Créé le: 14.11.2023
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Regards

Amour, Poème en prose

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© 2023 Emeraude

© 2023 Emeraude

Une chambre blanche: quelques instantanées qui vont d'un soir d'été à une aube de printemps. L'amour jusqu'au bout de la route et au-delà. [Texte co-lauréat en 1996 du concours littéraire lancé par le Journal de Genève "Une plume contre le SIDA". Conservé dans les archives du journal "Le Temps"]
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tu vis immobile

et tu souffres…

tes rêves sont partis en avant:

tu les regardes s’éloigner

et même en fermant les yeux

tu les vois se perdre à l’horizon

 

tu es l’ombre de toi-même…

qui pourrait te reconnaître

sans effroi

sans s’effondrer intérieurement ?

tu es un fil qui lutte encore

pour ne pas se briser

tu es ce regard intense

qui soutient tout ton corps

 

je te regarde sans bruit

tu n’as peut-être pas la force

d’ouvrir les yeux…

tu sens que je suis là,

tu souris et tu dis:

« ma p’tite femme »

 

il fait très chaud

ta fièvre est montée d’un coup à 41

il fait nuit

ton délire remplit le silence…

je vais tous les quarts d’heure

au bout du couloir sombre

chercher une compresse froide

pour ton front…

ce couloir est long

interminablement long…

la peur m’assaille

m’étrangle

je la fuis

en courant sans bruit…

ce couloir est une catacombe !

il fait chaud

il fait nuit

un feu te détruit

 

il y a dans tes yeux

les images de la mer bleue

du soleil

et du ciel

il y a dans tes yeux

l’instinct de beauté de la terre

qui se dispute

et fait la paix avec la mer

 

tu as des gestes lents,

rares et attentifs…

des gestes concentrés

pleins de précautions

comme si chaque objet

était en papier de soie…

tu touches chaque chose

avec concentration…

comme si tu en attendais

une nouvelle sensation,

une révélation

 

parfois tu parais étonné

que nous soyons là…

étonné

et incrédule

et heureux

en même temps

et confiant

comme un enfant…

d’autres fois

comme un enfant

tu dis « non »

farouchement,

en t’opposant à toute chose…

car toute chose

est déjà une douleur

ou le deviendra…

tu le crains,

tu le sais

tu t’y opposeras

malgré tout

pour te prouver

que tu vis…

 

tu me dis

« regarde… je suis

une leçon d’anatomie »

et tu ris

tu blagues sur toi

avec malice…

j’ai envie de te serrer

dans mes bras à mourir

et tu le sais

 

je vois que tu as mal

et j’ai mal aussi

j’ai mal avec toi

jusqu’à la dernière de mes cellules…

là où mon sang sonne le tocsin

dans ma tête

dans mon ventre

dans ma moelle…

cette douleur est un cri sans fin

qui remplit toute la chambre

c’est un cri muet

que personne n’entendra:

personne ne viendra…

toi et moi

nos mains enlacées si fort…

 

la nuit parfois est légère

elle est pour une heure ta complice

elle t’offre une trêve…

tu souris et tu plaisantes

tu taquines l’infirmière

tu la fais rire aux larmes…

heure magique où tu te retrouves

où tu bâtis un nouveau rêve

pour l’avenir…

oui, une trêve, un rêve…

 

l’été est immobile de chaleur

tu es immobile dans ta douleur

le temps s’arrête

cruel

nous fondons dans l’irréel

 

tes yeux brillent

en voyant venir Anita:

quel bonheur de la revoir

après si longtemps…

elle a le trac

mais tu ne le vois pas…

elle sert très fort mon bras…

tu es heureux

du bonheur des origines

heureux de cet instant

de cette présence

de ce don d’innocence

heureux de sauter avec elle

dans le temps des marelles…

ce bonheur est dans nos yeux:

nous rions comme des enfants

nous le sommes à cet instant

comme au seuil de l’éternité

comme si nous l’étions

depuis toujours

 

ton regard

traverse aujourd’hui

nos transparences…

tu me demandes

 » ma p’tite femme,

tu m’oublieras ? » …

 

le jour se lève

infiniment lent

il s’habille peu à peu de lumière

le silence est aussi haut que le ciel

je n’ose plus respirer

de peur de te réveiller

car tu viens de t’endormir…

ton sommeil est émouvant

bouleversant

comme celui d’un enfant

j’ai envie de pleurer

je ne sais pas pourquoi

et je ne peux pas

 

depuis peu,

lorsque quelqu’un entre,

tu ne regardes plus du côté de la porte…

tu me demandes discrètement

« qui est-ce ? »

tu ne dis rien,

tu me donnes

le temps de comprendre

 

depuis que tes yeux ne voient plus

tu t’es enfermé dans le silence

un silence de béton

lourd

terrible

cruel

implacable

comme notre impuissance

à le traverser

 

je déteste qu’on dise de toi

que tu ne comprends plus rien !

j’ai en horreur cette bêtise

qui anéantit tout

qui ne connaît rien de l’amour…

lorsque tu es sûr

que je suis là,

que c’est bien moi,

tu me dis tout bas

dans un souffle de voix

« ma p’tite femme »

je t’entoure de mes bras…

 

tu te bats

et tu es seul dans ta bataille…

je t’ai accompagné

jusqu’à cette vitre invisible

qui m’empêche de te suivre…

seul mon regard reste à côté de toi…

à lui tout seul

il porte mon cœur

et tout mon être

jusqu’à toi…

 

tu épies le monde

par ses ombres

par ses secondes

par ces incroyables ondes

que les regards muets

diffusent à la ronde…

tu retournes vers moi

l’interrogation profonde…

comme toi je n’ai aucune réponse

 

le temps martèle

ses secondes

comme des bombes

dans ma tête…

je poursuis le fil perdu

de quelques pensées…

je reviens toujours à toi

à cette seconde de vie

supplémentaire

qui t’est donnée…

surtout ne pas la gaspiller

surtout être là

pour la saisir à côté de toi

en guettant la suivante…

 

tu m’avais dit un jour

« je suis perdu »…

et tes yeux mesuraient

l’incalculable hauteur

du grand plongeon…

je ne voulais

que nos vies bifurquent…

 

ce mal qui te terrasse

t’a jeté dans mes bras

comme un oiseau blessé

effrayé

de ne plus pouvoir voler…

comme un oiseau meurtri

qui me dit du fond des yeux

que tout est fini…

 

seul le silence de la nuit

est assez grand

pour contenir ce qui t’arrive

ce qui nous arrive

seul le silence est plus grand

que ton mystère

seul le silence à présent

peut t’envelopper

te bercer

t’embrasser

sans te blesser davantage…

j’ai cru

j’ai espéré

j’ai demandé

j’ai pleuré

j’ai supplié

j’ai prié

pour que tu vives…

pendant ce temps

tu te préparais au départ

sans rien dire

 

je suis cet oiseau écrasé contre la vitre,

anéanti dans son élan

par cette transparence incompréhensible…

et là, de l’autre côté,

inaccessible,

la piste sans fin de ton envol

et l’espace infini

où le temps a cessé d’être ton ennemi…

et toi… et toi…

il reste de moi ce regard,

que la distance approfondit

que le vide agrandit

 

 

 

 

 

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