Créé le: 08.03.2019
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Privilège

Journal personnel

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© 2019-2021 Chantal Girard

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Privilège

Le Salon du livre avait fermé ses portes à dix-neuf heures ; c’est à ce moment-là que je pénétrai dans le hall de l’exposition “Arts”, mon carton d’invitation à la main. 
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Ce n’était pas nocturne ce soir-là.

Le Salon avait fermé ses portes à dix-neuf heures et la foule des visiteurs s’était presque totalement dissipée hormis quelques rares personnes flânant encore le long des stands en se dirigeant vers la sortie. C’est à ce moment-là que je pénétrais dans le hall de l’exposition “Arts” mon carton d’invitation à la main.

 

L’entrée principale étant fermée, il fallait accéder au lieu du vernissage par l’entrée latérale. L’escalator m’avait amenée jusqu’au premier étage où, là, seuls les privilégiés – dont je faisais partie – munis de leur laissez-passer avaient le droit d’accéder sous le regard attentif de l’huissier posté à l’entrée.

 

Je m’avançais dans une ambiance fourmillante, effervescente et surfaite à souhait! Entre champagne, jus d’orange, vin rouge, amuse-bouche et autres cacahuètes, les amateurs d’art – les vrais! – les curieux et les pique-assiettes se pressaient. Les uns, discrètement, s’étonnaient devant l’incongruité de certaines œuvres exposées, les autres s’exclamaient “mais quel talent é-pous-tou-flant a l’artiste!” en prenant des attitudes inspirées face à telle ou telle toile dont aucun n’aurait voulu un exemplaire chez lui! Tandis que d’autres encore se pâmaient d’admiration aux côtés d’untel, peintre “absolument génial” probablement russe, japonais ou français, dont tout le monde pensait qu’il était célèbre mais dont personne, en réalité, n’avait jamais entendu parler. On se poussait du coude, sans courtoisie mais avec un petit rire forcé, quelques-uns pour voir, la plupart pour être vus et la grande majorité pour profiter, l’air de rien, de s’empiffrer aux frais de la princesse!

 

Du grand art! Pas accroché aux murs, non, mais dans la bêtise de haut vol des snobinards qui se pressaient dans ce soi-disant lieu-culte de l’Art, fréquenté ce soir-là, par une foule de prolétaires qui, le temps du vernissage, s’imaginaient appartenir à l’élite.

 

Traversant rapidement les allées des box, transformés pour l’occasion en galeries de peinture où pérorait et picorait cette faune hétéroclite, je m’arrêtai au bord de l’escalier qui menait au rez-de-chaussée. Là, s’étendant sur des milliers de mètres carrés, le Salon du Livre…

 

De cette tribune je surplombais tous les stands. La plupart étaient déjà dans la pénombre mais tout le centre restait illuminé. Une volée de marches me séparait de ce temple du livre, sanctuaire de la culture.

 

A cette heure les lieux et les stands étaient vides. Au fond de la halle, à l’opposé d’où je me trouvais, un vigile faisait les cents pas le nez rivé sur son téléphone portable. Sans aucun doute le commun des mortels n’avait plus accès à cette agora. Je décidais pourtant de descendre cet escalier et seule, absolument seule, loin du brouhaha du vernissage, je me mis à flâner dans les allées “Goethe”, “Hemingway”, “Ibsen”, “Kafka”, etc. Partout autour de moi des livres, en nombre impressionnant, se mettaient à ma portée. Je pouvais, à ma guise, les approcher, les toucher, les feuilleter. Personne ne me bousculait, nul ne m’approchait dans l’intention de me vendre quelques bouquins. J’étais libre.

 

Tous ces livres semblaient être là uniquement pour moi. Et je m’aventurai dans l’univers feutré des écrivains de tous styles et de tous pays. Il y avait, partout autour de moi, une quantité innombrable de pages noircies de caractères d’imprimerie. Des millions – des centaines de millions – de lettres qui, organisées, formaient des mots. Ces mots, eux-mêmes, composaient des phrases, lesquelles mises bout à bout, constituaient des chapitres pour, finalement, donner un livre, dix livres, des dizaines de milliers de livres!

 

Au cœur de ce territoire désert l’imaginaire transpirait de ces myriades de pages. Le silence vibrant me racontait des histoires que jamais je ne lirais… Entre rêve et réalité, lorsque rien ne se glisse entre les deux, la frontière s’efface.

 

Je savourais l’instant.

 

Sur la plupart des stands s’affichaient, en vue des dédicaces du lendemain, les noms des écrivains qui s’exposeraient pour proposer leurs ouvrages. Les portraits de ces auteurs, plus vrai que nature, semblaient me suivre des yeux et m’inviter à venir converser avec eux… Exaltante impression que m’offrait cette situation!

 

Ainsi je flânais pendant une heure entière avant d’être approchée par le vigile au portable. Il me demanda gentiment de bien vouloir quitter les lieux et de retourner à l’étage où se déroulait le vernissage car le Salon du Livre, lui, était fermé.

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