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© 2020 Caroline Bench

Hiver 2050, un futur effroyable ou l'espoir d'une liberté nouvelle ?
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PENSÉE UNIQUE

Lorsque l’hiver 2050 pointe le bout de son nez, cela fait bientôt trois semaines que je suis là, cloîtré dans cette cabane au bout du chemin je veux dire ; un horizon trouble, indéfini, perdu dans une horde de nuages sauvages, sorte de barbelés éthérés face auxquels on mesure l’ampleur de son impuissance. Fin de tout repère à deux mille mètres d’altitude, plus d’avenir à venir, temps suspendu ; où rien ne ressemble plus à hier qu’aujourd’hui et demain.

Des amis dont je tairai le nom m’ont offert cette villégiature en attendant mieux.

Dans d’autres circonstances, j’aurais sans doute apprécié ce chalet du bout du monde. J’aurais même été impressionné par ces murs tapissés jusqu’au ciel de livres ne demandant qu’à être lus. Alors je me serais posé dans le fauteuil Club au cuir ridé, apaisé par la douceur de l’âtre, éclairé en demi teinte par cet immense chandelier en fer forgé dont la cire larmoyante aurait fini, cristallisée, dans la bobèche rouillée.

J’aurais aimé, oui.

Si seulement la peur ne paralysait pas mes jours et ne condamnait pas mes nuits. Ici, le temps passe dans un silence douloureux, tandis qu’imperceptiblement s’échappe la notion même de ce temps.

Survivre.

Je m’accroche à l’idée et lutte contre ce chancre tentaculaire qui me ronge peu à peu tout en m’efforçant de rester moi-même – ou plus exactement ce fantôme de moi-même –, qui souvent les larmes aux yeux me semble un étranger face au miroir. En ce moment les nuits sont froides, l’électricité ne monte pas jusqu’ici et le bois s’amenuise. Mes réserves en nourriture se raréfient aussi, pourtant mes amis m’avaient promis un ravitaillement prochain. Celui-ci tarde à venir, cela m’inquiète ; non pour mon estomac, mais pour eux ; mes amis j’entends.

Je prie – moi qui vis dans l’incroyance totale –, pour qu’on les épargne. Ils n’ont rien fait de mal, tout juste m’ont-ils aidé à fuir cette meute de loups, à ma poursuite depuis le meurtre. Au péril de leurs vies, ils ont osé ce geste fou et humanitaire même si l’humanité n’a plus le vent en poupe aujourd’hui.

À bien y réfléchir, je ne crois pas être coupable de quoi que ce soit. Sinon de penser différemment, ce qui constitue un délit dans ce pays depuis l’instauration du Régime Nouveau. Il suffit de regarder autour de soi. Quelques aménités bien senties suffisent à vous mener dans un centre de rétention réglementé où l’on vous inculque les règles élémentaires de la Pensée Unique. Ce programme de rééducation s’appuie sur un traitement électrochoc à l’issu duquel vous ressortez nettoyés de tout désir contestataire. Ainsi sont traités les renégats.

Avant le meurtre du numéro deux, seule ma part d’ombre entrait en résistance. Réunions secrètes, publications antigouvernementales et autres pratiques inavouables ponctuaient quelques-unes de mes soirées. Ma part visible étant réservée de 9 heures à 17 heures, à l’enseignement dispensé à de jeunes pousses primaires et cela dans l’un des derniers établissements public et gratuit de la capitale. Ce double jeu, dangereux j’en conviens, me permettait de donner un sens à cette vie atomisée de diktats impérieux. Au fond de moi cette façon d’être m’a toujours révolté mais combien étions-nous à cohabiter avec ce mal nécessaire – l’hypocrisie comme seul remède à la survie je veux dire ?

Aucune réponse. Pour l’instant en tout cas.

Mais revenons au jour du meurtre. 23 mai, petit matin. Le chagrin a accompagné toute ma nuit, hantée par la mort d’un ami très cher retrouvé la veille dans un caniveau. Son épouse m’en veut elle me l’a dit, de l’avoir entraîné là. Elle a sans doute raison. Les sentiments ne doivent pas interférer dans la lutte mais je pleure comme un enfant que je ne suis plus. Coupable.

6 heures 33. Je m’éveille difficilement. Le téléphone sonne, strident et ce ton comminatoire : C’est moi, si tu veux savoir pour ton ami, rejoins-moi au 18 Allée W.

Cette voix que je pensais avoir oubliée me réveille à 6 heures 33.

J’avais tout fait pour l’effacer de ma vie ce traître.  Mon frère. Et là, sa voix me laisse sans voix justement, tandis que le cœur s’emballe, prêt à rompre.

J’enrage de ne pouvoir lui répondre sur le champ mais la parole, nouée par une subite confusion de l’esprit, ne parvient à se libérer. Et lorsque enfin les mots s’articulent, il a raccroché.

Après les turbulences de l’enfance, où ce Caïn des temps modernes a tant de fois attenté à ma vie ; après le suicide de notre mère laminée par l’adhésion de ce fils renégat à la Police Secrète d’État, cette même organisation criminelle qui, quelques années auparavant avait accusé notre père, professeur respecté, de prosélytisme auprès de ses étudiants, avant de le condamner aux travaux forcés à vie où il s’y est épuisé ; après une ascension suspecte et indécente jusqu’à obtenir les Pleins Pouvoirs, pourquoi mon frère, devenu Chef Suprême des Armées, a-t-il pris la peine de m’appeler à 6 heures 33 du matin, ce 23 mai ?

Depuis des années je vomis consciencieusement sur son portrait placardé dans toute la ville et sur le respect ordonné à sa personne ; et je me plie de douleurs à chaque cérémonie quotidienne des Salutations dues par le peuple au Vénérable Représentant de la Nation. Dans la classe où j’enseigne, sa photographie trône au dessus de mon bureau et me brise les reins. Son regard ne m’est supportable qu’à cette seule ambition de le faire disparaître un jour. Voilà pourquoi, le soir, j’entre en résistance en acceptant dans la douleur, le prix à payer ; que ce soit la mort d’un ami ou sa propre mort.

Je dois me rendre à ce rendez-vous. Coûte que coûte.

Ce que je me suis dit.

Dehors, le jour drapé de nuages sombres et menaçants, peine à s’éveiller. Le mois de mai, contrairement à ce que dit la chanson, n’a rien de joli. Comme si la végétation, d’une solidarité tacite, refusait de s’épanouir. Il suffit de lever la tête, les jardinières suspendues aux balcons n’ont plus rien à offrir aux façades d’immeubles, d’un gris uniforme. Les platanes, ceux qui restent, ont le bourdon et la feuille décatie, délaissés par les moineaux et pigeons devenus – par obligation – voyageurs, à la recherche d’une terre d’accueil moins hostile. J’avance dans ce décor désolé, dépassé par des passants pressés et usés. Les nouvelles lois sont formelles, fin des privilèges, sacralisation du travail avec ses cinquante heures d’épuisement par semaine. Désormais, les fainéants, les retardataires, les malades imaginaires, au moindre dérapage, seront punis.

J’avance à reculons vers le lieu du rendez-vous. Et si tout cela n’était qu’un piège ? Je me demande pourquoi je me pose cette question. Evidemment il s’agit d’un piège. Je viens de perdre un ami très cher, un frère de cœur et de lutte, et la réponse à ce crime, se trouve auprès d’un autre frère – de sang celui-ci –, à abattre.

Je devine que le 18 Allée W n’a rien d’une allée glorieuse ; située dans le XXIème arrondissement, ce quartier dédaléen réservé aux indigents, aux proscrits est un véritable coupe-gorge la nuit. A cette heure-ci de la matinée, on peut simplement espérer que le sang a suffisamment coulé.

Des morceaux de verre et de détritus en tout genre jonchent les trottoirs qu’ici on ne nettoie plus. Dans cette partie de la ville, devenue ghetto, mieux vaut laisser les gens marcher dans leur merde. Au croisement des boulevards X et Y une petite boutique fait de la résistance. On y vend pour presque rien et à toute heure, des ersatz de croissants ou de pain chaud. Un boulanger, l’œil torve, derrière sa vitrine attend le client. Nos regards se croisent. Au carrefour des Trépassés, des feux tricolores clignotent à l’orange, abandonnés à leur triste sort ; au loin une moto pétarade.

Cinq minutes de marche plus tard, je touche au but. L’Allée W est une venelle obscure où même les rais de lumière refusent de s’exposer. Au numéro 18, se dresse une vieille maison dont la toiture, par endroit, n’est plus qu’un gouffre béant duquel émerge une végétation ingrate. La façade lézardée s’offre toute entière au lierre vorace. Je crains ne m’être trompé. Par acquis de conscience, je pousse la grille qui s’ouvre dans un grincement déchirant ; ensuite, le silence se livre tout entier.

J’attends plusieurs minutes ainsi.

Dans une inertie béate, la main posée sur la grille. Parfaitement immobile en même temps que l’esprit s’agite, assailli par un doute prégnant. Ai-je reçu un appel ce matin ou toute cette histoire n’est-elle que pure fiction ? Il règne un tel désordre dans mes émotions que je me demande parfois si je ne suis pas fou.

Une fraction de secondes plus tard une nuée d’hommes armés m’enferme dans une ronde impitoyable. Puis surgissant du néant, le canon d’un revolver se plaque sur ma tempe tandis qu’un bras expert m’enserre le cou. J’ai mal. Mon frère sait ménager ses entrées. Il a toujours été ainsi. D’une perversité facétieuse je veux dire. À l’oreille une voix me souffle tu as changé. Bien sûr que j’ai changé ! Plus envie de lui ressembler. Je tente de me retourner, histoire de me prononcer moi aussi mais son étreinte me paralyse. Un Ne bouge pas  péremptoire m’oblige à retrouver ma position initiale. Ton ami, je l’ai tué parce que je n’aime pas les extrémistes et, ajoute-t-il narquois, parce que c’était ton ami. Quant à toi, je te réserve une mort élégante. Regarde. Ce disant et par je ne sais quelle force de la nature, il me soulève, la gorge entravée je peine à respirer avant d’opérer une rotation de 180°. À cet instant, je n’ai toujours pas croisé le regard de mon frère mais je sais que ce qui me fait face, là, cet ensemble masqué et armé, n’est que la cheville ouvrière d’un complot dont je suis la victime ; et je devine que cette dizaine de paire d’yeux d’une cruauté barbare, n’est autre que l’expression démultipliée du regard de ce monstre.

Voir la mort en face m’est insoutenable, moins cependant que le coup sournois qui m’est porté à la nuque. En un fragment de seconde me voilà réduit à l’état de pantin désarticulé qui les fils rompus, effet de l’apesanteur oblige, achève sa course, la tête la première fracassée sur le bitume.

Dans mes souvenirs il me semble être dans le coma, toutefois on est rarement sincère avec ses souvenirs, je dirai donc que je me suis absenté.

En ouvrant les yeux, il me faut une longue respiration, qui dure des heures, des jours peut-être, pour sortir de cette aboulie et comprendre que je suis enfermé dans une pièce étroite sans ouverture sur le monde, allongé sur un grabat ignoble, avec – détail curieux– un révolver posé sur la table de nuit. Je dois admettre que je n’ai jamais possédé un tel objet. Je m’en saisis et le soupèse, on dirait un jouet, je fais semblant de viser et m’étonne de l’incongruité de ce geste lorsque la porte s’ouvre dans un fracas épouvantable. Je sursaute, évidemment, il faut avouer que le n°2 du gouvernement que je reconnais immédiatement, en impose avec sa carrure de gorille sur-vitaminé. Il avance, une arme à la main, menaçant. En tout cas, je me sens menacé. La peur tétanise mon corps qui ne répond plus ; en partie seulement car sans m’en rendre compte vraiment, j’appuie sur la détente. Simple maladresse. L’homme s’écroule. Mort, je pense. Un filet de sang s’échappe de la commissure de ses lèvres.

À cet instant je sais que je suis devenu un assassin. Je suis anéanti. J’attends le retour de bâton, recroquevillé, en position fœtale, la tête basse. Étrangement rien ne se produit. Puis je me lève et d’un pas hésitant, perclus de douleurs erratiques qui entravent marche et pensée, me dirige vers la porte de ce bouge, laissée entrouverte. Au centre de la pièce, le grand corps qui gît, obstacle infranchissable presque, m’oblige à quelque gymnastique hasardeuse. La sueur perle sur mon visage défait, je la laisse couler et lape, d’un coup de langue rageur les gouttelettes salées, comme quelqu’un qui ravalerait ses larmes. Ensuite,  j’emprunte un long corridor désert qui va me mener de l’autre côté. Vers la liberté j’ose croire. Je ne comprends pas ce calme saisissant ; j’avance à mon rythme, à petits pas, dans un état confus, oscillant entre peur d’y laisser ma peau et soif de vivre. Un rideau de feuilles – simple camouflage – vite traversé et je suis brusquement ébloui par la lumière crue du matin. Un bloc de béton parallépipédique, vaguement recouvert de quelques herbes indomptées au milieu d’un champ, voilà à quoi ressemble mon lieu de détention. L’horizon jaune colza ne laisse entrevoir aucune limite. Une voiture que je suppose être celle du N° 2 est garée devant moi. Vide et la clé sur le contact. Je serais bien tenté de l’emprunter mais une petite voix me souffle voiture piégée. Peut-être est-ce vrai. Ou pas. J’opte pour le vrai et choisis une fuite plus chaotique, à pied. Des minutes plus tard, alors que je suis loin déjà, une explosion tonitruante me rappelle que j’aurais pu mourir.

Je ne me retourne plus désormais.

Je ne sais pas comment j’arrive chez moi. Ma voisine que je croise sur le palier, celle qui est taxi de nuit, me dévisage sans un mot et referme sa porte. D’un coup sec. Mon appartement est, il fallait s’en douter, sens dessus dessous. Machinalement, j’allume la télévision, un programme insipide. Je m’en fous. Je me sers un verre, histoire de remettre de l’ordre dans ma tête seulement, pour l’appartement on verra plus tard. Je n’ai pas vraiment bu que déjà ma vue se brouille : sur l’écran je viens de me reconnaître. Une femme, genre beauté froide et fatale, apparaît l’air gourmé ; elle fait un commentaire ce dangereux activiste qui s’appelle… Je coupe le son : je hais les mensonges. On diffuse ensuite un petit film de 30 secondes où je me découvre dans le rôle d’assassin. Une caméra a enregistré mes moindres faits et gestes et m’offre ainsi un autre angle de vue sur le crime que l’on m’a poussé à commettre. Quelle sensation étrange de se retrouver dans une série Z, acteur et voyeur à la fois !

Je me reproche ma naïveté : Comment ai-je pu être aussi naïf ? 

Les lamentations dans l’urgence ne mènent à rien. Il faut dès à présent que je me fasse à cette idée. Je suis un fugitif et selon toute vraisemblance, ils vont débarquer d’une minute à l’autre. Je remplis un vieux sac de sport : dentifrice, cahier, deux chemises et cætera puis jette un dernier coup d’œil à ce qui ne sera bientôt plus qu’un avant, maintenant que je suis prêt, je crois, pour cet après d’un tout autre genre. Je lève la tête, ma mère – ou plutôt sa photo accrochée au mur – me sourit. Je lui rends son expression en m’emparant de ce souvenir fragile.

Je suis en train de descendre les escaliers, le sac jeté négligemment sur l’épaule lorsque je perçois une vague guerrière qui approche, d’un pas cadencé, peu discrète je dois dire. Je rebrousse chemin et ce faisant retrouve ma voisine qui, avec toute la force du désespoir, m’aspire dans son petit appartement dont elle referme la porte en silence. Elle me fait chut avec le doigt, ensuite contre toute attente, m’embrasse à pleine bouche. L’accueil de ses caresses me trouble tandis, qu’à côté, le bruit sourd de meubles déplacés, de carreaux brisés, couvre notre étreinte déraisonnable.

Vers 20 heures, elle me dépose chez des amis sûrs qui sont prêts à m’aider. Ils font partie d’un réseau antigouvernemental et accueillent à bras ouverts celui qui a bravé le pouvoir en tuant le numéro 2. Il faut continuer la lutte disent-ils, la Résistance s’active enfin ; ils me posent quelques questions encore et organisent mon départ. En effet, je ne peux rester avec eux, je suis devenu trop dangereux. Ce qualificatif m’amuse, jamais je n’aurais pu imaginer un jour être qualifié de dangereux ! Quoiqu’il en soit, je n’insiste pas, non par lâcheté, plutôt parce que je sens que le vent tourne, que le peuple s’arme de courage et que bientôt, on mettra un terme aux tourments fomentés par la dictature.

Je suis le frère du numéro 1 ! Je pourrais leur balancer cette évidence à la gueule ; je m’abstiens. Ils n’ont pas besoin de savoir après tout. Les histoires de famille n’intéressent personne. Les cheveux longs, une barbe hirsute, des lunettes de vue, la ressemblance n’est plus frappante, heureusement.

Maintenant, il est temps pour moi d’embarquer pour ce grand voyage vers nulle part. Dans de telles circonstances, l’incertitude ne m’effraie guère. Je pense à la révolution proche et nécessaire.

Les mois passent.

L’exil est fait de jolies rencontres, un creuset d’idées généreuses, de phrases parfaites, qui peu à peu s’altèrent tandis que le bel élan s’essouffle, jusqu’à devenir stérile. Les opposants sont arrêtés un à un et l’on sait bien que lorsque la peur s’invite, la vaillance s’épuise. Pour ainsi dire, tout redevient comme avant.

Noir.

Lorsque sans prévenir l’hiver pointe le bout de son nez, cela fera bientôt trois semaines que je suis là ; dans cette cabane au bout du chemin, je veux dire. Les nuages, d’une lenteur majestueuse, languides presque, s’épuisent par-delà les montagnes, laissant sur leur passage s’exposer, en toute sérénité l’adret et l’ubac. La vue se délie et précise mes pensées. Ce paysage sans limite, qui me nargue, me rappelle, à sa façon, le sens véritable du mot : liberté.

Je crois que je n’ai plus le choix désormais.

En descendant dans la vallée, je croise des bergers affairés, indifférents, ici on ne cause pas beaucoup. Plus loin, deux brebis égarées.

En remontant, il n’y aura plus personne.

Entre les deux, ce coup de fil passé à mon frère.

Je me rase, me coupe les cheveux. J’ai décidé de me faire beau pour le recevoir.

Le temps de l’attente est presque paisible avant que pléthore d’hommes en armes ne cernent le chalet. Je résiste à l’injonction de sortir, les mains sur la tête. Je souhaite parler au Numéro 1 seul à seul, je crie. Silence. Finalement il se présente. Nous sommes tous les deux face à face maintenant. Il commence par me toiser mais une seconde plus tard comme s’il réalisait, la surprise se lit sur son visage. Il me voit tel que je suis. Et se voit aussi forcément.

Le vieux fauteuil en cuir est confortable. Si, si, je t’assure ! Il ne m’écoute guère et préfère rester debout. Une première fois, je lui intime l’ordre de s’asseoir. Sans réaction. Je lui intime l’ordre de s’asseoir PLUS FORT. Il m’obéit.

Nous discutons, comme deux vieux frères, histoire de remettre les pendules à l’heure, les choses au point ou les points sur les i. Vaines objurgations, la partie sombre de notre histoire n’est pas encore entrée dans sa phase immémoriale. Il m’explique, en toute décontraction, le guet-apens, le Numéro 2 devenu gênant, autant que toi, d’où cette idée géniale, de faire d’une pierre deux coups en se débarrassant de deux merdeux. Ce sont ses mots.

Impassible.

Notre face à face dure tant, que parfois, un de ses sbires, derrière la porte, ose un tout va bien ? Auquel je réponds, avec sa voix  Oui, merci. Je crois que mon effronterie commence à l’agacer, il s’agite sur son siège, les jambes se croisent, se décroisent. Je le connais dans ses moindres mouvements. Dans un instant, il va agir, son esprit échafaude quelque plan circonstancié : les méandres de sa pensée n’ont pas de secrets pour moi. Nous sommes presque pareils tous les deux. Même mode de fonctionnement en tout cas ; seul le but diverge. Lorsqu’il se lève et dégaine son arme, il est déjà trop tard. A ce jeu là, je suis très fort maintenant ; cela fait six mois que je m’entraîne devant le miroir ; Là, tout de suite, je viens simplement de lui tirer une balle dans le visage. Puis une deuxième. Le silencieux a couvert les coups et dehors personne ne réagit. Le visage en charpie, il est méconnaissable. Ce détail a son importance. En effet, il ne peut y avoir deux moi.

Que pouvais-je faire d’autre alors, sinon défigurer mon double monozygote ?

Désormais il ne me reste plus qu’à m’emparer de sa vie et faire MA révolution.

Je suis le nouveau numéro 1 et seul à le savoir.

De nouvelles mesures, plus justes, verront le jour ; mon frère n’avait pas que des défauts, la preuve, je vais m’inspirer de ses méthodes. C’est donc à sa manière que disparaîtront le n° 3 et 4 et ainsi de suite. Le peuple se réjouira, respirera enfin ; les caciques se révolteront sans doute, ils argueront la folie, ils comploteront, ils abuseront, ils m’useront, ils auront ma peau. C’est certain. Or cela m’est égal car la rue, enfin, aura déjà repris ses droits.

Alors seulement, je pourrai mourir en paix avec une pensée pour ce vieux professeur.

Ne laissez personne conclure à votre place…

Ce qu’il me disait.

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