au Monoprix. Mais d’un autre côté, il avait encore raison. Il se relâcha et grogna :

— T’es un vrai marchand de tapis. La prochaine bière est pour toi.

Ils ont trinqué en se traitant mutuellement d’escrocs avec un demi-sourire. Olivier reposa sa chope sur la table et à nouveau brusquement sérieux leva les yeux vers Yannis en interrogeant :

— Théo ?

— Il est dehors quelque part avec sa bécane. Il attend mon appel.

Olivier soupira et lui dit :

— Vas-y, qu’on en finisse.

Olivier commanda une troisième bière pour Théo pendant que Yannis l’appelait. Il ne devait pas être loin car il s’encadra dans l’entrée de la Treille quelques minutes plus tard. Il s’assit à la table sans un mot et ce fut Olivier qui l’accueillit par un « Salut Théo ».

— Salut Olivier. Ça fait une paye.

— Ouais. Comment ça s’est passé ?

Théo le regardait d’un air absent. « Comment ça s’est passé quoi ? »

— Ben on se voit pour ta récolte d’infos, non ?

— J’étais bourré.

— Pardon ?

— Ouais, le jour où je t’ai asticoté j’étais bourré. J’avais pas à le faire. Je voulais m’excuser, mais c’était déjà plus possible de te voir. Voilà. C’est dit.

Olivier ne disait rien. Il réfléchissait en regardant Théo. Puis il décida qu’il était temps de passer à autre chose.

— J’étais pas nickel non plus. Voilà. C’est dit. On n’en parle plus.

En silence, ils levèrent leur chope en se regardant dans les yeux et la vidèrent lentement d’un trait. Le problème était réglé et ils n’y reviendraient pas.

— Bon maintenant le job. On s’est relayé avec les autres. Le premier jour, rien ne s’est passé. Personne qui ressemblait de près ou de loin à la description de Yannis. Au matin du deuxième jour, une bonne femme est entrée dans l’immeuble et est ressortie un peu plus tard en poussant la nana sur son fauteuil. Quand elles sont revenues, je suis entré en même temps qu’elles. Je suis sorti sur leurs talons au cinquième. J’ai sonné à l’appartement à côté pour donner le change. J’ai même pas eu besoin de baratiner, il n’y avait personne. Alors voilà :

Théo fouilla les poches de son blouson et en ressortit un papier qu’il déplia :

— Elle s’appelle Sophie Gendron. L’apart est à son nom, c’est écrit sur la porte. D’après les conversations qu’elles avaient, la bonne femme qui vient la véhiculer est sa mère. Il semble qu’elle vienne régulièrement. Voilà tout est là, et il donna le papier à Olivier.

Olivier fut soulagé de n’avoir à répondre à aucune question. Ni Théo, ni Yannis ne se permettait d’ailleurs d’aller le chercher. C’était ses affaires privées. Ils avaient fait ce qu’il avait demandé parce qu’ils étaient liés par le pacte tacite des Goudronneux.

Ils passèrent encore quelques minutes ensemble puis Théo se leva en disant :

— Bon, je dois y aller. Salut Olivier.

Olivier s’était levé. Il tendit la main à Théo :

— Merci du service. Donne mon bonjour à tout le monde.

— De rien. Je manquerai pas. Ça leur fera plaisir. Il récupéra son casque sur la banquette et partit.

Yannis l’attendait avec le sourire de la gouaille :

— Mais mais mais, sont’y pas mignons tous les deux ?

— T’es vraiment insupportable. Tu me ramènes ?

Olivier passa le reste de sa soirée à rédiger, à raturer, à rectifier la lettre qu’il voulait écrire à Sophie. A 22 heures, las de sa journée, il glissa son pli dans une enveloppe. Il la relirait le lendemain.

Bonjour Poulpette, Bonjour Sophie,

Je m’appelle Olivier Rigaud (Pseudo Baruch dans SL). Je sais ce que tu cachais avec tant de soin. Je t’ai enfin vue. On peut appeler ça du hasard mais moi j’y ai vu un signe. Je connaissais ta voix et j’ai repéré le bracelet de coquillages que tu portais quand nous avons chatté avec la webcam. Tu ne m’as pas vu mais je t’ai suivie jusqu’à ton appartement. Voilà comment tu reçois ce mot.

Ce que tu n’as pas pu voir non plus sur ton écran, c’est que moi aussi je me déplace avec difficulté. Ce n’est d’ailleurs pas la seule difficulté à laquelle je dois faire face. Mais depuis que je t’ai vue je n’ai qu’une envie : poser ma canne et m’appuyer sur ton fauteuil pour t’emmener faire un tour dans les rues de Lyon.

Sans doute, je n’ai pas été très adroit dans nos échanges, je ne le suis peut-être pas plus dans cette lettre mais j’essaie quand même.

Tu connais mon adresse email. J’attendrai ta réponse.

Il ne corrigea rien le lendemain et apporta son mot à la rue du Port du Temple. Il glissa l’enveloppe sous la porte et très vite, de peur qu’elle ne s’ouvre, il reprit l’ascenseur pour rejoindre la rue.

Une semaine passa et Olivier commençait à se dire que le chapitre de Sophie-Poulpette était définitivement clos lorsque un mail de l’expéditeur sophie235@hotmail.com fut déposé dans sa boîte mail.

Bonjour Olivier,

Poulpette, tu peux oublier, c’est fini. Depuis ta brillante démonstration sur les lumières de la place des Jacobins, j’ai eu le temps de réfléchir et au passage de m’engueuler avec moi-même.

Je t’attendrai vendredi à 14 heures si cela va pour toi.

Renvoie-moi ta réponse par retour du courrier.

Sophie

Olivier croyait rêver. Que s’était-il passé dans la tête de Sophie pour qu’elle adopte un ton aussi déterminé.

Le vendredi, Olivier se présenta à 14 heures devant la porte de Sophie et sonna. La porte s’ouvrit et Sophie recula son fauteuil en disant :

— Entre.

Olivier referma doucement la porte derrière lui et se retourna pour faire face à Sophie. Ils sont restés là, sans bouger, à se manger des yeux pendant de longues minutes. Ils étaient affamés de l’image véritable de l’autre.

— Déçu ?

— Plutôt sous le charme. T’es mieux en vrai.

— Tu as le même blouson que ton avatar ?

— Non, c’est l’inverse, c’est mon avatar qui avait le même blouson que moi.

— Tu m’emmènes ?

— Avec plaisir. Tu gardes ma canne ?

— Glisse-la derrière à côté des béquilles.

Olivier n’en revenait pas de la puissante simplicité du bonheur où tout était vrai. Il se sentait prêt à pousser le fauteuil de Sophie jusqu’à Paris si elle le lui demandait. Ils se perdirent dans toutes les rues avoisinantes pendant plusieurs heures durant lesquelles chacun voulait raconter. Au moment de la séparation, Olivier sentit physiquement que la terre allait s’arrêter de tourner et le temps devenir pierre. Sophie ne laissa pas le trouble naissant gâcher le moment :

— C’était cool. On remet ça demain ?

Ils remirent ça le lendemain. Et dimanche. Et tous les jours qui passèrent sans une rencontre devinrent des jours vides. Car ils n’avaient pas fini. Ils auraient besoin du reste de leur vr pour achever ce qu’ils commençaient.

Yannis s’occupa de ses voisins. Son fils de trois ans avait essayé le marteau de sa boîte à outils sur les phares de leur voiture.

Jerusha avait développé un couple de chevaux virtuels pour le parc du Jardin jaune.

Théo et sa Harley passaient par là de temps en temps. Quand il voyait Sophie et Olivier, il rigolait doucement sous son casque en se disant : « Virtuel, tu parles. »

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