08.09.2019 678 0 Putain de brique

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© 2020 Elgor Szle

Les faits que je me résous aujourd’hui à coucher sur papier paraissent invraisemblables. Ils me sont arrivés il y a dix ans à moi et au professeur Hippolyte, le  regretté sinologue si mystérieusement assassiné. Au risque de paraître mélodramatique, je dois dire ici que je cours un risque élevé de disparaître comme lui. Voici donc mon récit.
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Putain de brique

A l’époque des faits que j’ai décidé de vous relater, j’étais encore étudiant à la Faculté et mon doctorat m’avait conduit à l’étude détaillée d’un bol de jade blanc de l’époque Qianlong. Super. Trois ans de ma vie consacrés à un bol. A mon arrivée dans le département, je m’étais passionné pour les questions d’authenticité, ce qui m’avait conduit à travailler plus étroitement avec le professeur Hippolyte. Ce dernier était, doit-on le rappeler, la sommité mondiale dans le domaine de la datation, en particulier pour ses travaux concernant les datations par le Plomb 210 et les proportions Uranium-Plomb et Uranium- Thorium. C’est lui qui m’avait branché sur ce bol. Je ne pouvais plus les

voir, ni lui, ni le bol et pourtant j’avais pris rendez-vous avec le professeur ce soir-là. Indispensable pour finir ma thèse.

Le temps était à l’orage. J’avais échappé aux premières gouttes de pluie, mais, en me hâtant dans les corridors sombres de l’université, je pouvais observer des éclairs jaunes-verts zébrant le ciel de manière étrange pour un mois de novembre. Je devais voir Hippolyte dans le bureau du troisième sous-sol, près du laboratoire et des coffres en plomb permettant de garder des échantillons radioactifs.Après avoir frappé deux coups sur la porte, selon l’usage, j’entrai sans attendre la réponse d’Hippolyte. Ce dernier en imposait par sa présence autant que par ses connaissances. Une carrure impressionnante, une barbe carrée soigneusement taillée et un regard perçant rendu encore plus intimidant par ses grosses lunettes à monture noire en avait fait, bien malgré lui, une célébrité. Son nom peu usuel avait contribué sans nul doute à sa renommée.

Le professeur leva la tête et se leva pour me serrer la main. Il paraissait préoccupé.

– Alors mon jeune ami, que me vaut le plaisir de votre visite?

– J’ai un problème assez ardu de datation concernant mon bol Qianlong, répondis-je, en essayant de garder mon sérieux. La datation au Plomb 210 n’est vraiment efficace que pour une ancienneté de 150 ans environ, et un bol n’a pas de Carbone 14. Or mon bol a certainement environ 300 ans…

-En êtes-vous bien sûr? M’interrompit Hippolyte, avec un regard légèrement inquiet, ou plus exactement troublé, ce qui ne lui ressemblait pas.

Légèrement interloqué par sa question, je pris le temps de répondre. Avais-je commis une erreur de débutant? Avais-je oublié un élément de réflexion?

-Ne cherchez pas, poursuivit Hippolyte. Votre raisonnement est correct et il n’y a pas de méthode permettant une datation précise de votre bol. Mais j’ai ici un artefact dont je vous prie d’effectuer une analyse précise. Vous constaterez que, en matière de datation, rien n’est sûr. Il me tendit alors une brique grise. Ses dimensions et une empreinte sur le côté me mirent sur la piste. Il s’agissait très probablement d’une brique de la Grande Muraille. Epoque Ming, à première vue entre 1400 et 1600 après JC. Je levai les yeux d’un air interrogateur.

– Professeur, à mon avis il s’agit d’une brique de la Grande Muraille, sans grand intérêt, si ce n’est qu’il est très difficile d’en sortir une de Chine sans autorisation ministérielle.

-Parfaitement correct, mon cher Elgor. Je souhaite néanmoins une datation par tous les moyens dont vous disposez. C’est aujourd’hui ma priorité. Je ne vous en dis pas plus mais vous donne rendez-vous dans une semaine pour discuter de vos résultats. Prenez bien soin de cet objet. Cette brique possède une valeur inestimable. Les demandes du Professeur Hippolyte sont des ordres. Je me levai donc et pris congé. Il se faisait tard et par distraction j’omis de mettre la brique dans le coffre de mon bureau. Je  la pris avec moi, dans mon sac à dos, avec mon ordinateur. Ce n’est qu’à la sortie de l’Université, en attendant mon bus que je m’aperçus de mon erreur, et par paresse, je ne fis pas demi-tour. J’oubliai ma brique, mon bol, mon professeur et la Fac pour penser à mon amie, qui serait sans doutes bientôt mon ex-amie. J’appréhendais mon retour à l’appartement. On s’était disputé avec Carole, comme toujours pour des broutilles. Je n’arrivais plus à me souvenir pourquoi nous vivions ensemble. Elle était super jolie et la conquérir m’avait valu pas mal de jalousies à la Fac. Bon pour l’ego. Se promener avec une copie conforme de Rihanna posait son homme. Mais ensuite, les déceptions étaient venues. Je vous vois venir, vous allez m’accuser de machisme primaire. Mais le fait est que ma Carole ne savait pas cuisiner et que ses intérêts littéraires et cinématographiques n’étaient pas les miens. Ou que les miens n’étaient pas les siens. Bref, je sentais venir le moment des grandes décisions.Courageusement, je me décidai à gagner un peu de temps en m’arrêtant chez Gino. Gino, c’est devenu un pote. En fait, le pote de pas mal d’étudiants. Il tient le bar au coin de ma rue et ses bières sont à tomber.

-Salut Gino! je dis en entrant. Une bière blanche. Une Grim.

-Ok, me répondit-il. Mais tu n’as pas l’air d’aller bien fort.

-En effet… j’ai des soucis de brique, de bol et de filles.

Je lui racontai mes soucis, entre deux clients et entre deux bières. Il y eut tellement de soucis et de bières que je ne fis pas vraiment attention à la douce somnolence qui s’empara de moi. Je me réveillai, le lendemain, tout habillé sur le sofa du salon. Comment avais-je atterri chez moi, mystère. Ma première pensée fut pour Carole. Ce qui était clair, c’est qu’elle n’était pas là. A sa place, dans le grand lit, une feuille blanche avec quelques mots:” Je reviendrai (peut-être) quand tu auras grandi”. Comme il était clair que je n’allais plus grandir, je n’étais pas près de la revoir. Ma deuxième pensée fut pour ma brique. Ma BRIQUE!!Je m’entendis crier. Ma p…n de brique! Disparue, avec mon sac et mon ordi. Je les avais sans doute oubliés chez Gino. Un regard sur ma montre, qui indiquait dix heures dix. Il fallait mettre le turbo. Le temps de me doucher, de me raser, de m’habiller et Gino serait ouvert. Curieusement, je pris un soin particulier à ranger ma salle de bain. Il paraît que, si l’on est dans un état de grande fatigue, rien ne vaut un petit exercice simple pour retrouver calme et sérénité. Un peu d’ordre dans l’appartement allait remettre de l’ordre dans mes pensées. Je remis le cadre avec la photo de mes parents à sa place, bien droit. J’alignai mes after-shave sur la tablette , sous le miroir, avec une petite pensée pour la jolie vendeuse qui avait réussi à me convaincre d’acheter le dernier Gucci « Senteurs estivales ». Ceci me remit de bonne humeur. A la cuisine, je me fis un café long, à l’américaine, en rangeant la vaisselle. L’univers commençais à reprendre des formes habituelles, connues et bienvenues. Je me surpris à siffloter le « Chant des Partisans », afin d’achever de me redonner le courage de sortir.

 

Il faisait grand beau temps et je me permis encore un petit crochet par la pharmacie. Avec deux aspirines, je savais que la journée serait définitivement sur rails.

 

-Salut Gino, je dis. Un café. Merci pour hier soir, j’ai débloqué.

-Pas de problèmes, mec. On a tous nos soucis. Visiblement, tu en as ta dose, tu parlais un peu dans tous les sens, hier soir. Ta vie me semble compliquée. Tu as beaucoup parlé de Carole mais aussi de bols et de briques. Tu es sûr que ça ira?

-Non, je ne suis pas sûr. Je flotte un peu en ce moment. Tu as gardé mon sac?

-Ouais, ici, derrière le comptoir. Et j’ai bien fait, car un gars très spécial est venu me demander si je n’avais pas vu une brique en ciment traîner par ici. Je l’ai expédié vite fait. C’est quoi cette histoire?

-En principe, rien de spécial, une analyse de plus pour notre Hippolyte national. Bon je te laisse. Faut que je bosse un peu. En arrivant à l’Université, je vis des voitures de police arrêtées devant le grand escalier. Un mauvais pressentiment m’envahit. Je passai par la petite porte directement vers les laboratoires. Pas possible d’aller plus loin. L’assistante d’Hippolyte me prit nerveusement le bras.

-Le Professeur est mort, dit-elle en sanglotant doucement. C’est Michael qui l’a découvert ce matin. Il avait rendez-vous à huit heures. On l’a découvert sauvagement torturé et assassiné.

– Mais c’est horrible, dis-je. Et pourquoi? Ajoutai-je un peu stupidement, mais en même temps, une certitude m’envahit immédiatement le crâne. Cet assassinat, je le savais, était lié à ma fameuse brique. Je balbutiai des mots d’excuses, fis demi-tour et me précipitai au labo. Comme un automate, je procédai à l’analyse de ce maudit morceau de mauvais ciment. Tout d’abord couper une lame mince, puis préparer la micro-sonde, l’étalonner et lancer l’analyse. La machine ronronnait de manière familière, comme un animal domestique. Je me raccrochais désespérément à ces manifestations de normalité. Pas de Carole, pas de bière, pas de Gino, pas de problèmes. Juste un échantillon à analyser.Cela je savais le faire. J’étais même le meilleur. J’aimais cet endroit du troisième sous-sol. Je m’y sentais protégé et un peu dans mon cocon. Installé avec de la musique des eighties, les Clash, les Talking Heads et les Stranglers, avec Skin Deep tournant en boucle. Je ne m’attendais pas à des résultats spéciaux. Une brique de la muraille de Chine, composée de poudre de riz, de sable, de quelques bouts de cailloux et d’argile. Datation facile par diverses méthodes, easy, je parvenais à en oublier les événements récents. Je regardais d’un oeil la courbe de datation s’imprimer. L’échelle ne jouait pas, il me fallait ajuster les intervalles. En me levant, je regardai la console digitale. Merde, l’appareil déconnait en affichant une date de 200 millions d’années. Une brique de l’ère des dinosaures, avec une empreinte humaine! quelle farce! Mais en réalité, au fond de moi, je savais que la microsonde ne mentait pas. La datation était correcte, ainsi que je pus le vérifier par deux nouvelles analyses. Ma brique datait du début du Jurassique ou fin du Trias. Exactement de l’époque de l’extinction des dinosaures. Mais alors, quelle était l’explication ? L’humanité serait-elle beaucoup plus vieille que communément admis? Ou la brique avait-elle voyagé dans le temps? Je sentais mon esprit partir dans tous les sens. Il fallait que je prenne l’air. Rapidos!Je sortis de l’Uni sans que l’on fasse attention à moi, avec ma brique dans mon sac à dos. On était devenu inséparable, ma brique et moi. Une vraie relation fusionnelle, mais ma brique ne remplaçait pas encore Carole. Pas complètement. Arrivé au bord du lac, je m’allongeai sur un banc pour me calmer. Un banc de bois vert, rassurant dans sa normalité, sous des peupliers, verts aussi. Fermer les yeux, respirer calmement, écouter le bruit des vagues. J’écoutais aussi le bruit de mon estomac, qui me rappelais que je n’avais rien mangé depuis ma soirée chez Gino. Gino? Mais au fait, il devait être ouvert, et son plat du jour, soupe Tom Yam et riz blanc du mardi, commençait à me faire saliver. Assez médité, il me fallait du carburant et je courus presque jusqu’à son bar. En approchant, j’entendis des sirènes de pompiers et vis des ambulances passer. Tourné le coin de la rue, figé sur place, j’assistais à un spectacle de désolation. “Chez Gino” était rasé. Il ne restait rien de l’immeuble qu’un trou sombre au fond duquel on devinait une espèce de magma fondu. Gino lui-même était sain et sauf, assis sur le trottoir, la tête dans les bras. Je m’approchai.

– Mec, que s’est-il passé? Parvins-je à articuler.

– Je viens d’arriver, me répondit Gino. Heureusement, il semble qu’il n’y avait personne dans les deux étages au-dessus de mon resto. D’après des témoins, une sorte d’éclair ou de rayon vert venu du ciel a tout démoli. C’est juste hallucinant. Je n’y comprend plus rien.

Moi par contre, je commençais à comprendre ce qui se passait. “Ils” voulaient démolir ou faire disparaître la brique. Mais comment savaient-“ils” qu’elle avait passé par là?Mon ventre se serra et soudain je réalisai avec effroi que le rayon en question pouvait me tomber dessus à tout moment.

– Gino, mon ami, je dois te laisser. Je reviendrai dès que possible. Il me faut passer chez moi d’urgence. J’avais certainement  un drôle d’air, car malgré la catastrophe qui venait de s’abattre sur lui, Gino remarqua:

– Tu as l’air d’avoir vu des fantômes. Tu es tout blanc. Que se passe-t-il?

– Ecoute, tu ne vas pas me croire, mais je suis peut-être indirectement responsable de toutes ces catastrophes. C’est à cause de ma brique…c’est pas mon bol, c’est ma brique!

Je m’éloignai en titubant, conscient de l’incohérence de mes propos. Que faire? Me débarrasser définitivement de cette maudite brique me semblait une priorité. Mais auparavant, avertir Carole de ne pas rentrer dans notre appartement. Qui sait en effet si “ils” ne me suivaient pas à la trace? Mon immeuble courait un danger certain. Et au fait, la Fac également risquait l’anéantissement, puisque j’y avais laissé le résultat de mes analyses et un bout de brique. Je sortis mon portable et appuyai sur l’icône de Carole.

Elle répondit aussitôt:

– Elgor, je te préviens, si tu m’appelles pour des excuses foireuses, on peut raccrocher tout de suite. Cette fois, je veux un changement radical.

– Où es-tu, Carole? Répondis-je.

– Qu’est-ce que cela peut te faire? Je suis loin de toi et me protège!

– Ne rentre sous aucun prétexte chez nous ces prochains jours. J’ai analysé une brique qui attire un rayon de mort. Un rayon de mort vert. Hippolyte et le bar de Gino ont déjà été touchés. Silence au bout de la ligne. Silence prolongé.

– Elgor? Tu dérailles? C’est une blague? Tu veux que je t’accompagnes chez un médecin?

– Ecoute, tout cela a l’air dingue, je sais. Mais j’ai analysé une brique de la Muraille de Chine datant de 200 millions d’années, et cela signifie que des espèces d’extra-terrestres vivent parmi nous et veulent notre mort ou du moins la disparition de ma brique. Je ne suis pas fou. Si tu doutes encore, va voir l’immeuble de Gino ou lis les journaux! J’avais fait mon possible pour Carole. Pour la Fac, ce serait plus difficile. Je ne me voyais pas appeler le recteur en lui racontant mon histoire de rayon vert pour demander l’évacuation de l’Université. Je me dirigeai d’un pas décidé vers le bord du lac, sorti la brique de mon sac, et la lançai avec un cri sauvage dans l’eau. Je m’adossai brièvement à un arbre avec un tremblement nerveux.

Cette fois, j’avais tellement faim que je me dirigeai vers le stand “hot-dog” du coin en imaginant la bière qui allait l’accompagner. Accoudé au bar, je regardais la télé d’un oeil distrait. J’étais en état de choc complet. Euronews annonçait les drames et catastrophes habituels quand l’émission annonça unphénomène inexpliqué (sauf pour moi). Un tronçon de trois kilomètres de la muraille de Chine avait disparu, volatilisé. “Ils” ne voulaient donc prendre aucun risque. En sortant du Kebab, je vis le lac asséché sur environ 200 mètres. Je pensais à la Fac, probablement elle aussi rasée. Plus rien ne pouvais m’étonner, même pas le magma noir visible au fond du lac et le mur d’eau l’entourant, comme par magie, en défiant les lois de la gravité, avant de s’écrouler.

 

Vous voyez, je vous l’avais dit. Tout cela a l’air invraisemblable, mais les faits sont là, indiscutables. Le monde continue de tourner, et pour la grande majorité des gens, les mystères de la Grande Muraille de Chine et du lac Léman brièvement asséché sont à mettre dans le même panier que les apparitions de soucoupes volantes ou les disparitions du Triangle des Bermudes. Pour ma part, je préfère oublier tout cela et je vis seul depuis dix ans, sans briques, sans bol et sans Carole. Seul? probablement pas, car “ils” sont parmi nous, depuis des millions d’années.

 

 

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