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© 2016-2021 André Birse

Un texte sorti de je ne sais où
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Saurais-tu ne pas dire je m’en fous ?

 

Je ne dis pas que ça ne fait pas de bien de dire “je m’en fous” mais je dis que ça fait parfois mal de l’entendre. Venue de la table d’à côté, cette semaine, cette expression m’a fait la sensation d’une mine qui explose et qui mutile. Cette petite violence toute mutilante dans le corps de ce qui importe à l’autre. Je m’en fous, c’est très fort, très tueur en série de ce qui importe à l’autre. Cette couleur, ce détail, cette attention, cette question, ce sentiment, cette réprobation, tous claquent et tombent au tir à la carabine, contre le zinc, dans la fête foraine comme les petites pipes en bois de jadis.Une conversation semblait devoir être un échange d’attentions prêtées à l’autre et c’est devenu une séance d’attention accrue vis-vis de soi.Tout ce que je fais tout ce que je ne fais pas et l’autre retient sa respiration. La conversation peut aller de l’avant un moment, tourner sur elle-même, mais il y a cet instant qui serait fatal si l’on ne prononçait pas, calmement, ces mots, « je m’en fous« , qui à bien y penser sont intolérables par le fait qu’ils n’expriment que la consécration de soi au détriment de l’autre. Lourdement moralisant? Soit. Très réa(lisant) aussi.

 

Un jour d’été que j’étais seul à me balader, un village probablement perdu, sous de grands arbres, m’a offert le regard d’un âne qui me consacra de longs moments d’attention. Je me suis arrêté. Nous nous sommes regardés. Je l’ai caressé. Je dois lui avoir parlé. Il me comblait de ses silences. Je savais le moment agréable sans percevoir qu’il était beaucoup plus que cela. Unique, précieux.

 

Prendras-tu la peine …

 

On ne sait pas si l’épisode de l’écroulement de Nietzsche devant un cheval ou un âne, que son propriétaire battait, est un fait réel. Lui, l’écrivain, le philosophe qui s’est tant interrogé sur la réalité des faits et sur leur vérité aurait quitté la société des hommes un jour de janvier 1889 sur un incident qui peut-être ne correspond pas à la vérité. Sa postérité du moins l’ignore. Il était aussi un spécialiste de la connaissance et de la précarité de celle-ci, donc de l’ignorance.

 

Mais cet âne dans ce village, en fin de matinée, qui depuis toujours m’attendait. Ce doit être vrai, c’est ainsi que je le vis. C’est devenu un espoir à hauteur de l’homme que je suis, vivre une amitié avec un âne. Il y avait chez lui une douceur consolante qui souvent me revient. La valeur de cet instant, par impatience dépourvue de tout objet, je l’ai négligée.  Je l’ai compris plus tard , dans ma vie de non-âne. L’échange, oui l’échange était plus vrai que ne le sont les échanges dans la société que Nietzsche a quittée après l’avoir beaucoup commentée. Ce silence de l’âne, cette présence, la sienne qui appelait la mienne, cette façon d’être là qui m’invitait aussi à être là, ce savoir-faire, ce savoir-être, lui permettant de vivre sans être ni merveilleux ni médiocre mais planté là, en tant qu’âne qui ne perd pas son temps en attendant ni même en n’attendant pas. Je donne l’impression par mes mots de réduire son existence à une portion congrue. Ce ne n’est pas du tout ce que je souhaite décrire. Ce que je souhaite décrire c’est le sentiment de plénitude vraie que cet âne m’a donné et qui ne cesse de me revenir au cœur. Je pense à lui comme à un être parfaitement rencontré l’espace d’un moment unique et clair.

 

Je ne crois pas être devenu âne, je n’y songe pas, et ce n’était pas non plus un retour à l’âge de l’enfance. Pour cette deuxième assertion, j’ai moins de certitude. Je ne puis en avoir. Par les pensées, les sensations, les flux surprenants des émotions nous reprenons, librement ou non, ce contact avec l’enfance. Avec cet âne, c’était plus encore. Une découverte à l’âge adulte des frémissements de l’existence sans attention nécessaire à sa complexité. Les arbres, un peu de vent, les gens comme disparus et cet âne et moi. J’avais là, sur l’instant avec lui, une preuve d’existence, parfois bienvenue, et le plaisir d’un moment apaisant. Le passé ne pesait aucunement et l’avenir ne se précipitait en rien. Tout était oublié et tout était là. Je n’avais pas de mots en moi et ma pensée était en lui. J’ai dû vivre une sorte de crise d’empathie animale. Mais ça, c’est le diagnostic verbalisé d’aujourd’hui. Sur l’instant, c’est l’âne qui avait de l’empathie à mon égard. Je l’ai bien ressenti. Il n’a pas eu besoin de beaucoup compétence pour accepter ma présence. Il ne m’a ni flairé, ni apprécié. Il m’a admis dans la sobriété de sa présence, comme être pas nécessairement plus complexe que lui. Nous n’avions, cet âne et moi, aucune raison de nous interroger sur la réalité, la vérité ni sur le déni. Les philosophes font ce travail, depuis si longtemps. Les psychiatres aussi. Les uns et les autres ne parviennent pas aux mêmes résultats, du reste. En philosophie, la vérité est décrite sur des millions de pages, lues et non lues. Elle n’est pas clairement définie. En psychiatrie, il suffit de quelques pages, et parfois moins pour cibler le déni d’un individu. Le déni de réalité, nous savons très bien ce que c’est. La réalité nous avons plus de peine.

 

Quand tu dis « je m’en fous », tu ne sais pas très bien de quoi tu parles ni même ce qui t’indiffère. Ta réalité dont tu ignores l’essentiel n’est pas celle de l’autre à qui tu assènes ces mots. L’expression est vulgaire et absurde. C’est pour cela que nous l’aimons. Que nous aimons l’utiliser mais moins l’entendre. « Je m’en fous », sans savoir très bien de quoi, c’est la porte d’entrée du déni de réalité et c’est surtout la confirmation de la multitudes des indifférences féroces et opiniâtres qui nagent en nous, auxquelles chimiquement et donc naturellement, nous ne prêtons pas attention. J’écoute les psychiatres. Je lis les philosophes et repense à cet âne. Je ne dis pas mon âne car j’ai entendu un professeur de littérature lire la nouvelle de Tolstoï sur le thème de « mon cheval » et cela m’a rendu réticent dans certaines circonstances à l’utilisation de l’adjectif possessif qui prend le pas sur l’animal que l’on s’approprie. C’est si vrai. Ils sont à moi, l’instant, le rêve, l’âne, l’espoir et le lent désarroi. La vie est à soi, sa fin aussi. Donc difficile là encore.

 

Avec l’âne, ce qui est difficile, c’est de l’avoir quitté, de m’en être éloigné, d’avoir laissé fuir la saison de notre rencontre et d’assister ainsi à ce jeu de dominos qu’est devenue l’existence. Des années, des changements de saisons, des regards qui comptent, de la profondeur de certains instants. C’était, il y a cinq ans. Je n’étais pas au mieux. Je ne sais s’il vit encore. Il faudra donc bien s’y faire. Là aussi, persistance. Il n’aura été mon compagnon que l’espace d’un bref instant. Mais le souvenir reste vrai, tout à fait accompagnant, prometteur et apaisant. Une franche et belle animale leçon sur le fait d’être là.

 

Au reste, être homme, être non-âne, est peut-être dépourvu de sens ou de signification, mais demeure intéressant. Il faut ainsi, avec le souvenir de l’âne qui dit beaucoup et plus encore, faire comme si la précipitation dans l’avenir avait eu un sens et s’inspirer dans cette réalité renouvelée, de sa façon d’être planté là, d’accepter, en redevenant attentif à tout, même à l’autre, comme si Nietzsche  ne s’était pas effondré.

 

(21 février 2016) Relu, ce 26 mai 2020

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