Créé le: 21.08.2015
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Reflets

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© 2015-2021 Thierry Villon

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A la vie que vous m'avez offerte
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Vous aviez dit un jour : « Ah ! Si les miroirs pouvaient parler ! » Je vais exaucer votre désir, puisque aujourd’hui on se sépare.

Je vous passe les détails les plus anciens, comment j’ai été fabriqué, quel artisan m’a bichonné pour faire de moi ce que je suis. Il vous suffit de retenir que je suis sorti des ateliers d’un certain Daniel Marot. Ça n’est pas difficile, c’est écrit quelque part dans mon dos. D’ailleurs, vous n’avez pas hésité parfois à vous vanter un peu de ma provenance. Rien de bien méchant.

Après plusieurs années de bons et loyaux services dans l’encoignure de l’entrée principale, j’aurais pu mourir oublié dans la poussière du grenier, étouffé par les couvertures sous lesquelles on m’avait dissimulé. Des jours et des nuits qui m’ont parues interminables, à percevoir les bruits de la guerre qui parvenaient dans ma cachette. Et puis un jour une immense clameur a retenti. Des cris de joie ont fusé de partout : Libération, libération, ils sont repartis, nous sommes libres.

Quand on est revenu me chercher, j’ai cru ressentir que l’on attendait de moi quelque chose d’important. Des mains attentionnées m’ont redonné une nouvelle jeunesse en me débarrassant de toute la poussière accumulée. Revoir la lumière m’a fait du bien. Je me suis retrouvé dans cette charmante antichambre. Les murs portaient encore la marque des absents : des tableaux réquisitionnés, à ce que j’avais cru comprendre. Je faisais de mon mieux pour les remplacer.

De mon nouvel espace, au long des années, j’ai vu grandir des générations d’enfants et vieillir tout autant d’adultes. Il y eut aussi ces moments chargés d’émotion où l’on recouvrait mon cadre de tissus de crêpe noir. Je ne rencontrais plus alors que des yeux rougis et des visages tristes que j’aurais tant voulu pouvoir consoler.

Puis un jour, tout a changé. Vous êtes arrivée vêtue d’éclatantes couleurs. Dans les bras de votre mère, vous ressembliez à une princesse. Vos yeux clairs et votre chevelure blonde resplendissaient. En un instant, vous m’avez communiqué votre joie de vivre.

Quand on a repeint l’antichambre, j’ai craint un instant qu’on me relègue dans un coin sombre. Mais sitôt les travaux terminés, j’ai retrouvé ma place et j’ai découvert les nouveaux venus : tout d’abord une superbe pendule posée sur un meuble rutilant et surtout ce tableau coloré qu’on semblait avoir posé tout exprès face à moi, pour me faire découvrir l’océan charriant des vagues irisées et des bateaux aux voiles lumineuses naviguant sous un ciel chargé de nuages multicolores.

Puis comme vous aviez grandi, vous n’aviez plus besoin de monter sur une chaise pour admirer votre petit minois. Nous avions fini par établir une sorte de connivence. Nous riions ensemble de vos grimaces. Ah ! Vos grimaces, vous en aviez un répertoire immense et sans comparaison selon moi. Vous saviez comme personne tordre votre bouche dans tous les sens, jouer avec vos yeux toutes les nuances de la félicité à la mélancolie, du délire à la séduction, du plus grand sérieux à un délicieux éclat de rire.

Je vous aurais bien vue comédienne, mais c’est une autre voie que vous avez suivie : musicienne, pianiste pour être exact. Les longs après-midi où vous répétiez encore et encore les mêmes notes : do-ré-mi-fa-sol-la-si, ne m’ennuyaient même pas. Je sursautais à chaque fois que le beau brun tapait dans ses mains avant de rendre son verdict de sa voix mélodieuse : « Mademoiselle, excellent travail, je suis fier de vous, très fier. » Celui-là savait y faire. Il ne manquait jamais une occasion de venir arranger avec soin les mèches de son épaisse chevelure.

Je l’aurais pu, j’aurais détourné les yeux, le jour où vous vous êtes embrassés avec fièvre à quelques centimètres de moi. Cela restera un secret entre nous.

Vos parents n’en ont rien su, ni du fameux soir où la joyeuse équipe de vos amis a envahi la maison au grand complet. La fête a duré jusqu’au matin à m’en faire siffler les oreilles. Je rougis encore de tout ce que j’ai vu durant cette nuit de folie. Jusque-là, on ne m’avait jamais utilisé pour suspendre des sous-vêtements, mais chut, ce sont les excès de la jeunesse. Le lendemain, ça se voyait que vous n’aviez pas bien supporté. Vos yeux rougis, votre teint verdâtre, vos épaules affaissées et votre démarche titubante, en témoignaient tous ensemble.

Il n’empêche que suite à cette mémorable soirée, vos rencontres avec Monsieur sont devenues plus fréquentes. Votre relation semblait prendre un tour des plus sérieux. Vos deux visages s’encadraient à la perfection, selon moi, rien à redire. Vos yeux scintillaient de la même lueur, tandis qu’il vous taquinait en murmurant à votre oreille des mots qui avaient le don de déclencher votre rire si éclatant.

Le grand jour est arrivé très vite, où vous m’êtes apparue dans une grande robe blanche toute en splendeur. Vous sembliez au comble du bonheur, même si vous étiez passablement nerveuse, vérifiant sans cesse si tout était parfait. J’avais un peu de difficulté à vous voir, parce qu’on avait fleuri mon cadre de roses blanches qui embaumaient l’air. Leur parfum a rempli l’antichambre longtemps après qu’on m’eut débarrassé de ces ornements.

Tout s’est animé, tout s’est accéléré. Des enfants, vos enfants, ont défilé devant moi avec mille facéties bien de leur âge. Un jour, j’ai bien failli me retrouver à nouveau relégué au grenier, à force d’être traité de ringard. Cette nouvelle génération aurait bien voulu me remplacer par quelque chose de plus moderne, de plus « fashion », comme le disait une amie de votre fille avec son accent inimitable. J’adorais quand celle-ci venait vérifier la blancheur de sa dentition ou qu’elle plissait les lèvres pour enlever un morceau de salade coincé entre ses dents ! Plusieurs fois, il lui est même arrivé de poser ses lèvres sur moi avec sensualité, puis de bien vite effacer les traces de rouge qu’elles y avaient laissées.

Ringard, moi ? Non mais ! Par bonheur, vous avez été mon plus ardent soutien, me défendant envers et contre tout, me faisant traverser avec sérénité toutes les modes, toutes les époques et toutes ces incontournables tendances.

Puis il y eu un soir plus compliqué qu’à l’ordinaire. Vous étiez dans le salon toutes lumières éteintes. Je ne pouvais qu’entendre votre voix. Vous deviez être au téléphone. A votre rire franc se mêlaient parfois des phrases emplies de tristesse. A la fin de la conversation, vous vous êtes approchée et dans la pénombre, j’ai vu vos yeux briller. Vos larmes ont coulé contre moi. De toutes mes forces, j’aurais voulu pouvoir répondre à la question que vous répétiez sans fin : « Pourquoi faut-il que nos enfants finissent par s’en aller loin de nous ? Mais qu’est-ce qu’elle veut donc faire de ce miroir si ancien dans son tout nouvel appartement ultra moderne ? ».

Heureusement, Monsieur est arrivé, vous a entourée de ses bras et vous a murmuré à l’oreille quelques mots qui vous ont tout de suite apaisée. Vos visages se sont rencontrés tout comme autrefois, tandis que votre main si fine passait dans ses cheveux devenus blancs. C’est à cet instant que la pendule a émis une sonnerie cristalline comme pour indiquer qu’il était l’heure de tourner la page.

C’est la fin, je le sens bien. Vous m’avez posé contre le mur de la véranda. Pour la première fois, je vois cet arbre aux branches dénudées qui m’apparaît bien triste sur un fond de ciel gris. Ils vont venir m’emballer. Je vous ai entendu le demander aux hommes en salopettes, tout en leur précisant : « Prenez-en bien soin, c’est un Marot. Il a une très grande valeur. Personne ne se souvient depuis quand il est dans notre famille et il y restera. » J’ai été flatté. Le compliment a mis un peu de baume sur la tristesse que je ressens à l’idée de ce déménagement qui va me séparer de vous.

Mais c’est promis, je continuerai d’être toujours aussi serviable dans ma nouvelle demeure. Je m’efforcerai de montrer aux humains ce qu’il y a de plus beau en eux.

Commentaires (2)

We

Webstory
14.05.2016

"Reflets" a gagné le premier prix du concours d'écriture 2015. Cette nouvelle a été publiée dans le livre II, disponible auprès de info@webstory.ch. "Parce que vous disiez" a gagné le deuxième prix du concours d'écriture 2012. Ce poème a été publié dans le livre I, disponible auprès de info@webstory.ch.

André Birse
22.07.2015

Lu votre texte avec plaisir. C'est un texte que j'aurais aimé écrire. Il ne m'a manqué que les mots que vous avez fort joliment trouvés. Bravo. André Birse.

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