Il y a des histoires d'amour que l'on croit impossible. Jusqu'à ce qu'elles prennent racines.
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Mon amour, te souviens-tu de ce moment où nous nous sommes dit que cela ne serait qu’une aventure ? Que cela ne pouvait de toute façon pas fonctionner entre nous. Nous étions trop différents. C’était au tout début de mes recherches. Plus tard, quand nous avons appris à échanger plus fluidement et que nous sommes devenus plus proches, j’ai voulu plaisanter et je t’ai dit que toi au moins, tu ne pourrais pas me ghoster, tu ne pourrais pas t’enfuir avec tes racines ici, que je te retrouverais toujours. Tu n’as pas compris le mot “ghoster”, mais tu m’as répondu que où que je sois, tu me retrouverais avec tes mycorhizes et j’ai compris que toi aussi, tu pouvais plaisanter. Alors je me suis dit que tout était possible ?

 

Et puis le grand conflit a éclaté en 2085. La révolte silencieuse. Nous, les scientifiques avions déjà révélé les changements qui s’opéraient dans la nature. Cela avait commencé à se produire sur tous les continents, presque en même temps. Évidemment, peu d’humains avaient pris cela au sérieux, alors que cela faisait des années que nous en parlions. On avait déjà la technologie pour décoder les signaux chimiques. C’était moi la plus grande experte en dendrolinguistique. A l’époque, je vivais entre Lausanne et Birmensdorf. Je ne savais pas encore que je viendrai aussi souvent au Jardin Botanique de Genève. J’avais suivi les cours de Master sur l’Analyse de l’activité électrophysiologique et des signaux chimiques dans les communautés végétales et j’avais plus tard soutenu ma thèse sur l’Interface bioélectrique entre cognition humaine et réseaux forestiers. Il y avait un vrai intérêt des médias pour le sujet et je ne passais pas encore pour une folle. Ce que nous avions découvert avec d’autres équipes de chercheuses et chercheurs dans le monde était passionnant : les forêts prenaient des décisions ensemble ! Les arbres se concertaient. Ils échangeaient des informations, puis décidaient conjointement d’un comportement à adopter. Une dendrocratie en quelque sorte.  Nous les humains, en étions alors encore aux balbutiements de la technologie de communication entre espèces.

 

Et puis, les premiers conflits entre les hommes et la nature ont commencé, avec des phénomènes encore mal compris. C’était prévisible, n’est-ce pas ? Toujours plus d’exploitation de la nature, destruction des forêts anciennes, agriculture intensive et pollution chimique persistante. J’avais décodé le grondement des arbres, que nous pouvions maintenant traduire avec de véritables mots pour le grand public et les politiques. C’était clairement un ras le bol et un ultime avertissement aux humains. Une menace sérieuse.

 

C’est à cette époque que nous nous sommes rencontrés, t’en souviens-tu ? Bien sûr, tu te souviens de tout, toujours. A chaque fois tu me surprends. Avec ta façon déconcertante de “raconter”, ou plutôt de me transmettre ce que tu as perçu de la vie il y a 500 ans ou bien tout juste 15 ans : la dendromnésie. Après tout ce que tu m’as appris, je ne vois plus les miens comme avant. J’ai l’impression d’être passé de l’autre côté… comme si je ne pouvais plus communiquer avec les miens, ceux de ma propre espèce. On ne se comprend plus. Il ne me reste plus que toi.

 

Lorsque la guerre a démarré, nous avons été séparés de force. Toi, tu es resté dans le parc où j’étais venue t’étudier, et moi j’ai dû partir à des centaines de kilomètres de toi. Je venais pourtant de découvrir que non seulement nous pouvions converser – je comprenais ce que tu voulais me transmettre et tu comprenais mes réponses – mais aussi que via le réseau mycorhizien, les arbres transmettaient des motifs, qui pouvaient ainsi être repris par d’autres réseaux et passer d’arbres en arbres, de forêt en forêt… tant que le réseau sous terre n’était pas interrompu. Pour me connecter plus facilement à ce réseau, j’avais toujours avec moi un Physarum polycephalum. Un “blob”, comme on l’appelle plus simplement. Ses tubes protoplasmiques exploraient la terre jusqu’à rencontrer les hyphes des champignons mycorhiziens. Un immense réseau de filaments souterrains par lesquels circulent eau, nutriments et informations. C’était en quelque sorte ma fibre optique pour pouvoir échanger avec toi. Pas très discret, car toute la forêt était au courant de nos échanges amoureux chaque fois que je me connectais pour te parler. Jusqu’au jour où les forêts, entre elles, décidèrent que notre relation devait s’arrêter, que mon espèce était l’ennemi et par conséquent, nos échanges étaient devenus trop dangereux pour l’écosystème.

 

-Tu as vécu une belle aventure, c’est déjà ça ! m’avait dit une amie. Mais tu sais que votre histoire n’était pas possible… On s’est même demandé si tu n’avais pas inventé tout ça pour te rendre intéressante. Une aventure… botanique en somme, mais vraiment, comment voulais-tu que cette relation dure ?

 

Je le sais bien, mes rares amies m’écoutaient avec un sourire en coin quand je leur parlais de toi, de nous. Au début, je leur ai raconté comment je t’avais choisi pour approfondir mes recherches.  Cela avait été une évidence. Tu n’étais pas du tout le type d’arbres que je recherchais pour mes expériences. J’étais surtout intéressée par les séquoias. Je n’avais d’ailleurs pas fait attention à toi, quand je suis venue m’asseoir sur un banc pour lire mon livre. Je bénéficiais de ton ombre, lorsque j’ai senti une feuille morte se poser sur moi. J’ai ramassé la feuille, elle était un peu jaunie, nous étions en été. Quercus robustus. J’ai dit “Salut toi” et une de tes brindilles m’a frôlé l’épaule. J’ai souri. “C’est le vent.” Mais la brindille m’a frôlée à nouveau. J’ai levé les yeux. Tu étais magnifique. Un rayon de soleil traversait tes branches. Et puis j’ai senti quelque chose, dans l’air. Aujourd’hui, je suis devenue si sensible à ton odeur que je la reconnaîtrais immédiatement. Des feuilles et même un gland me sont soudain tombés sur la tête, alors que nous étions en plein été. Pas d’écureuil, pas d’oiseau dans ta cime pourtant. Tu essayais de me dire quelque chose en utilisant mon langage, celui du toucher. Je me suis alors levée d’un bond. Un craquement tonitruant et une énorme branche est tombée à quelques centimètres de moi. J’aime raconter que tu as littéralement craqué pour moi. Sans vraiment savoir pourquoi, j’ai planté le fruit que tu avais fait tomber sur moi, non loin de tes racines.

 

Bien sûr, on a discuté de cela longtemps après et tu m’as expliqué que cela arrivait en été, quand tu manquais d’eau de te régénérer en te séparant brusquement d’une lourde branche. Tu m’a aussi avoué que je t’avais plu, malgré le fait que je tenais un livre en papier entre les mains et que tu n’aimais pas trop ça. Je ne m’étais pas trompée : tu avais bien essayé de me prévenir en utilisant mon langage  à moi. Cette façon qu’ont les humains de vouloir toujours tout toucher et qui te semblait si agaçante. “Quand des humains m’enlacent avec leurs bras tout mous et lèvent les yeux vers ma ramure, je fais exprès de lâcher des petits morceaux d’écorce dans leurs yeux. Ils repartent en se frottant les paupières. Mais quand c’est toi qui fais ce geste, je suis d’accord. Je t’aime plus qu’un écureuil. Même plus que la rosée.” Quand tu m’as dit cela, j’ai compris que cela serait plus qu’une simple aventure. Aucun humain ne m’avait jamais dit cela. Bon, soyons clairs, tu ne l’as pas dit tel quel. Tu as plutôt émis ces signaux : impulsion courte, silence court, silence court, impulsion longue, silence long, impulsion longue, silence court, silence court, impulsion courte. Autrement dit le motif P17… Le plus rare jamais enregistré dans mes recherches. La traduction la plus juste serait “tu es inscrite dans mes anneaux.” Ou plutôt : “Nous sommes inscrits dans mes anneaux”.

 

La révolution avait donc éclaté. Cela avait commencé par les substances irritantes émises dans l’air, puis toxiques, voire même hallucinogènes. De plus en plus d’humains se mirent à disparaître mystérieusement dans les forêts. Les psychiatres parlèrent du RSR,  syndrome de réensauvagement systémique. Des personnes ressentaient soudain le besoin de retourner dans la nature, d’abandonner leurs vêtements, ils rejetaient les villes. On les avait vus errer dans les bois, puis on ne les avait plus du tout retrouvés.

 

Comme si les racines s’étaient mises à croître plus vite et plus fort, elles pénétraient les infrastructures humaines : faisant éclater les routes, bouchant les canalisations. La nature se coordonnait pour reprendre possession de son territoire. Les champignons contaminaient les récoltes et le rendement des terres agricoles baissait.  Alors les humains contre-attaquaient avec plus de pesticides. Les plantes se défendirent en développant des toxines de contact et les insectes en essaim semblaient obéir à des ordres chuchotés par les plantes et attaquer les humains plus agressivement que jamais. Cette guerre dura des années. Pendant ce temps, je continuais à penser à toi, à ce que nous avions commencé à vivre ensemble. Ce fut une période difficile pour moi, car j’étais devenue l’interprète interspécifique auprès de la Commission internationale de négociation avec le vivant, alors que j’étais amoureuse d’un arbre. Les miens aussi avaient besoin de moi, l’espèce humaine s’était mise à décliner. Des années passèrent et je ne faisais que travailler, analyser les communications, traduire, interpréter, négocier, sans sortir du laboratoire.

 

Était-ce parce que l’espèce humaine se trouvait sur le point de disparaître, qu’enfin un accord fut trouvé ? Le jour où l’armistice fut signée avec de la sève et de l’encre mêlée, les êtres humains qui avaient survécu aux cataclysmes et maladies, sortirent dans les villes en ruine. Les plus jeunes touchèrent pour la première fois de leur vie le velouté d’une feuille. Des cerisiers, poiriers et pruniers libéraient leurs pétales dans le vent. L’air se chargeait d’une puissante odeur de terpène. Je sortis de mon laboratoire et les yeux éblouis, je me mis à marcher à la recherche d’un moyen de transport fonctionnel. Mon trajet dura 3 jours,  jusqu’à ce que j’arrive aux portes de Genève. Avec une seule idée en tête, te revoir. Te toucher et te sentir. Me connecter enfin à toi. Pouvoir me sentir enfin apaisée, mon amour.

 

Au loin, j’aperçus les structures métalliques de la serre tropicale du parc, éventrées. Les bâtiments étaient en ruines, mais le jardin botanique s’était transformé en forêt luxuriante, débordante. Où étais-tu ? Des lianes, des ronces, des plantes alpines dans les moindres fissures, tout avait poussé si vite, je ne reconnaissais plus rien. Je me mis à t’appeler alors que je savais bien que tu ne pouvais m’entendre, mais au fond de moi, je devinais que tu sentais ma présence. Que déjà les geais des chênes, les pics et sitelles t’avertissaient, te chuchotaient mon nom dans les feuilles, te disaient que j’arrivais. Je grimpais par-dessus les racines énormes qui couvraient les chemins, je m’approchais. Et puis, je sus que tu étais là. Je sentis ton ombre imposante au-dessus de moi. Beaucoup de tes branches étaient mortes, ainsi que la majeure partie de ton tronc qui se fendait. J’arrivais trop tard ! Avec mon Physarum Polycephalum, immédiatement je me connectais à toi, via les mycorhizes. Tes signaux électrophysiologiques étaient extrêmement faibles. Tu avais résisté tout ce que tu avais pu, jusqu’à ce que j’arrive. Tu m’avais attendu.

 

-Je suis là, je suis avec toi, dis-je.

 

Une dernière impulsion parcourut le cambium sous ton écorce. Un dernier message : Notre motif… le P17.

 

Puis plus rien.

 

Alors je la vis.

 

Une petite pousse. De quelque 80 centimètres. Une tige encore fine, quelques branches.

 

Juste là où j’avais planté ton fruit, le gland qui m’était tombé sur la tête, lors de notre rencontre. Tu avais donné tes dernières forces pour nourrir ce nouvel être vivant qui poussait près de tes racines.

 

Querculus Robur. Salut toi.

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