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© 2020 Aydan

Correspondance 1 : Saragosse, 28 janvier 1939 (Sœur)

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Combien de familles décorent leurs vitrines avec finesse et goût ? Combien d’entre elles s’extasient sur ces devantures si parfaites, si enjolivées… Mais que trouve-t-on dans l’arrière-court à l’abris des regards étrangers ? De vieilles malles scellées et poussiéreuses. Des placards grinçants aux secrets glaçants. D
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Mon frère adoré,
Voici bien des mois que je n’ai plus aucune nouvelle de toi. Je t’adresse cette lettre via ton régiment en espérant qu’un de tes amis républicains puisse te la remettre bientôt. Père et mère vont bien, tes frères et sœurs aussi ne t’inquiètes pas. Je ne te cache pas que ces temps d’après-guerre sont durs.
Les vivres sont rares mais grâce à notre petite parcelle, nous ne mourons pas de faim.

 

Tu te souviens de nos voisins du bout de la rue ? Il y a une semaine, en allant acheter une miche de pain, je suis passée devant leur maison. Ils ont été dénoncés. La Phalange les a tous fusillés devant leur porte. Les parents, la grand-mère, les enfants y compris le bébé. Ils n’ont même pas épargné le chien. Ils étaient tous là, allongés, exhibés en ligne aux yeux de tous, comme pour marquer l’exemple. J’en fais des cauchemars depuis. J’ai vraiment peur Rafael. Peur pour toi, peur pour nous. Ne reviens pas pour le moment s’il te plaît, c’est beaucoup trop risqué.

 

Depuis ton dernier courrier dans lequel tu m’expliquais que vous vous trouviez en Catalogne près de la frontière française, je n’ai plus de signe de toi. Es-tu en bonne santé ? Manges-tu à ta faim ? Toutes ces questions me torturent l’esprit sans cesse. Tu me manques mon frère bien-aimé. J’essaie de rester forte pour notre famille, pour ne pas leurs rajouter d’angoisse, surtout à mère car même si la journée elle semble donner le change, je l’entends pleurer tous les soirs depuis ton départ.

 

Ô comme je voudrais que tu sois là Rafael. Prends soin de toi. Ta sœur qui t’aime.

 

Pilar

 

Correspondance 2 : Toulouse, 16 juillet 1945 (Frère)

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Ma sœur bien-aimée,
Pardonne-moi. Pardonne toutes ces années sans nulle nouvelle de moi. Je suis en vie. Je ne sais pas si Dieu existe après toutes les horreurs que j’ai vues mais je veux bien croire encore aux miracles.
Mes compagnons et moi avons été capturés par la Phalange à quelques kilomètres de la frontière. Ils nous ont envoyé dans un camp d’internement pour prisonniers étrangers indésirables, celui de Vernet en Ariège. Il était dirigé par les Nazis.

 

J’ai vu tant de choses Pilar. Des choses inavouables, des actes d’une cruauté sans nom. J’ai perdu beaucoup d’amis là-bas et j’ai vu bien des juifs transiter par ce camp avant de repartir dans des wagons, comme si l’on menait du bétail vers l’abattoir.
Par chance, en 1944, je faisais partie des 403 derniers internés qui ont été emmenés jusqu’à Toulouse. De là-bas, j’aurais dû prendre le train fantôme pour Dachau. Il n’en fût rien. Grâce à une jeune infirmière qui m’est venue en aide, j’ai réussi à m’échapper. Tu sais, j’ai hâte de te la présenter chère sœur car elle est devenue ma femme. Elle m’a offert la plus belle preuve d’amour que l’on puisse espérer, elle m’a rendu ma vie.

 

Je suis resté sur Toulouse avec elle. Nous avons une petite maison avec un grand jardin, des arbres fruitiers et un âne gris que j’ai nommé Francis. Et tu sais quoi ? Bientôt la famille va s’agrandir ! Mon épouse attend un heureux événement.
J’ai tant à te dire Pilar, tant à te raconter, tant de temps à rattraper. Malheureusement, tant que Franco gouvernera dans notre pays, je ne pourrais pas revenir vous voir et cela m’attriste.

 

Je chéris le jour où je pourrai, à nouveau, te serrer contre moi ma sœur bien-aimée. Ton frère qui t’adore. Rafael. P.S.: Écris-moi souvent !

Journal intime de Pilar, 3 juillet 1957 (Mère)

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Je n’en peux plus. Je ne le supporte plus. Je me demande pourquoi je l’ai épousé. Il avait l’air si gentil au début de notre relation. Il est si beau et je l’aimais tellement, Julio… Aujourd’hui je suis chanceuse. Il est parti chasser toute la journée et j’ai pu gagner quelques heures sans coups. Il ne s’en prend plus qu’à moi. Il frappe même nos enfants maintenant. Seigneur, je ne sais plus quoi faire. Je l’ai déjà dénoncé au commissariat mais ça ne l’a calmé que très peu de temps.
J’ai envoyé Loli avec lui, elle adore la nature ma petite et puis ça va lui faire de la distraction. Je suis consciente que c’est dur pour elle de travailler à l’usine mais il faut que l’on puisse joindre les deux bouts. Julio dépense une bonne partie de l’argent aux cartes et les vaches sont maigres à cause de lui.

 

J’espère qu’il ramènera un lièvre bien gros. Quand il n’y a pas assez à manger, il mange toute la viande, il boit tout le lait et nous laisse, pour tout repas, que quelques patates cuites dans de la graisse de porc. Les enfants sont squelettiques, je me demande parfois comment ils tiennent debout.

 

Il faut que je le surveille davantage. La dernière fois qu’il a frappé Loli, il l’a laissée inconsciente sur le sol après l’avoir giflée pendant 10 minutes. Je tente toujours, lorsque je suis là, de m’interposer mais je ne fais jamais le poids face à lui. Il fait presque deux mètres et ses mains sont gigantesques.

 

Je songe de plus en plus à m’enfuir avec les enfants mais pour aller où ? Je n’ai rien. Je n’ai nulle part où aller. Puis j’ai peur. Si je m’enfuis et qu’il nous retrouve ? Il serait capable du pire…
J’entends les chiens aboyer au loin. Il est temps de cacher mon journal. S’il venait à le trouver, cette page pourrait bien être la dernière.

Journal intime de Loli, 3 juillet 1957 (Fille)

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Demain je vais dire à ma mère qui si l’on ne s’enfuit pas, un soir, pendant son sommeil, j’irai chercher la hache et je le tuerai. Je le hais. Tous les coups ne lui suffisent pas. M’affamer et m’humilier ne lui suffit pas. Il a franchi la limite de trop. J’étais heureuse d’aller me promener dans la forêt ! Je voulais juste contempler la nature, sentir l’odeur du romarin, m’évader dans mes pensées.

 

Il s’est mis à me regarder bizarrement. Je n’ai pas aimé. Il m’a demandé de m’asseoir sur ses genoux, je me suis exécutée par peur d’être battue. Puis il s’est mis à rigoler en me disant que j’avais les seins qui commençaient à pousser. Ensuite, il s’est mis à me tripoter d’une façon déplaisante. J’étais horrifiée et tétanisée. C’est au moment où j’ai senti ses grands doigts qui tentaient de rentrer dans mon intimité que j’ai poussé un hurlement et j’ai crié “NON” en le repoussant violemment.

 

Avant qu’il ne puisse réagir, je suis rentrée en courant à la maison jusqu’à perdre haleine. Je tremblais tellement que je n’arrivais pas à contrôler mes genoux. J’ai pris de suite la bassine avec de l’eau et je me suis lavée, je me sentais sale, souillée par ce monstre de père.
Je n’ai rien pu manger. Je suis partie très tôt me coucher mais impossible pour moi de fermer l’œil. Je regarde mes jambes, mes cicatrices. Vestiges d’une casserole d’huile bouillante qu’il m’avait renversé dessus, il y a quelques années.

 

Ça ne peut plus durer de la sorte. C’est lui ou moi et, avant qu’il ne me tue, je le ferai. Ainsi, je ne laisserai pas le choix à ma mère demain. Soit nous partons à son insu, soit le sang coulera.
J’ai peur mais je n’ai pas d’autre alternative. Il en va de ma survie…

En tête à tête, 21 septembre 2007 (Mère et fils)

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« – Maman…
Dis-moi la vérité s’il te plaît. J’ai vingt-huit ans maintenant, il est temps ! Ce n’est pas la première fois que nous avons cette discussion. Tu sais que depuis que je suis ado, je le sens. Je le sais. Ce n’est pas lui mon père. Tu as beau avoir essayé de me raconter des histoires de pseudo retrouvailles après une séparation, ça ne colle pas. Il ne m’aime pas ! Il m’a frappé plusieurs fois ! Il m’a toujours dit que je ne valais rien, que j’étais une merde. J’ai besoin de le savoir maman…
C’est très important, surtout maintenant que je m’apprête à entamer le requiem pour Sandy. Je dois repartir sur des bases claires et saines pour me reconstruire comme il faut. »

 

« – C’est vrai Aydan. Ce n’est pas ton père. Je suis tellement désolée… Maintes fois j’ai voulu te le dire mais j’avais si peur de ta réaction. J’avais peur que tu perdes ton sang-froid, que tu fasses une folie. »

« – Et… C’est qui mon père ? »

« – C’est un homme avec qui j’ai eu une histoire pendant quatre ans. Quand il a su que j’étais enceinte, il n’a plus voulu de nous. C’était une ordure. »

« – Mais peut-être a-t-il changé ? Peut-être que maintenant il pense autrement ? »

« – La dernière chose qu’il m’ait dit, c’est qu’il souhaite que j’accouche de toi par la bouche et en morceau… »

« – En effet, c’est une ordure. Bon ben je suis gâté ! Un gros porc odieux comme beau-père et un père biologique qui souhaitait me voir dépecé à la naissance ! Finalement, c’est mieux ainsi. »

 

« – Tu m’en veux mon chéri ? Ne m’en veut pas s’il te plaît, je me suis retrouvée piégée dans ce mensonge. »

« – Juste un peu maman, c’est normal ! Mais tu restes celle qui s’est battue pour moi tout au long de sa vie et je t’aime. Et sinon, je lui ressemble ? Car je n’ai plus de repères de ce côté-là du coup ! »

« – Tu as les pieds plats comme lui. »

« – Super… Tu n’as pas autre chose ? »

« – Ses yeux… Tu as le même regard aguicheur qui m’avait fait jadis tomber amoureuse de lui. Puis sa carrure aussi. »

« – Quelque chose de positif au moins ! Tu l’as aimé maman ? »

« – Oui. Follement. »

« – Il est vivant ? Tu sais quelque chose de lui depuis le temps ? »

« – Il est décédé, il me semble. J’avais entendu qu’il avait eu des ennuis cardiaques. »

« – Rappelle-moi à l’occasion de faire un « check up » chez un cardiologue… Avec le bol que j’ai… Et tu l’as rencontré où ? »

 

« – Au Moulin Rouge à Barcelone, durant la période où j’étais vedette là-bas. Il venait de temps en temps assister au dîner-spectacle et m’a invité à sa table après un de mes passages. Petit à petit, nous sommes sortis quelques fois au restaurant et, à force, nous avons entamé une relation de quatre ans. »

« – Et bien entendu, le gros connait toute la vérité. »

« – Oui. »

« – Je comprends mieux maintenant son comportement envers moi. Même s’il n’a aucune excuse ni pardon de ma part. On peut très bien être un beau-père aimant ! Cette histoire ne fait que renforcer davantage ma haine viscérale envers lui. Et pourtant, tu sais comme je l’aimais quand j’étais petit ! Je ne jurais que par lui ! Ouais… Plus haut tu mets quelqu’un sur un piédestal et plus dure est la chute ! »

 

« – La haine ne mène à rien Aydan… »

« – Il ne me reste que ça maman. Ma haine. Tu m’interdis que je lui mette les points sur les “i” car tu sais que, forcément, il se lèverait pour tenter de me coller une droite. Sauf que je n’ai plus douze ans et que maintenant, je risque de riposter durement avec une rage cumulée de presque trente ans. Alors s’il te plait, laisse-moi au moins ça. Laisse-moi ma haine. Elle m’aide à apaiser ma frustration. »

« – Je te comprends mon fils et crois-moi que j’en suis navrée. »

 

« – Tu sais, j’aurais préféré rester tout seul avec toi et grand-mère. Je sais que tu ne pensais pas à mal, que tu voulais me trouver un père digne de ce nom. Mais permets-moi de te dire que tu t’es bien plantée maman. Car non seulement il est un très mauvais “père” mais aussi un bien piètre mari ! »

« – Crois-moi mon grand, si tu affirmes qu’il a été un très mauvais père, je remercie le bon Dieu que tu n’aies jamais connu un comme le mien… »

« – Je sais maman. Je connais ton histoire, même si je suis certain qu’il y a bien des choses que tu ne m’as pas encore racontées.
Tu sais ce qui me peine aussi ? C’est que tu aies abandonné ta carrière de chanteuse pour le gros. Tu n’aurais jamais dû faire ça. La musique, c’était tout dans ta vie et je sais que tu en souffres. »

« – Je ne l’ai pas fait pour lui mon cœur, je l’ai fait pour toi. Il n’y a rien au monde que je ne ferai pour toi ! Et ma vie, depuis la première seconde de ta naissance jusqu’à maintenant, c’est toi… Au fait, il avance ce projet pour ton nouveau tatouage ? »

 

« – Oui maman, j’ai presque terminé mon dessin. Je vais m’en faire un pour toi. Il va représenter une clef de sol tribale avec ton prénom tatoué à l’intérieur. Ton si joli prénom que j’adore : Loli. »

Racines maudites

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Aujourd’hui, j’ai décoré ma vitrine avec rudesse et dégoût. J’ai exposé la devanture de plusieurs générations imparfaites et laides et j’ai puisé au fond de l’arrière-cour afin de permettre aux regards étrangers d’admirer avec effroi quelques bribes de vies.
J’ai remonté les malles obscures, soufflé sur la poussière lugubre qui recouvrait la totalité de leur surface, crocheté les cadenas de la honte. Les portes des placards ont volé en éclat, laissant échapper des tornades de cruelles réalités, des myriades de sombres secrets, des torrents de larmes acérées.

 

Pourtant, chacun d’entre nous est conscient que même si toute vérité n’est pas bonne à entendre, elle reste néanmoins libératrice. Autant pour celui qui la donne que pour celui qui la reçoit. Mensonges, secrets et non-dits sont certes au départ de simples petits galets que l’on enterre au plus profond de soi mais qui, avec le temps, grandissent tels une larve dans sa chrysalide pour se transformer en d’incroyables et gigantesques rochers écrasant nos âmes de leur poids.

 

En botanique, on dit que c’est la racine qui conditionne le comportement général de l’arbre. Je ne peux m’empêcher la comparaison avec les gens, les familles. Lorsque des racines étouffent, la plante cesse de croître et se meurt à petit feu. Parfois, elles sont prêtes à tout pour trouver de l’eau. Elles usent de subterfuges pour changer l’arbre de direction, le modeler à convenance, etc.

 

Nous sommes pareils. Cependant, que fait-on quand les racines sont maudites et risquent de contaminer les nouvelles à venir ? En ce qui me concerne, j’ai décidé d’assainir.

Nouvelle graine

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Maudites racines. Je les ai traînées comme des boulets, blessant les chevilles de ma vie. Creusant en moi des profondeurs de mélancolie. Trop longtemps. Trop d’années. Il est temps. J’ai ouvert la cabane à outils, cherché la pioche du courage, le râteau de la persévérance, la pelle de l’espoir. J’ai profité de ce gouffre béant pour faire naître une nouvelle semence. La petite graine annonciatrice d’un avenir meilleur.

 

J’ai choisi un magnifique cerisier. Car la vie est belle et courte et que cette arbre symbolise tout cela. Je veux que tous les jours de ma vie ressemblent à des fleurs de Sakura. Qu’ils soient aussi majestueux et magnifiques. Que mes nouvelles racines se perpétuent positivement sur mes proches, ma famille, les miens. Que sa beauté efface toutes les générations de souffrance.

 

Que demain mes fruits grandissent épanouis en savourant la vie, qu’ils regorgent du suc de l’amour. Mes futures petites cerises… Dans la lumière, dans la clarté, dans la brise de la vérité. A cet instant précis, mes branches viendront éclater cette ancienne vitrine du passé. Monstrueuse vitrine. Chaque brindille fera son coin dans la devanture, la parant de rose, de blanc, de vert. Un parfum de bonheur se répandra au-delà du temps, au-delà du vent. Tout sera redécoré avec finesse et goût !

 

Mais… Je me demande… Ne suis-je pas en train de la rendre parfaite et enjolivée à mon tour ? Rien n’est moins sûr.

 

Bien à vous, Aydan. Jardinier à temps perdu.

 

© 2014, Aydan

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