Méfiez-vous de l'ennemi qui avance à couvert sous un bouquet de fleurs.
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– Mamie, ouvre s’il te plaît !

Rose écrase le bouton de la sonnette pour la troisième fois. Une mélodie stridente retentit à nouveau, faisant grimacer Henriette campée fermement à l’intérieur.

– Mamie, je sais que tu es là, arrête ton cirque !

S’approchant à pas feutrés du judas de la porte qui la sépare de sa petite fille, Henriette scrute le perron. Plantée sur le paillasson, la gamine trépigne, les bras encombrés d’une immense gerbe de fleurs colorées. Pourtant, je l’avais prévenue ! s’insurge la vieille femme, triste et énervée de n’avoir pas été prise au sérieux. Elle lance d’une voix ferme malgré son âge :

– Je t’ai dit de ne plus apporter de fleurs ! Je ne te laisse pas entrer avec cette horreur de bouquet !

Elle entend clairement un soupir exaspéré à travers la porte solide.

– Mamie, c’est ridicule, ouvre !

– Pas tant que tu traînes cette chose avec toi !

– Non, mais tu n’es pas sérieuse quand même ? Tu veux qu’on se fâche pour une brassée d’iris ?

Henriette est on ne peut plus sérieuse. Après la plante en pot infestée de fourmis rouges qui lui a valu trois visites du dératiseur, elle s’est sentie légitime d’expliquer une bonne fois pour toute à sa petite-fille ce qu’elle pensait de ses éternelles offrandes végétales. Plus une fleur, plus une feuille, plus un pétale ne passerait le seuil de sa porte! Fini les tiges qui sèchent sur les bords d’un vase mal ajusté. Fini les odeurs de compost en devenir. Une bouteille de Whisky ou un saucisson sec, avec plaisir! avait-elle déclaré, mais plus de verdure, je t’en prie. Apparemment, le message n’était pas passé.

– Je te le répète une dernière fois ma chérie : toi, oui. Les fleurs, non. Ce n’est pourtant pas compliqué !

De l’autre côté de la porte, l’air se solidifie. Rose a hérité de la forte tête de sa grand-mère et se braque.

– Je ne céderai pas à ton caprice, Mamie. Je ne sais pas qui t’a mis cette idée en tête, mais ça n’a aucun sens. Les fleurs font plaisir et sont bonnes pour la santé. D’ailleurs, celles-ci font des miracles contre les rhumatismes, tu m’en seras reconnaissante.

Et c’est parti pour le couplet sur les vertus des plantes ! se désole Henriette en s’éloignant de quelques pas pour ne pas subir les théories new age de Rose. Depuis qu’elle a commencé une école de naturopathie, elle la bassine avec des remèdes sans queue ni tête à base de racines séchées et de tisanes amères. Pire qu’une encyclopédie vivante, elle récite les noms et les composants chimiques avec un sérieux à toute épreuve, convaincue que la médecine fait fausse route depuis des décennies et que le monde irait mieux si on se transformait tous en ruminants.

Rien que de se souvenir de cette litanie, Henriette sent une migraine lui remonter le long des cervicales. Elle se dépêche d’aller piocher un comprimé dans sa pharmacie bien garnie et hésite à le faire descendre avec une rasade de Glenfiddich, se raisonne et remplit un verre d’eau fraîche. Elle a choisi le camp de la chimie depuis bien longtemps et s’en porte à merveille. Ce n’est pas une décoction de menthe qui pourrait venir à bout de ces affreux maux de tête.

En revenant vers la porte, elle constate que Rose ne s’est pas aperçu de son absence. Lancée sur le couplet du pouvoir anti-inflammatoire des chardons sauvages, elle déblatère sans discontinuer, faisant profiter tout l’étage d’un cours magistral. La vieille femme la laisse égrener son chapelet d’insanités en tentant de contenir l’inquiétude qu’elle sent monter en elle. Il y a aujourd’hui dans l’insistance de Rose quelque chose de malsain, d’obsessionnel. A-t-elle fini par fumer un peu trop de ses précieuses herbes ? songe la vieille mi-amusée, mi-effrayée. Elle a connu son lot de dérives dans sa jeunesse, elle sait que toutes naturelles qu’elles soient, les substances peuvent se révéler sacrément nocives.

Rose s’est maintenant lancée dans la recette des cataplasmes d’orties et Henriette comprend que la petite l’aura à l’usure. C’est comme une mauvaise herbe, se dit-elle. Elle s’agrippera sur le grain du crépi jusqu’à me couper toute possibilité de sortie. La vieille femme visualise une ronce menaçante pousser en travers de sa porte, s’étirer jusqu’aux fenêtres au bout du couloir, ramper le long de la façade et s’enrouler autour de l’immeuble pour l’étouffer petit à petit. Ça a beau être totalement irrationnel, elle en a le cœur qui palpite et des sueurs froides. Alors, dans un mouvement de défense, elle ouvre la porte à toute volée et s’écrie :

– Non mais c’est pas possible, tu vas arrêter avec ton délire ?

Rose rendue muette par la surprise du mouvement et du son, la fixe d’un regard perdu. Les iris ont eu chaud entre ses mains et pointent du nez tout en laissant des traînées de poussière sur son pull et sur le paillasson. Exactement le genre de truc qui énerve Henriette, qui monte d’un ton.

– Tu vois le chenit que ça apporte tes maudits bouquets ? ça en met partout et c’est moche en deux secondes. Tu crois vraiment qu’à mon âge on a envie de faire le ménage derrière un tas d’herbe agonisante ?

Le visage de la jeune femme hésite entre dépit et révolte. Henriette voit les narines palpiter, les yeux s’emplir de larmes alors que la bouche se retrousse légèrement sur une dentition menaçante. Il faut en finir avant qu’elle ne retrouve ses esprits.

– Ecoute, les plantes, moi, j’en ai eu ma dose ! Des étés gâchés à la ferme à faire les foins avec un grand-père irascible, des reins en compote à bêcher le potager pour devoir ensuite se gaver de courgettes et de salades vertes, des fleurs sur la tombe de Jacques, de Lucette et de tous ceux et celles qui sont partis. Des crises d’asthme à chaque printemps, des invasions de pucerons sur le compost. Ta précieuse botanique, moi, elle me gonfle ! Je croyais m’en être enfin libérée en venant habiter en ville dans un bel appartement tout neuf aux murs étincelants. Je me laisserai plus faire ! A bas la dictature du vert ! Et si tu ne peux pas accepter que ta Mamie soit du côté des amoureux du béton, alors je suis désolée, mais il va falloir qu’on s’arrête là !

Henriette achève sa tirade à bout de souffle. Elle inspire profondément en plantant ses yeux délavés dans ceux clairs et lumineux de Rose qui peine à assimiler. Le silence s’étend, prend de plus en plus de place, enfle comme une bulle qu’il va falloir faire éclater avant qu’elle n’engloutisse tout. Alors la vieille reprend la parole, plus calmement, avec un effort visible de bonne volonté.

– Rose, ne le prend pas mal s’il te plaît…

– Tu es complètement folle ! explose soudain cette dernière. Pas étonnant que personne ne vienne jamais te voir ! Tu es un monstre !

C’est au tour d’Henriette d’être secouée par la salve de paroles dures de sa petite fille qui se met à réduire en charpie ce qu’il reste de fleurs dans ses mains. Elle arrache les feuilles, les pétales, les corolles et les laisse tomber sur le sol qui se transforme en charnier végétal. Puis elle piétine, écrase du talon et de la pointe de ses bottines les tiges qui laissent des traînées sales sur le faux parquet en plastique.

– C’est à cause de gens comme toi que le monde va mal, reprend la jeune femme d’une voix devenue inquiétante de tranquillité. A cause de ceux qui voient la nature comme une ennemie. Qui pensent pouvoir en disposer à leur guise et refusent de cohabiter…

– Rose, je ne veux pas la fin du monde, juste que tu arrêtes de me forcer la main. Je ne vois pas ce qui est si compliqué !

Son exclamation se termine sur une note trop aiguë qui résonne de manière étrange dans le couloir devenu un champ de bataille. Henriette a peur pour de bon. Peur de la haine qu’elle sent émaner de la jeune femme qui se redresse, la fixe avec détermination. Peur de la bouillie verte qui macule le sol, peur de l’odeur de sève qui lui pique les narines. Elle fait un pas en arrière, pose une main sur la porte et esquisse un geste pour la fermer. Mais Rose est plus jeune, plus rapide, plus forte.

– Tu ne peux pas refuser la nature, Mamie, affirme-t-elle d’une voix étrangement détachée. Tu ne peux pas y échapper. Elle a droit d’entrer partout, elle a le devoir d’entrer partout. N’entends-tu pas que c’est pour notre bien à tous ?

Henriette essaie encore mollement de bouger la porte, mais la main tachée de sève et de pollen de Rose pèse lourdement pour la tenir ouverte. La vieille femme recule d’un pas, la jeune avance de même. Il n’y a plus rien de joyeux en elle, juste une coquille vide animée par une force implacable.

– Je suis désolée Mamie, mais je ne peux pas te laisser ainsi. J’ai essayé, j’ai vraiment essayé. Je t’aime bien, tu sais. J’aurais vraiment voulu que tu m’aimes aussi.

Il y a de la tristesse dans le long regard que lui jette la jeune femme. Comme une sorte de supplication aussi. Et puis, quelque chose qui change, se redresse, devient dur.

– Si tu n’es pas avec moi, alors je dois au moins m’assurer que tu ne seras pas une menace. J’œuvre pour la nature, pour notre bien commun à tous.

Rose se rapproche d’un pas de plus. Son haleine, chaude, caresse la joue d’Henriette. Ses yeux sont devenus d’un bleu sombre, un bleu de ciel d’orage. Elle passe une main autour du cou de la vieille femme, puis une seconde, très doucement, presque avec tendresse. Puis, comme une liane qui s’enroule autour d’un vieux tronc, elle se met à serrer, doucement mais sûrement.

C’est la première fois qu’Henriette voit sa petite fille de si près. Ses cheveux sombres, ses oreilles couvertes d’un duvet délicat, le petit tatouage au creux de son cou. Un petit tatouage qu’elle n’avait jamais remarqué. Un petit tatouage qui ressemble à une rose aux épines démesurées. Happant avec difficulté ses dernières goulées d’oxygène, Henriette se rappelle les ronces qui envahissaient les haies du jardin et qu’elle arrachait sans pitié printemps après printemps. Les épines fourbes cachées derrière des corolles délicates et parfumées. Les barrières infranchissables qu’elles tissaient à toute vitesse et qui n’avaient rien à envier aux plus solides fers barbelés. Avant que tout ne devienne noir, la vieille femme comprend alors : Rose s’est faite l’émissaire de ce vieil ennemi revenu venger les siens.

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